Dossier urbain : Venezuela : Bienvenidos à la Piedrita, terre de contre-pouvoir populaire

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Quartier populaire de Caracas, La Piedrita (« La petite pierre ») est un cas à part parmi les favelas vénézuéliennes coincées entre violences policières et emprise des cartels. Depuis trente ans, ses habitantes et habitants se sont organisés pour reprendre leur vie en main. Avec un certain succès.

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En ce mois de juillet, l’air est suffoquant sur Caracas. Dans le brouhaha des rues de la capitale vénézuélienne, sur fond de reggaeton craché par des hautparleurs suspendus au sommet des feux rouges, nous attendons Jorge, jeune militant bolivarien de sensibilité libertaire. Arrivé avec une heure de retard – « Hay tiempo » (« on a le temps ») refrain bien connu du quotidien latinoaméricano – Jorge, tout sourire, nous invite à monter à bord de sa vieille Cadillac cabossée. Direction les collines sud de Caracas et ses quartiers défavorisés.

Le but de la visite, c’est le quartier de La Piedrita. Un exemple de vie collec tive où les gens ont fait le choix de construire, et non plus de subir. Situé dans le Barrio 23 de Enero, immense favela de 100 000 âmes, La Piedrita, qui en compte 3 000, fait figure d’exception  : ici, les narcotrafiquants et les flics véreux n’ont pas droit de cité. il y a trente ans de cela, en 1985, las d’un quotidien fait de violence et de peur, ses habitantes et ses habitants se sont rebellés et organisés pour offrir autre chose à leurs enfants que les balles perdues, la cocaïne ou la colle à sniffer.

Une pancarte digne d’un western spaghetti

A l’entrée du barrio (quartier), une grande pancarte accueille le visiteur. Le message est digne d’un western spaghetti : « Bienvenue à La Piedrita en paix. Si tu viens en guerre nous te combattrons.  » Sur un autre panneau : « Zone de guérilla ». Des hommes en armes, postés à un check-point, contrôlent les allées et venues. Sur place, Valentin Santana, un des fondateurs du projet et membre du conseil commu nal, explique : « La Piedrita est notre territoire. Les narcos comme la police n’y pénètrent pas. La dernière fois que la police municipale est venue, on l’a reçue à coup de fusil à pompe. Il y a eu deux blessés graves. Depuis il n’y a plus eu d’incident. »

Le problème de la drogue a été réglé de manière tout aussi radicale. A la différence des autres quartiers de la favela Barrio 23, où les cartels tiennent la rue et terrorisent la population, au point de faire de Caracas la ville la plus dangereuse d’Amérique latine en termes d’assassinats, rien de tel ici. Quand, il y a trente ans, le projet Piedrita a pris forme, une des premières mesures a été d’éradiquer les proxos et les narcos. « Nous sommes allés un matin rendre visite aux dealers du quartier, raconte Valentin. Nous leur avons signifié qu’ils avaient vingt-quatre heures pour quitter les lieux. Notre fermeté et notre détermination les ont effrayés. On ne les a plus jamais revus. »

La vigilance continue de s’exercer malgré tout. Le soir, des habitants armés parcourent les rues pour veiller à la tranquillité du voisinage et prévenir toute intrusion extérieure, mais aussi pour prendre soin de la salubrité publique : « Lors des rondes nocturnes, explique Valentin, notre tâche est de veiller au bon fonctionnement de la communauté. Signaler qu’un tas d’ordure s’amoncelle à tel coin de rue, que telle ampoule sur tel lampadaire est grillée… »

Caméra au poing, assis sur un banc du jardin d’enfants du barrio, je filme Valentin quand celuici m’interrompt poliment mais fermement : « Por favor compañero, peux tu enlever ton pied du banc. Nous apprenons aux enfants à respecter les biens publics et à ne pas les salir. » Gêné, j’obtempère. Valentin poursuit : « Ce qui fait la particularité de notre quartier c’est le sens de la vie collective. Ici nous ne sommes pas des voisins et des voisines anonymes enfermés dans nos vies de misère. Ici, c’est la solidarité qui domine. »

Cantine populaire, salsa et autosuffisance

Une Maison culturelle a été construite pour accueillir les enfants. Plutôt qu’ils soient livrés à eux-mêmes après l’école, des bénévoles leur proposent des activités : théâtre, couture, aide aux devoirs, danse. Un lieu d’accueil des madres solteras (mères célibataires) a également vu le jour, ainsi qu’une cantine populaire ouverte à toutes et à tous. Sur le plan de la santé, un dispensaire autogéré, El Hogar, accueille les malades du quartier. Pour le faire vivre, la maîtresse des lieux, Yolanda, une médecin cubaine de 60 ans, s’appuie sur une équipe de femmes de La Piedrita qu’elle a formées pour la seconder dans les soins de première nécessité mais aussi les accouchements ou les opérations plus délicates. La qualité du suivi médical y est telle que viennent s’y faire soigner, gratuitement, des enfants des barrios avoisinants qui n’ont pas la chance de disposer d’un tel dispensaire.

Une coopérative, El Taller (« l’atelier  »), a été fondée dans le but de donner un minimum de qualification professionnelle aux habitant-e-s et d’aller vers une autosuffisance de la communauté. Le responsable, Roberto, énumère les formations qui y sont dispensées : mécanique auto, réparation de vélos, plomberie, électricité, cuisine, mais aussi construction. Des formations en lien avec les besoins de la population  : quand une maison tombe en ruine, qu’un problème survient, l’effort collectif et solidaire prime. Et c’est un groupe de compagnons bénévoles qui se charge des travaux.

Paco, encore ému à ce souvenir, en a bénéficié jadis : « Je vis dans ce quartier depuis toujours. Il y a dix ans, les Compañeros del Taller sont venus dans ma maison de taule et ma vie a changé. Mes murs sont ajourd’hui en dur et j’ai désormais de l’eau potable qui sort du robinet de ma cuisine. A 70 ans, j’ai l’impression d’être un homme pour la première fois de ma vie. »

Parties de base-ball et Comités de quartier

D’autres projets collectifs existent  : aux abords du quartier, une huerta (jardin) communale fournit la population en fruits et légumes  ; une radio, Piedrita 95.1 FM, informe de l’actualité locale, des parties de base-ball (le sport national) aux réunions du comité de quartier.

Exemple de pouvoir populaire organisé et en partie autogéré, La Piedrita impressionne àcoup sûr. Des aspects y sont discutables, comme cette confiance aveugle et acritique envers le défunt leader Hugo Chavez, qui a droit à une chapelle privée. D’autres sont surprenants comme cette fresque immense représentant le Christ armé d’une Kalachnikov. Une chose, cependant, est incontestable : à La Piedrita, la population a choisi de tracer son chemin. Un chemin marqué du sceau de la solidarité, de l’égalité et de la dignité.

Jérémie Berthuin (AL Gard)


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