Un bâton social dans la roue sarkoziste

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Droit à la retraite, pouvoir d’achat, service public, droit d’étudier : les mobilisations de novembre resteront dans les mémoires. Sarkozy a affronté sa première épreuve de force. Des centaines de milliers de personnes se sont mobilisées en novembre contre le projet de société sarkoziste : impunité, inégalité, individualisme exacerbé. Quelques enseignements qu’il faut en tirer.

Sarkozy a ouvert le plus de fronts possibles simultanément, pour désorganiser les résistances. Cette stratégie a fonctionné six mois. Mais la multiplication des attaques multiplie les mobilisations, même si elles peinent encore à converger. Leur concomitance en novembre donne de la visibilité à l’opposition réelle, qui ne vient pas des partis politiques, mais des mouvements sociaux. Novembre 2007 illustre qu’ils sont porteurs de politique. Le débouché politique aux luttes est leur victoire.

Premier enseignement de la grève des transports, Sarkozy veut l’affrontement. Il faut être naïf ou malhonnête pour croire qu’il n’en veut qu’aux régimes spéciaux. En bon stratège, il s’attaque d’abord au verrou susceptible de faire échouer une offensive d’envergure contre les retraites parrépartition. Si les régimes spéciaux tombent,c’est l’idée d’alignement vers le haut qui s’écroule. La route sera ouverte pour un nivellement par le bas des retraites, jusqu’à vider le système par répartition de toute substance. L’allongement des cotisations pour le régime général suivra de peu une éventuelle victoire sarkoziste sur les régimes spéciaux.

Le deuxième enseignement de cette grève est la faiblesse de la solidarité interprofessionnelle :

– Oui, la lutte menée contre la casse des régimes spéciaux concerne toutes et tous les salariés.

– Non, ce message n’est pas passé auprès de la majeure partie du monde du travail.

Pourtant, au moins l’union syndicale Solidaires (qui regroupe notamment les SUD) et la CGT ont mis en avant la défense des retraites de toutes et tous, largement avant le début du conflit. La grève reconductible permet d’avancer des arguments dans ce sens. La montée progressive montre la mauvaise volonté gouvernementale et facilite l’explication des véritables enjeux aux collègues dans les entreprises.

La seule tactique stupide dans cette situation, c’est le repli corporatiste. C’est pourquoi l’attitude de la direction confédérale CGT laisse sceptique, y compris une partie de sa base. Après avoir expliqué que cette lutte concerne toutes et tous les salariés, pourquoi accepter le 13 novembre, veille de la grève reconductible, des négociations par entreprise, et donc revenir à une vision corporatiste ?

C’est le troisième enseignement : le rejet des manœuvres bureaucratiques. Les assemblées générales de grévistes ont réussi à « faire peur » aux bureaucraties syndicales et à imposer leurs choix. Cette grève est un acquis important sur la démocratie des luttes et leur contrôle par les grévistes eux-mêmes.

Là où la mobilisation a été forte (RATP, SNCF, une partie des universités), c’est parce qu’elle avait été préparée de longue date. Dès le mois de mai, les attaques sarkozistes étaient prévisibles. Dans les secteurs où on a « attendu de voir », pas de miracle. Un affrontement de classe, ça se prépare.

Terreur policière sur les campus

La loi Pécresse dite d’ « autonomie des universités » a été votée discrètement, en plein été, à un moment où toute mobilisation étudiante était difficile [1]. Pourtant, la contestation de la loi a bel et bien démarré dès la rentrée. L’expérience du CPE est là : ce n’est pas parce qu’une loi est votée qu’on ne peut pas la casser. Mais le gouvernement, les présidents d’université, les étudiantes et étudiants de droite ont également appris. Ils et elles n’hésitent plus à contester les assemblées générales, à organiser des votes fantoches et à faire intervenir les forces de l’ordre. L’Unef a rejoint le mouvement très tardivement de peur de perdre toute prise sur la contestation étudiante. Elle a rapidement été débordée. Elle n’a pu avoir la mainmise sur la coordination dans les facs comme dans la rue et règle ses comptes grâce à son accès privilégié aux médias (lire page 5).

Lutter plus pour gagner plus

La mobilisation de la fonction publique le 20 novembre a été remarquable. 30% de grévistes dans l’ensemble, plus de 50% dans l’Éducation nationale. La mobilisation des cheminots et des cheminotes semble avoir motivé beaucoup de fonctionnaires à descendre dans la rue.

Mais l’envie n’est pas allée jusqu’à partir en grève reconductible. L’opportunité d’un vrai mouvement d’ampleur n’est pas saisie cette fois. Il a manqué une volonté : les défaites des dernières années pèsent encore sur le moral.

« Nantis » preneurs d’otages

La droite s’est préparée au rapport de forces. La machine de propagande a fonctionné à plein. Comme en Décembre 1995, on a retrouvé le même discours médiatique sur les « nantis », les « prises d’otages », etc. Néanmoins il est significatif que les sondages, même manipulés, n’aient donné qu’une courte majorité aux soi-disant « antigrévistes » : pas plus de 55 %.

Cependant les incompréhensions et la fatigue des travailleuses et des travailleurs impliqués dans ces conflits, en particulier dans les transports, sont réelles. Si la grève n’appartient qu’aux grévistes, les transports collectifs concernent aussi les usagers, à qui il faut expliquer la situation. Or le pouvoir compte sur une cassure, pour jouer le pourrissement et diviser la mobilisation populaire à venir. Certes, le résultat de chacune de ces luttes est important en soi. Mais la légitimité des luttes pour l’ensemble de la population compte aussi pour l’avenir.

Et maintenant ? Le gouvernement n’a pas réussi à casser les reins des organisations syndicales. Les mouvements sociaux ont fait la démonstration de leur potentiel. En 2008, pour répondre aux engagements pris dans le cadre de l’Union européenne (lire encadré), le gouvernement entreprendra de faire baisser les pensions de retraite de toutes et tous, en augmentant la durée de cotisation de 40 à 41 annuités. Ce sera, en 2008, une raison supplémentaire pour réussir l’unité public-privé.

Laurent Scapin et XG (AL 93), le 25-11-2007


<titre|titre=Programme commun PS-UMP>

Aux sommets de Lisbonne (2000) et de Barcelone (2002), les États de l’Union européenne (UE) ont décidé d’une réforme de leurs systèmes de retraites, avalisée par Jacques Chirac, président UMP, et Lionel Jospin, Premier ministre PS. Cette réforme doit permettre de détourner vers les marchés une partie des énormes masses financières consacrées aux retraites :

– d’une part en réduisant le système par répartition au profit d’un système par capitalisation, qui consiste à cotiser à des fonds joués en bourse par les assurances privées, qui reversent (ou pas) en fonction des gains réalisés.

– d’autre part en obligeant les salarié-e-s à cotiser au système par capitalisation, en diminuant les pensions de retraite. Les salarié-e-s qui le peuvent paieront. Les plus modestes travailleront plus longtemps. L’objectif de l’UE est de reculer de cinq ans l’âge effectif de départ à la retraite, et que le taux d’emploi des 60-64 ans atteigne 50 % en 2010, contre 32 % aujourd’hui.

[11. Lire « Loi Pécresse : comment l’université va se prostituer au capital », dans Alternative libertaire n°165, septembre 2007.

 
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