Syrie-Kurdistan

Un communiste libertaire dans l’IFB #07 : « La cohabitation entre YPG et miliciens pro-Assad est assez tendue »

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« L’alliance affichée aujourd’hui à Afrîn face à l’invasion turque ne change rien à cette rivalité ; elle résulte d’un compromis qui ne peut être que provisoire. »


Alternative libertaire reproduit les billets du blog Kurdistan-Autogestion-Révolution où, après Arthur Aberlin, engagé au sein des YPG, s’exprime à présent Damien Keller, engagé lui dans le Bataillon international de libération (IFB).

Au fil des semaines, il témoignera de la vie au sein de l’IFB, des débats qui s’y mènent et de l’évolution du processus révolutionnaire dans la Fédération démocratique de Syrie du Nord.


Canton de Cizîrê, le 1er mars 2018

L’entrée de troupes de Bachar el Assad dans Afrîn, pour renforcer la défense kurde face à l’invasion turque, pose bien des questions. Cela va-t-il mettre fin à l’offensive ? Les Russes vont-ils, du coup, faire pression sur Erdogan ? Les FDS se sont-elles jetées dans les bras du dictateur ? Etaient-elles acculées au point de n’avoir plus le choix ? etc.

Ci-dessus, les élu.es de l’auto-administration du canton d’Afrîn, le 23 janvier, lisent une déclaration de résistance à l’invasion turque. En armes.

Pour commencer, il faut mesurer la faiblesse de ce renfort, plus symbolique qu’autre chose. Ce ne sont pas des troupes régulières de l’armée syrienne qui sont entrées dans Afrîn, mais uniquement un convoi de 300 à 400 miliciens chiites (sans doute ultranationalistes, donc antikurdes), avec le drapeau rouge-blanc-noir du parti Baas. Un 2e convoi, bombardé par l’artillerie turque, s’est enfui vers Alep et n’a pas atteint Afrîn. Pour l’instant, c’est tout. C’est peu, en comparaison de la trentaine de milliers de combattantes et combattants des FDS qui défendent le canton pied à pied.

Quant à la cohabitation avec ces miliciens pro-Assad, elle est évidemment assez tendue. Comme elle l’est à chaque fois qu’on a dû voisiner, que ce soit à Hassakê, à Qamişlo ou à Deir ez-Zor.

Accrochages sanglants

Depuis 2011, la « paix armée » entre les YPG-YPJ et le régime a ainsi été rompue plusieurs fois par des accrochages sanglants. Celui d’avril 2016 à Qamişlo a fait des dizaines de victimes. Idem à Hassakê, quatre mois plus tard, lors d’affrontements qui ont vu les soldats de Damas quasiment boutés hors de la ville. Quant à Deir ez-Zor, les troupes du régime ont profité de l’attaque turque sur Afrîn pour y lancer un assaut contre les FDS le 8 février – assaut qui s’est terminé par une déroute sanglante pour elles.

L’alliance affichée aujourd’hui à Afrîn face à l’invasion turque ne change rien à cette rivalité ; elle résulte d’un compromis qui ne peut être que provisoire.

Quelques mots encore sur Qamişlo, capitale de la Fédération démocratique de la Syrie du Nord, où règne toujours une ambiance de guerre, avec des drapeaux accrochés sur les ronds-points, des portraits décolorés d’Abdullah Ocalan et des martyrs (şêhid) de la révolution affichés dans les rues.

Le souvenir des martyrs est très présent : on baptise de leur nom des écoles, des hôpitaux, des locaux de l’auto-administration ; quelques commerces affichent leurs photos, ainsi que des drapeaux des organisations révolutionnaires turques et/ou kurdes qu’ils soutiennent.

Des commerçants refusent qu’on paie nos achats

Certains bâtiments détruits n’ont pas encore été déblayés, certains sont inhabitables, et des chantiers interrompus n’ont jamais redémarré. Devant le Pôle Emploi local, des dizaines de personnes recherchent du travail alors que la reconstruction du pays est entravée par le blocus organisé par la Turquie et par son allié en Irak, le Gouvernement régional du Kurdistan.

Au milieu de ces ruines, les écoles fonctionnent. Enfants arabes, kurdes et assyriens partagent souvent la même, et marchent parfois plusieurs kilomètres pour s’y rendre.

Une cérémonie à Qamişlo, le 14 février, pour les défenseur.es d’Afrîn tombé.es au combat.

A Qamişlo, le régime de Damas tient toujours une enclave. Aux alentours, les YPG, la police régulière ainsi que l’armée du régime ont chacun leurs checkpoints. Les portraits de Bachar el Assad et ceux d’Ocalan voisinent parfois, dans un étrange face-à-face. Une guerre des images, à coups de portraits géants.

Les petits commerces et les ateliers sont aussi ouverts, malgré les dégâts : souvent, des pans de leurs murs ont été éventrés à la masse pour ouvrir des passages lors des combats de rue. Ces commerçants, qui affichent également des posters politiques, il n’est pas rare qu’ils refusent que les combattantes et les combattants paient leurs achats, même quand nous insistons.

Et puis, il y a Afrîn : la population vit au rythme des informations qui parviennent de la bataille, des manifestations de solidarité et des obsèques des combattantes et combattants qui tombent.

Damien Keller

 
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