Accaparement des terres : Le néocolonialisme agraire spolie l’Afrique

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Des États, des industries et des investisseurs s’approprient des terres en Afrique et ailleurs pour récupérer à leur compte leur production agricole. Alors que des régions entières souffrent de sous alimentation, ces tractations précarisent encore davantage les populations locales avec la complicité des États nationaux.

L’été dernier, la corne de l’Afrique (Somalie, Djibouti, l’Éthiopie, Érythrée) a été une fois de plus touchée par une terrible famine menaçant douze millions de personnes. Après quelques milliers de morts et une faible couverture médiatique en raison du conflit libyen, les appels à la générosité publique se sont multipliés pendant que les occidentaux les plus aisés bronzaient sur les plages. Jouant d’une bonne dose de culpabilisation des téléspectateurs, différentes ONG à vocation « humanitaire » nous appelaient à lutter contre les effets désastreux de cette nouvelle sécheresse. Mais voudrait-on nous cacher les causes premières de ces catastrophes humaines que l’on ne ferait pas mieux. Penser les catastrophes qui accablent cette région du monde comme d’inéluctables coups du sort climatique permet de masquer les véritables mécanismes systémiques et économiques à l’œuvre. En effet, non content de spéculer sur les marchés de matières premières, ce qui entraîne l’augmentation des prix et conduit à affamer des millions d’habitants à travers le monde, les capitalistes investissent directement dans les terres. Ainsi, alors que les médias participent à élaborer l’image d’un pays aux terres sèches et stériles, l’Ethiopie vient d’accorder 3,6 millions d’hectares dans l’Ouest du pays à des investisseurs étrangers pour des périodes de 30 à 100 ans contre un loyer annuel dérisoire de 4,3 euros à l’hectare. La question sous-jacente est évidemment la suivante : comment et pourquoi un pays qui n’est pas auto-suffisant alimentairement peut-il céder ses terres ?

Pourtant, en Afrique, ce cas est loin d’être isolé. Entre 2000 et 2010, malgré l’opacité des transactions et donc la difficulté de rassembler des chiffres fiables, on estime à 200 millions d’hectares – soit huit fois le Royaume-Uni ! – la portion de territoire africain passée aux mains de groupes étrangers [1].

[*Une recolonisation agraire ?*]

Ce phénomène est tellement massif qu’on le qualifie désormais d’« accaparement des terre » – land grabbing en anglais – ou, pour les plus timorés, d’« acquisition à grande échelle ». Bien entendu, l’appropriation foncière par des puissances étrangères sur ce continent n’est pas nouvelle et remonte à l’époque de la colonisation européenne mais elle n’avait jamais atteint cette ampleur. À tel point que Jacques Diouf, directeur de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), a manifesté son inquiétude dès 2008 devant ce qui lui semblait s’apparenter à un « néocolonialisme agraire ». Même la pourtant très libérale Banque mondiale a qualifié la situation d’« alarmante » dans un rapport datant de 2010 [2]. On distingue généralement trois types d’« accapareurs ». On trouve avant tout les États déficitaires en terres et/ou forts importateurs alimentaires – Chine, Lybie, pays du Golfe entre autre – possédant de fortes capacités de financement. Ensuite, certains grands groupes agro-alimentaires ou industriels – Daewoo Logistics par exemple – souhaitant une intégration complète de leur chaîne de production, vont être amenés à acheter des terrains riches en ressources. Enfin, plus marginalement, certains investisseurs et des banques peuvent considérer les terres comme des placements financiers sûrs. Les objectifs poursuivis par ces acquisitions foncières sont donc aussi variables que les acteurs y participant mais deux grands buts peuvent être dégagés : la sécurité alimentaire d’État dépendant de l’importation et le développement des agro-carburants.

Cette dernière culture est particulièrement inquiétante et cynique : on préfère assurer l’approvisionnement énergétique des pays développés plutôt que de nourrir des populations locales souvent sous ou mal alimentées. Même si d’autres continents sont concernés, l’Afrique est particulièrement convoitée car seul un cinquième de ses terres arables (soit 190 millions d’hectares) est exploité.

[*Opportunités furtives ou menaces bien réelles ?*]

Un rapport de la FAO de 2009 [3] tentait de faire le bilan de ces politiques d’acquisitions à grande échelle. Selon les auteurs, les transactions sur la terre peuvent créer des « opportunités » – emplois, infrastructures et hausse de la productivité agricole – mais peuvent aussi causer des dommages. Tout dépend du modèle commercial et de l’éthique des investisseurs… On peut toujours espérer. Ainsi, alors que ces présupposés avantages ne sont pas automatiques, les effets négatifs sont eux bel et bien réels. Dans des pays où la sécurité alimentaire est plus que précaire, favoriser des cultures d’exportation s’apparente à un crime et rappelle la division impériale des tâches entre métropole et colonies. En outre, pour assurer la sécurité de ces transactions, les bureaucraties nationales incitent, avec plus ou moins de succès, à l’enregistrement des droits fonciers. Mais dans des sociétés où la terre, base de la vie sociale, est souvent considérée comme un bien collectif et familial selon le droit coutumier, l’apparition d’une conception plus occidentalisée de la propriété foncière (c’est-à-dire privée et individuelle) entraîne un désagrégement du tissu social traditionnel, avec le risque de conflits que cela engendre. Enfin, dans des pays où la maîtrise des sources d’eau est un enjeu majeur, l’apparition de gigantesques exploitations fait craindre, en plus du volet foncier, un accaparement des ressources hydrauliques dont la gestion relève habituellement de la communauté afin d’assurer l’irrigation de toutes les parcelles en aval. Sans compter les désastres environnementaux que ne manqueront pas de provoquer la logique productiviste des investisseurs comme l’utilisation massive d’OGM et d’engrais.

[*Résister collectivement*]

Face à cette recolonisation foncière rampante, seules la solidarité et la résistance collective peuvent inverser la tendance par une occupation massive des terres spoliées. Début 2009 en Madagascar, malgré une récupération politique sans scrupule, un mouvement de contestation né en opposition au don de 1,3 millions d’hectares fait à l’entreprise sud-coréenne Daewoo Logistics a précipité la chute du président Marc Ravalomanana. Lors de la journée mondiale des luttes paysannes du 17 avril, en souvenir de l’assassinat de 19 paysans brésiliens, Via Campesina organise une conférence internationale à Sélingué, au Mali, autour du thème de l’accaparement des terres. Ce type d’initiatives et bien d’autres doivent être à l’origine d’une prise de conscience globale et d’un rassemblement populaire autour des paysans, au Nord comme au Sud. Ce sont en premier lieu les organisations de paysans qui doivent porter le combat et proposer une alternative à cette néo-colonisation agraire et à la carence des modèles agricoles actuels.

Commission écologie d’AL

[1Cirad, Les droits fonciers et la ruée sur les terres, ILC, 2012

[2Banque mondiale, Rising global interest in farmland. Can it yet sustainable and equitable benefits ?, 2010

[3IIED, Accaparement des terres ou opportunité de développement ? Investissements agricoles et transactions foncières internationales en Afrique, FAO, 2009.

 
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