1971 : Une vague de mutineries secoue les prisons

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Le 21 septembre 1971, Claude Buffet et Roger Bontems, deux détenus de la centrale de Clairvaux, prennent en otage un surveillant et une infirmière qui seront finalement égorgés. Suite à l’indignation provoquée par le drame de Clairvaux, la presse se lance dans une violente campagne contre les prisonniers et suscite des réactions de certains détenus et de leurs soutiens. Il faut dire que l’évènement suit de quelques semaines la mutinerie de 1 300 détenus à Attica dans l’État de New York et une prise d’otage à la prison de Lyon. Quelques années après 1968, les révoltes carcérales prennent un aspect plus politique qui inquiète le pouvoir.

Buffet et Bontems, les deux désespérés de Clairvaux, seront guillotinés en 1972 dans la cour de la prison de la Santé. Tous deux anciens militaires français utilisés en Indochine et en Algérie pour les sales besognes de l’État colonial, avaient été condamnés à de longues peines mais ne supportaient pas les sévères conditions de la centrale de Clairvaux. Lors de son procès, Buffet avait vainement réclamé la peine de mort.

Déjà deux mois plus tôt, le 27 juillet 1971, un détenu de la prison Saint Paul de Lyon, Guy Chauffour, s’était emparé d’une arme dans un colis qui lui avait été adressé et avait mortellement blessé le surveillant principal Albert Collomb. Il sera condamné à mort avant d’être finalement gracié en juin 1973.

Au même moment, de l’autre côté de l’Atlantique et suite au meurtre de Georges Jackson par des gardiens [1], éclate la révolte d’Attica dans l’État de New York.

Le 9 septembre, plus de 1.300 mutins s’emparent de la prison et retiennent une quarantaine d’otages. Ils vont parvenir aux autorités 26 revendications assorties d’un manifeste aux résonances politiques et radicales [2].

Quatre jours plus tard, les forces de l’ordre lancent une offensive et reprennent le contrôle de la prison en moins d’une heure, au prix d’un terrible bain de sang : quarante-deux morts dont 9 otages et Sam Melville [3], un des initiateurs du soulèvement. En septembre 1971, la révolte couve dans les prisons. Loin de se réduire à une histoire de gangsters et de policiers, l’inquiétude carcérale semble alors prendre un tour politique, notamment du fait de l’emprisonnement de plus en plus fréquent de militants et militantes issus de la gauche révolutionnaire.

Toul se mutine contre l’arbitraire

Profitant de la campagne de presse stigmatisante après la prise d’otage de Clairvaux, et sous pression des réactionnaires syndicats pénitentiaires, René Pleven alors ministre de la Justice, signe en novembre 1971 une circulaire supprimant les colis de Noël. Rare lien possible entre les détenus et leur famille, cette restriction est mal acceptée. Les réactions ne se font pas attendre.

Dès le 21 novembre, quatre cents prisonniers de la centrale de Poissy lancent une grève de la faim et arrêtent le travail dans les ateliers. Le 1er décembre, la grève de la faim s’étend à la prison de la Santé. Le 5 décembre, 250 détenus de la maison centrale Ney de Toul refusent de réintégrer leur cellule suite à la séance cinématographique hebdomadaire. Ils entendent protester contre la circulaire Pleven mais aussi et surtout contre la gestion despotique de Georges Galiana, ancien directeur de la prison d’Alger pendant la Guerre d’indépendance.

Le 10 décembre, face à la fin de non-recevoir de l’administration, les mutins expulsent les gardiens, s’emparent des bâtiments et les saccagent. Les gendarmes mobiles sont alors envoyés sur les lieux pour rétablir l’ordre. La mutinerie de Toul va entraîner une série d’autres mouvements, portant tous les mêmes revendications, et tous sont réprimés avec la même violence.

L’impact médiatique de cette révolte contraint le ministère de la Justice à ouvrir une enquête dont le rapport Schmelck sera l’aboutissement. Ce dernier dénonce la tyrannie qui règne entre les murs de l’établissement pénitentiaire de Toul mais considère cette situation comme exceptionnelle, alors qu’elle n’est qu’un exemple parmi d’autres de l’arbitraire inhérent au système carcéral. Parallèlement, un Comité Vérité Toul est créé par un groupe de maoïstes, tandis que de son côté le Groupe d’Information sur les Prisons monte une commission d’enquête indépendante et rassemble des témoignages accablants, notamment celui de la psychiatre de l’établissement, Edith Rose [4].

Les maoïstes mettent la prison à la une

Les révoltes pénitentiaires du dernier trimestre 1971 ont bénéficié d’un large écho dans la société française alors que ces évènements restaient traditionnellement intra-muros.

Pour comprendre cette évolution, il est nécessaire de revenir deux ans en arrière. En faveur des évènements de mai 68, Raymond Marcellin, vichysto-résistant de son état selon l’expression consacrée (sic), avait été nommé ministre de l’Intérieur au bénéfice de sa haine pour l’extrême-gauche. Sous son haut patronage, entre le 15 avril et le 22 mai 1970, cinquante-trois militants maoïstes avaient été incarcérés et la Gauche prolétarienne (GP) dissoute par le Conseil des ministres le 27 mai. Dans la foulée, ses dirigeants avaient été arrêtés et inculpés pour atteinte à la sécurité de l’État et les deux directeurs de son organe de presse officieux, La Cause du Peuple, Jean-Pierre Le Dantec et Michel le Bris, condamnés à de la prison ferme.

Le 8 juin, le projet de loi « anticasseurs », nouvelle « loi scélérate » mitonné par « Raymond la matraque », était promulguée pour rendre la presse et les groupes gauchistes responsables des violences commises lors de rassemblements. Cette apogée de la répression politique post-68 a eu pour effet l’emprisonnement de plusieurs dizaines de militants maoïstes, essentiellement de GP et Vive La Révolution.

En réponse à cette vague d’emprisonnement, le Secours Rouge (SR), dont l’objectif est de défendre politiquement et juridiquement les victimes de la répression gouvernementale, voit le jour sous le parrainage de Jean-Paul Sartre.

Briser les murs

Le 1er septembre 1970, une trentaine de militants incarcérés de GP démarre une grève de la faim pour revendiquer le statut de détenu politique. Simultanément, un communiqué de presse qui fait lien entre leur situation et celle des détenus de droit commun est publié [5]. Donc, grâce à aux relais extérieurs des premiers, la condition des seconds se trouve projetée sur le devant de la scène.

À partir de janvier 1971, une deuxième vague de grève de la faim est déclenchée à l’intérieur des murs comme à l’extérieur. Les grévistes sont soutenus par de nombreux artistes et intellectuels engagés ainsi que par des avocats de renom qui participent à la médiatisation de leurs actions. À la même période, à l’appel du SR, deux manifestations réunissant plus de 4 000 personnes se déroulent à Paris et élargissent le mot d’ordre à la contestation générale de la prison.

Consécration de ce climat anti-carcéral, le manifeste du Groupement d’Information sur les Prisons (GIP) paraît le 8 février. Il se fixe pour objectif de donner la parole aux détenus et de révéler les conditions réelles de détention par des enquêtes minutieuses. La notoriété de ses trois porte-paroles (Michel Foucault, Pierre Vidal-Naquet et Jean-Marie Domenach) ouvre au GIP une tribune publique considérable et contribue alors à diffuser et politiser la question carcérale. Il est difficile d’évaluer le rôle direct qu’ont joué les militants incarcérés dans le déclenchement des émeutes, mais la médiatisation de la condition pénitentiaire provoquée par les maoïstes a participé à la prise de conscience des détenus.

Le temps des émeutes

Le 15 janvier 1972, une semaine après la publication du rapport Schmelck sur la mutinerie de Toul, les prisonniers d’une autre prison lorraine, celle de Nancy, se soulèvent. Ils seront violemment réprimés. À la fin de cette année, le Comité d’Action des Prisonniers est crée par d’anciens détenus conscients de leur rôle dans le système social : Serge Livrozet, Jacques Lesage de la Haye, Roger Knobelspiess, Roland Agret. Dans la foulée, le GIP, qui avait pour but de donner la parole aux détenus, s’auto-dissous considérant son objectif atteint.

S’ensuit une période de relative accalmie dans les prisons françaises, entrecoupée seulement par la grève de la faim des détenus de Melun en 1973. Mais le calme annonce la tempête estivale de 1974.
- Le 18 juillet, suite à la mise au mitard de deux de leurs camarades, 400 détenus de la centrale de Clairvaux font fuir les matons, mettent le feu aux ateliers et dévastent la prison. Lors de la répression, deux prisonniers sont abattus.
- Le 20 juillet, c’est au tour d’une cinquantaine de détenus de la maison d’arrêt de Nîmes de se révolter après avoir entendu les déclarations de Lecanuet, nouveau ministre de la Justice.
- Les 24 et 25 juillet, ce sont les établissements pénitentiaires de Caen et Loos-lès-Lille qui subissent l’épreuve du feu.
- Le 27 juillet, une émeute se produit à la prison de la Santé.
- Le 30 juillet, un détenu de la Centrale de Saint-Martin-de-Ré parvient à s’emparer des clefs d’un gardien et ouvre aussitôt 200 cellules. Les mutins incendient trois bâtiments et font exploser des bouteilles d’acétylène.

Du 19 juillet au 5 août 1974, la Chancellerie dénombre quatre-vingt-neuf mouvements de révoltes collectives, dont neuf mutineries au cours desquelles sept détenus ont trouvé la mort, tandis que onze établissements sont totalement ou partiellement dévastés. Mais la couverture médiatique se borne à un traitement sensationnaliste laissant dans l’ombre les revendications des détenus.

L’irréductibilité de la fonction carcérale

Le 13 août, le président Giscard d’Estaing visite les prisons de Lyon et affirme que « la réforme pénitentiaire doit être mené à son terme » [6]. Comme toujours en matière pénitentiaire, la réponse sera ambivalente. Alors qu’une circulaire en date du 23 août 1974 libéralise les conditions de détention, un décret du 23 mai 1975 crée les quartiers de haute sécurité (QHS), lieu d’exercice de la « torture blanche ». D’un autre côté, sur initiative de l’Elysée, le Groupement étudiant national d’enseignement aux personnes incarcérées est crée. Ce maniement simultané de la carotte et du bâton est intrinsèque à la condition carcérale et n’est que le reflet interne de son rôle externe : s’assurer de la docilité de la majeure partie de la population en s’acharnant sur une minorité considérée comme impossible à intégrer.

L’arrivée des socialistes au pouvoir et l’abolition de la peine de mort en 1981 n’y changeront rien, pas plus que les innombrables effets d’annonce et prises de conscience humanistes intervenus depuis. Seule la dénonciation de la fonction sociale et politique de la prison [7], en tant qu’instrument de domination, et son abolition pourraient mettre fin au scandale pénitentiaire.

Julien (AL Toulouse)

  • Cet article s’est largement appuyé sur le mémoire de Loïc Delbaere, « Le système pénitentiaire à travers les luttes des détenus de 1970 à 1987 », Rennes, 2002. Nous le remercions pour la qualité de ses travaux dans ce domaine peu exploré.

DIX ANS D’AGITATION CARCÉRALE

27 mai 1970 Le ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin interdit officiellement la Gauche prolétarienne. Plusieurs centaines de ses militants maoïstes sont alors arrêtés.

8 juin 1970 Promulgation de la loi « anticasseurs » qui pénalise certaines formes d’actions des groupes gauchistes. 17 juillet 1970 Un corps de loi allège les conditions d’incarcération

1er septembre 1970 29 militants maoïstes emprisonnés lancent une grève de la faim de 25 jours et obtiennent l’application d’un « régime spécial ».

Du 14 janvier au 8 février 1971 Nouvelle grève de la faim des maoïstes incarcérés

8 février 1971 Parution du manifeste du Groupe d’Information sur les Prisons signé, entre autres, par Michel Foucault.

L’explosion carcérale

21 juillet 1971 Guy Chauffour blesse mortellement un surveillant à la prison de Lyon.

5 août 1971 Apparition de la presse quotidienne dans les prisons

du 9 au 13 septembre 1971 Révolte à la prison d’Attica, dans l’Etat de New York, qui se soldera par un bain de sang : 42 morts et plus de 200 blessés.

21-22 septembre 1971 Claude Buffet et Roger Bontems exécutent un surveillant et une infirmière à Clairvaux.

21 novembre 1971 400 prisonniers de Poissy se lancent dans une grève de la faim, bientôt rejoints par ceux de la Santé, contre la circulaire Pleven qui supprime les colis de Noël.

du 5 au 13 décembre 1971 Une mutinerie éclate à la centrale de Toul et réclame la démission du directeur Galiana et d’un surveillant surnommé le « SS ».

du 18 juillet au 5 août 1974 89 mouvements de révoltes collectifs se déclenchent, dont 9 mutineries. 11 établissements pénitentiaires sont dévastés et 7 morts sont dénombrés. 63 millions de francs de dégâts matériels sont comptabilisés.

Libéralisation pénitentiaire ?

23 août 1974 Une circulaire de Jean Lecanuet libéralise le régime pénitentiaire

27 mai 1975 :Un décret réorganise les établissements pénitentiaires et créé les QHS

26 mai 1976 Le Groupement étudiant national d’enseignement aux personnes incarcérées voit le jour pour offrir un minimum d’activités favorisant la réinsertion.

9 octobre 1981 Abolition de la peine de mort qui institutionnalise la « mort lente » sous la forme de la perpétuité.

24 décembre 1981 : abrogation de la loi « anticasseurs »

[1] Condamné en 1960 pour le vol de 70 dollars, Georges Jackson est devenu en prison un membre influent du Black Panther Party. Il fut tué le 21 août 1971 dans la cour de la prison de Saint-Quentin dans des conditions douteuses.

[2] « Nous sommes des ETRES HUMAINS ! […] Nous avons exprimé des revendications qui nous rapprochent du jour où ces institutions carcérales, qui ne sont d’aucune utilité pour le peuple américain et servent uniquement à ceux qui voudraient asservir et exploiter la population d’Amérique, disparaîtront enfin. » cité par Dan Berger, Weather Underground. Histoire explosive du plus célèbre groupe radical américain, L’Echappée, 2010

[3] Militant anti-raciste et anti-impérialiste blanc, il fut arrêté en 1969 après une série d’attentats en protestation à la guerre du Viet-Nam.

[4] P. Artières, « Les mutins, la psychiatre et l’aumônier : archéologie d’un silence foucaldien », Le Portique n°13-14, 2004

[5] « Nous réclamons la reconnaissance de nos qualités de détenus politiques. Nous ne revendiquons pas pour autant des privilèges par rapport aux autres détenus de droit commun : à nos yeux, ils sont des victimes d’un système social qui, après les avoir produits se refuse à les rééduquer et se contente de les rejeter. Bien plus, nous voulons que notre combat, dénonçant le scandaleux régime actuel des prisons, serve à tous les prisonniers ».

[6] Le Monde, 13 août 1974

[7] Pour une analyse détaillée de la fonction de la prison, voir Michel Foucault, Surveiller et Punir, Gallimard et Alain Brossat, Pour en finir avec la prison, éd. La Fabrique.

 
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