reportage au Kurdistan

Un militant d’AL près de Kobanê

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Du 13 au 16 novembre 2014, une délégation française (AL, NPA, PCF) issue de la Coordination nationale solidarité Kurdistan était en mission en Turquie, dans la région frontalière de Kobanê, toujours assiégée par l’État islamique (Daech). Objectif : exprimer de la solidarité, rapporter des témoignages, tisser des liens militants.

La délégation française à Suruç (AL, NPA, PCF, Feyka).
© agence Diha

Des fonds pour la révolution !


« Là-bas, c’est l’armée turque. Là c’est Daech, et au milieu, c’est Kobanê. » Le soleil se couche lorsque nous arrivons à Mesher, petit village près de la frontière, juste en face de Kobanê. Il n’est pourtant que 17 heures. Notre descente du minibus ne surprend personne. Nous ne sommes pas les premiers à venir, et nous ne serons sûrement pas les derniers. C’est une employée de la mairie de Suruç qui nous l’a conseillé. « C’est là qu’il y a les chaînes humaines, les militants... »

Même si nous sommes bien loin de Notre-Dame-des-Landes, Mesher évoque une sorte de ZAD  [1]. Si tous ces gens s’y trouvent, c’est que ce village était un des points de passage préférés des djihadistes de Daech. La présence militante ici permet de leur barrer la route, malgré les pressions de l’armée turque. Il s’agit de défendre la zone en l’occupant.

Dans la ZAD de Mesher

On croise tous types de personnes ici. Les habitantes et les habitants du coin, des réfugié-e-s de Kobanê, des Kurdes venus du monde entier, des étudiants, des militantes accourues de Turquie et d’ailleurs. C’est ce qui frappe le plus lors de ce voyage, à Mehser comme à Suruç, la ville voisine tenue par le DBP [2] : la cohabitation de différentes tendances, stratégies, discours, cultures sur un même sol, dans une même ville, sous une même tente. Des anarchistes prennent le thé avec un combattant du PKK, l’imam du coin vient les saluer. Et l’on discute beaucoup. Dans plusieurs langues : du kurde, du turc, un peu d’arabe, de l’anglais pour les étrangers. Les étudiants stambouliotes assurent la traduction.

On discute de l’après. Quand Kobanê sera libérée. De la place de chacune et de chacun, du Rojava. Un avion fait un repérage au dessus de nous, invisible, mais qui nous rappelle qu’à quelques kilomètres de là, c’est la guerre.

Le matin, à la mairie de Suruç, nous avons eu droit à la tournée des officiels. Et là, même constat. Si certains usent du langage feutré des parlementaires, d’autres n’ont pas leur langue dans leur poche. Ainsi de la co-maire de Suruç  [3] qui, en rencontrant notre groupe – six hommes et une femme –, s’exclame : « Où sont les femmes dans votre délégation ? » Et ce député, une flamme dans les yeux que quatre ans de prison n’ont pas éteinte, qui affirme calmement que le Rojava vit une révolution, une révolution anticapitaliste et sociale fondée sur l’autonomie et la disparition de l’État.

La co-maire (DBP) de Suruç, Zuhal Ekmez.

Certes, on peut dire que les discours n’engagent à rien. Mais y a-t-il beaucoup de députés qui tiendraient de tels propos dans nos contrées ? La maire nous dira, le lendemain, en guise d’avertissement, qu’elle n’oublie pas que c’est en France qu’après 1789, on inventa l’État-nation et le nationalisme.

Une alternative pour toute la société

En tant que libertaire, on s’habitue vite à ces attaques fréquentes contre le concept d’État-nation. Ici, elles sont la conséquence d’une situation bien concrète : la violence dont use l’État turc bien entendu, mais aussi l’inaction des États-nations du reste du monde « qui ne font rien pour aider le peuple kurde. Seuls les peuples sont solidaires ». Même le peuple turc ? La réponse est sans appel : oui. Bien sûr, on assiste à une montée de l’extrême droite en Turquie, qu’elle soit religieuse ou nationaliste. A des agressions croissantes contre des Kurdes. Mais une partie du peuple turc commence à se solidariser avec la cause kurde.

Deux raisons à cela. La première est la stratégie du HDP  [4], qui encourage coûte que coûte le processus de paix entre le PKK et l’État turc, malgré les exactions récurrentes de l’armée.

La deuxième, c’est que, dans les milieux de la gauche radicale turque, le projet révolutionnaire du Rojava intrigue, interroge, et pousse une partie de l’opinion à regarder la question kurde d’un œil différent, comme une alternative possible pour toute la société.

Poétique et politique

A Mesher, on rencontre bien sûr des anarchistes de DAF  [5]. Pourquoi sont-ils et elles ici ? Leur réponse est à la fois poétique et politique : pour supprimer une frontière.

Un habitant de Mesher.

En attendant, chaque jour, les villages des alentours organisent ces fameuses chaînes humaines. Tous en rang, la ligne la plus longue possible. Tout le monde chante. On chante la résistance, le sang des « martyrs », et la réussite future du Rojava.

La région est polarisée par la guerre qui se livre à deux pas de là. Si proche, et pourtant si loin à cause d’une frontière artificielle, matérialisée par les blindés turcs. Pourtant, loin d’être un bunker, la mairie de Suruç reste un lieu ouvert. Où les commerçant du coin viennent boire le thé avec le concierge. Où n’importe qui peut entrer, prendre des nouvelles, apporter ou recevoir de l’aide. Kobanê occupe les conversations, mais pas seulement. A Mesher, la méfiance n’est pas de mise, on laisse circuler la délégation française, discuter avec qui elle veut. De ce qu’elle veut.

L’autonomie, un mot qui revient en boucle

Un camarade de DAF m’affirme que si la révolution n’est pas encore faite concrètement, « un mur a été brisé dans les têtes ». L’autonomie est un mot qui revient en boucle, et prend corps dans une assemblée où chaque groupe humain est représenté. Toutes les tendances s’accordent sur ce point. Comme nous dira le député de Van, « nous ne voulons plus que les idées nous soient infligées par le haut ».

Une chaîne humaine à Mesher

Une révolution est en cours, c’est certain. Quel chemin prendra-t-elle  ? Difficile à dire, tant les inconnues sont grandes. Quelle sera la réaction de l’État turc si les milices révolutionnaires YPG-YPJ parviennent à vaincre Daech ? Nous ne savons pas quelles réponses apportera ce mouvement. Mais on peut d’ores et déjà affirmer qu’il se pose de bonnes questions.

Mehdi Kabar (AL Montreuil)

Une petite vidéo a été réalisée dans la foulée :

[1« Zone à défendre ».

[2Le DBP est un parti kurde légal, solidaire du PKK (lire Alternative libertaire de novembre 2014).

[3La gauche kurde instauré un système paritaire  : chaque responsabilité doit être partagée par un homme et une femme.

[4Le HDP est un parti parlementaire kurde, solidaire du PKK (lire Alternative libertaire de novembre 2014).

[5DAF (Action anarchiste révolutionnaire) est une organisation anarchiste turque. Lire l’interview dans Alternative libertaire de novembre 2014.

 
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