Anne Clerval : « Face à la gentrification, revendiquons le droit à la ville »

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Dans son ouvrage Paris sans le peuple, Anne Clerval analyse la gentrification des anciens quartiers populaires de Paris comme un processus lié à la production capitaliste de la ville. Retraçant l’histoire et la cartographie de cette dépossession des classes populaires à partir d’analyses statistiques et d’enquêtes de terrain, l’ouvrage donne des clés pour la combattre et, plus largement, pour se réapproprier collectivement la ville.

AL : Tout d’abord, peux-tu nous dire ce qu’est la gentrification, et en quoi ce processus est lié aux transformations du capitalisme ?

Anne Clerval  : La gentrification correspond à l’appropriation matérielle et symbolique des anciens quartiers populaires centraux ou péricentraux par une classe sociale mieux placée dans les rapports de classe que les classes populaires, qui sont progressivement évincées en périphérie. Elle est directement liée à deux traits contemporains du capitalisme  : d’un côté, les transformations du système vers un régime d’accumulation flexible fondée sur une internationalisation de la production, qui entraîne une nouvelle division internationale du travail marquée par la désindustrialisation et la métropolisation (concentration des activités tertiaires stratégiques dans certaines grandes villes) dans les pays capitalistes avancés ; de l’autre, la production capitaliste de la ville. Celle-ci est marquée par le rôle croissant de l’investissement (ou du prêt) immobilier dans l’accumulation du capital. La gentrification est typique du développement géographique inégal, à l’échelle mondiale, régionale ou locale, que produit le capitalisme. À une phase de désinvestissement succède un cycle de réinvestissement pour une autre finalité économique et sociale, et ce cycle correspond à la gentrification à l’échelle de la ville. Ce processus peut être appuyé ou freiné par les politiques publiques (notamment par le contrôle des loyers en vigueur jusqu’aux années 1980 en France), mais il dépasse ces politiques, qui ne font qu’encadrer la production capitaliste de la ville.

La gentrification s’inscrit dans un rapport de classes  : qui sont donc les gentrifieurs  ?

Au sens large, les gentrifieurs sont les acteurs de la gentrification, à savoir les propriétaires immobiliers, les promoteurs, les agences, les banques, ou encore certains commerçants et les pouvoirs publics. Dans un sens restreint, il désigne les nouveaux habitants et habitantes des quartiers populaires qui se transforment  : ces habitants jouent un rôle direct (en acquérant et réhabilitant un logement par exemple) ou indirect (en étant seulement locataire) dans la gentrification. Ils appartiennent généralement à une classe sociale intermédiaire que Pierre Bourdieu appelait la nouvelle petite bourgeoisie  [1], que Jean-Pierre Garnier appelle la petite bourgeoisie intellectuelle  [2] et qu’Alain Bihr appelle l’encadrement capitaliste  [3]. En pleine ascension numérique depuis plusieurs décennies, cette classe a une fonction d’intermédiaire entre la bourgeoisie et le prolétariat (formé aujourd’hui des ouvriers et des employés peu qualifiés des services), en assurant l’encadrement direct des classes populaires (cas des cadres) ou, le plus souvent, un encadrement indirect, idéologique, en assurant la reproduction de l’ordre social (cas notamment des professions culturelles ou éducatives). Il existe donc un rapport de domination entre cette classe intermédiaire et les classes populaires et la gentrification en est l’une des matérialisations.

Le livre ouvre plusieurs perspectives politiques : est-ce qu’un retour au gel des loyers serait suffisant  ?

Le contrôle ou le gel des loyers est une mesure qui permet d’entamer les prérogatives de la propriété privée (lucrative), c’est donc une revendication qui peut être mobilisatrice, dans une lutte contre la production capitaliste de la ville. La production publique de logements sociaux, qui est souvent le seul horizon des luttes dans ce domaine, n’est pourtant pas suffisante pour contrer les mécanismes ségrégatifs et excluant liés à ce mode de production de la ville. En outre, elle suppose une gestion étatique et bureaucratique du logement et de la ville, qui reste souvent paternaliste à l’égard des classes populaires. Face à la gentrification, c’est le droit à la ville qu’il faut revendiquer et se réapproprier ici et maintenant. Cette idée portée par Henri Lefebvre en 1968 désigne l’organisation collective de la production et de la gestion de la ville, c’est-à-dire des logements, de l’espace public et des lieux de travail. Elle fait pendant à l’autogestion de la production et écho au communisme libertaire.

Y a-t-il des formes de résistance qui voient le jour pour contrer la gentrification des grandes villes  ?

Il existe une fédération de collectifs locaux pour le droit à la ville aux États-Unis, Right to the City [4], des luttes ouvertes à Berlin ou en Espagne, dans des contextes sociaux et politiques où l’auto-organisation est une pratique plus ancrée qu’en France et où on s’en remet moins volontiers à l’État. En France, des collectifs luttent contre des projets publics et privés de gentrification (le Collectif des quartiers populaires de Marseille, Ivry sans toi(t) à Ivry-sur-Seine) ou pour la réappropriation populaire de la ville (Prenons la ville à Montreuil et Bagnolet), parfois en lien avec les luttes contre les grands projets inutiles (de Notre-Dame-des-Landes au projet de centre commercial Europa City à Gonesse). Mais ces luttes ont besoin d’être développées. La ville peut être une voie de prise de conscience anticapitaliste et de mobilisation autogestionnaire et émancipatrice.

Propos recueillis par Violaine Bertho (AL 93)

Anne Clerval, Paris sans le peuple. La gentrification de la capitale, Paris, La Découverte, septembre 2013.

[1Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979.

[2Jean-Pierre Garnier, Une violence éminemment contemporaine. Essais sur la ville, la petite bourgeoisie intellectuelle et l’effacement des classes populaires, Marseille, Agone, 2010.

[3Alain Bihr, Entre bourgeoisie et prolétariat. L’encadrement capitaliste, Paris, L’Harmattan, 1989, et aussi Alain Bihr, Les rapports sociaux de classe, Lausanne, Éditions Page 2, 2013.

 
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