Agriculture : Manger bio change-t-il encore le monde ?




L’agriculture bio a nourri de fortes désillusions en soixante ans d’existence. Peu soutenue par la législation, rapidement subvertie par la logique capitaliste, la « vraie » bio est marginalisée. Toutefois, en maintenant des prix rémunérateurs pour la production, la filière représente aujourd’hui une planche de salut et les conversions sont nombreuses. Un bon moment pour consolider les initiatives qui tentent d’actualiser la revendication radicalement sociale et écologique des débuts.

Depuis quand l’agriculture bio [1] , entendue comme alternative à l’agro-industrie, existe-t-elle ? Sa reconnaissance officielle et sa définition datent du cahier des charges présenté par Nature & Progrès (N&P), en 1972. À ce moment-là, le mouvement a déjà un peu d’histoire derrière lui, et s’inscrit dans une continuité contestataire.

Durant les années 1920 à 1950 [2], plusieurs courants émergent pour refonder une agriculture centrée sur la production de la vie plutôt que sur son épuisement, et critique du modèle d’exploitation industrielle alors en pleine expansion, avec son cortège de dégâts sociaux, environnementaux et sanitaires.

La démarche des fondatrices et fondateurs est scientifique, écologiste, mais aussi politique : issu.es de la paysannerie, témoins de sa destruction (exode rural, endettement auprès des fournisseurs, etc.), ils et elles défendent l’autosuffisance des paysans à travers une agriculture sans intrants, tournée vers la consommation, adaptée au terroir, sobre énergétiquement. Ainsi d’Albert Howard, agronome anglais qui travaille sur la fertilité des sols. Ensuite, l’agriculture « organo-biologique » du couple de biologistes suisses Hans et Maria Muller va rencontrer les recherches sur les flores bactériennes (du sol et du corps) du couple Rusch en Allemagne.

Les travaux plus précoces du philosophe autrichien Rudolf Steiner, fondateur de l’anthroposophie, ajoutent la biodynamie aux sources de la bio. Bien qu’ayant encore de nombreux adeptes, la biodynamie est d’inspiration spiritualiste et les discours irrationnels qui l’entourent contribuent à en faire une pratique scientifiquement contestée.

Un Japonais précurseur de la permaculture

Enfin, le Japonais Masanobu Fukuoka est aujourd’hui considéré comme un précurseur de la permaculture, même s’il n’est connu en France que depuis 1983. Ces courants vont fonder des coopératives de production ou de transformation dont sont issues les premières « marques » bio : Demeter (biodynamie), Migros Sano en Suisse, Soil Association en Angleterre.

Les composantes politiques et écologiques de l’agriculture bio se retrouvent dans le cahier des charges de 1972, à laquelle N&P se dépêche de donner un rayonnement mondial en impulsant la création d’une Fédération internationale des mouvements ­d’agriculture biologique, l’Ifoam, dont la fameuse charte (voir encadré ci-dessous) fait encore référence aujourd’hui. Mais la bio ne sera jamais en mesure de menacer le modèle agricole dominant.

Tensions autour du contrôle du label bio

Ses exigences écologiques et sociales ont d’abord été minées par la législation. Dans les années 1980, la reconnaissance officielle du bio via les labels commence par lui coûter une part d’autonomie : homologation obligatoire des cahiers des charges – et donc perte de leur maîtrise – puis principe de la certification « par tiers » voulu par la Commission européenne [3].

Ce système ­d’agences agréées (et en concurrence entre elles), coûteux pour les producteurs, n’assure pas la transparence, comme le prouve le très controversé leader mondial Ecocert. La Commission européenne a surtout imposé des règlementations laxistes sur le bio (en 1991 et 2007), limitant d’abord sa définition à l’absence de traitements chimiques de synthèse, puis lui permettant même d’y déroger.

Aujourd’hui, 35% des produits bio sont importés.

La quasi-absence de critères sociaux permet ainsi de certifier bio des productions obtenues sans justice pour les salarié.es ou les producteurs, sur des terres parfois extorquées aux populations indigènes (comme en Colombie ou au Mexique) ; les quelques concessions aux critères de biodiversité cultivée n’empêchent ni la monoculture, ni les grandes exploitations intensives reposant sur des pratiques abusivement qualifiées de bio (intrants, culture presque hors sol), ni le commerce sur longues distances ; les exploitations bio ne sont pas protégées des polluants qu’utilisent les autres juste à côté.

Pour finir, ce sont les acteurs les plus industrialisés qui ont touché la manne des subventions publiques dans tous les pays développés et en développement, et la filière bio a finalement contribué au commerce inégal entre producteurs des pays pauvres et riches pays importateurs.

Tout a donc été fait pour favoriser les tenants d’une agro-industrie du bio, et d’ailleurs, on voit le même phénomène à l’œuvre dans la législation sur les semences : la certification y favorise les semenciers industriels, tandis que le catalogue officiel des espèces et variétés végétales interdit quasiment les semences paysannes, au bénéfice d’hybrides bio qui minent la diversité comme la souveraineté alimentaire, et laissent même entrer les OGM par la petite porte. Comment ne pas voir dans ces législations diverses un accompagnement complice de l’offensive de l’agro-indutrie et de la grande distribution sur le bio ?

Tout a été fait pour favoriser les tenants d’une agro-industrie du bio.

Dès les années 1990, les grands groupes créent des marques de distributeurs (MDD) labellisées, mais pour un petit nombre de produits et un petit segment de consommateurs (Agir bio à Carrefour, Bio village chez Leclerc, etc.). Au passage, ces MDD sont à l’opposé de l’esprit de la bio, puisque le système rend le producteur dépendant du distributeur, qui lui impose un prix d’achat, et réduit ses marges.

Dans les années 2000, la demande de bio explose, et la guerre pour les parts de marché commence vraiment. Sous prétexte de « démocratiser » le bio, la grande distribution casse les prix grâce à ses MDD et surtout à la concurrence internationale sur les coûts de production et de main-d’œuvre, favorisant massivement l’importation depuis la Méditerranée ou l’Amérique latine et privilégiant ainsi la monoculture intensive et délocalisée. Comme ses marges sont plus importantes avec le bio qu’avec le conventionnel, elle rachète également quelques chaînes spécialisées (Naturalia par Monoprix), pendant qu’il s’en crée d’autres qui décalquent ses pratiques (So Bio en 2005, Biostore en 2009). Ce faisant, elle ne torpille pas seulement la philosophie de la bio, mais aussi les conditions concrètes de sa survie dans un secteur ultraconcurrentiel. Même des acteurs historiques du bio doivent parfois passer par la grande distribution pour transformer ou écouler leur production, et elle concentre 45 % des ventes de produits bio en France.

Il résulte de ces diverses offensives que la bio, littéralement galvaudée, offre aujourd’hui un panorama confus : 35 % des produits bio sont importés, la filière élevage est à la dérive (scandales de l’élevage et de l’abattage industriel de vaches et de volailles), les labels servent de caution à l’« agriculture écologiquement intensive », ou encore « à haute valeur environnementale », qui ne sont que la continuation de l’agriculture conventionnelle sans le travail de la terre et avec moins de produits chimiques.

Retrouver l’indépendance et la maîtrise des coûts

L’appellation « bio » ne peut donc plus être le support d’un projet politique de défense d’une agriculture durable, traditionnelle et indépendante. Si la revendication n’est pas morte, elle s’est transposée dans les mouvements plus larges pour la défense de l’agriculture paysanne et l’agroécologie adoptée en 2008 par Via Campesina, qui peuvent même produire bio en se passant de label.

Et surtout, il y a des perspectives pour l’agriculture la plus exigeante, moyennant de gros efforts pour construire les outils de sa survie. Du côté de la distribution, les producteurs s’organisent pour retrouver l’indépendance et la maîtrise des coûts : création de magasins de producteurs (Au marché paysan, à Millau, 2003), groupement d’intérêt économique (GIE) pour monter des outils de transformation (là où la plus-value est forte) et de distribution des produits, marchés paysans, Amap, souvent aussi à l’initiative de consommateurs et consommatrices… De ce dernier côté, les groupements et coopératives d’achat se multiplient ces dernières années, avec une éthique stricte sur le soutien aux producteurs et productrices et la responsabilité écologique. Résultat, en 2009, 12 % des produits bio commercialisés en France l’étaient en vente directe.

En 2009, 12 % des produits bio commercialisés en France l’étaient en vente directe.

Enfin, du côté de la production, c’est la question foncière qui est au cœur du combat pour une autre agriculture, et tout simplement pour la survie de la classe paysanne et d’une bonne partie de l’humanité. Bien après les mouvements mondiaux de paysans et paysannes pour la restitution des terres (Brésil, Mexique, Colombie), les crises récentes ont obligé d’autres populations à revenir à la culture pour survivre (en Russie comme à Détroit les jardin collectifs n’ont pas qu’une fonction émancipatrice), et ont rappelé l’importance de la souveraineté alimentaire dans le contexte capitaliste.

Le droit à la terre, la valorisation des paysannes et paysans et les initiatives qui les promeuvent (Minga, Terre de liens, Reclaim the fields…) doivent être soutenus, et pour cela, il faut structurer les débouchés, construire des systèmes alimentaires locaux de production, mais aussi d’échange et de consommation. Les chantiers sont énormes, mais il est encore temps.

Mouchette (AL écologie)

Dessin : Philippe Caza


LA CHARTE DE L’IFOAM

L’Ifoam (International Federation of Organic Agriculture Movements), promeut une agriculture fondée sur quatre principes : santé, écologie, équité et précaution.

Elle définit trois séries d’objectifs pour l’agriculture bio :

  1. Objectifs écologiques : non polluante, adaptée au terroir, fertilisante pour le sol.
  2. Objectifs sociaux et humanitaires : « une agriculture qui ne participe pas au déséquilibre entre les nations » et qui « permette le maintien des paysans à la terre en créant des emplois »
  3. Objectifs économiques : encourager les entreprises à taille humaine, des revenus décents pour les agents économiques, des prix équitables et concertés, la vente de proximité.

[1Certains mouvements distinguent « la » bio (l’agriculture bio en tant que mouvement) et « le » bio (en tant que produits et marché). Nous reprenons ici cette terminologie.

[2Cet historique est celui d’Yvan Besson, repris dans l’ouvrage collectif La Bio entre business et projet de société, sous la direction de Philippe Baquet, Agone, 2012.

[3N&P refusera ce système, et son label va donc échapper à l’affaiblissement progressif de la législation. De son côté, la Fnab (Fédération nationale de l’agriculture biologique) réagit plus tard en créant Bio Cohérence en 2007, plus exigeant qu’AB (dont elle est la gestionnaire).

 
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