Interview

Annick Coupé (Solidaires) : « Pas question de soumettre les luttes à une perspective électoraliste »

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Plusieurs articles de presse ont fait état d’une agitation autour de la candidature éventuelle de José Bové à l’élection présidentielle de 2007. Outre que rien n’indique qu’à la date des élections, José Bové aura juridiquement le droit d’être candidat compte tenu des condamnations et des poursuites dont il fait l’objet pour les actions de fauchage d’OGM, il nous a paru intéressant de nous entretenir avec Annick Coupé, porte-parole de l’Union syndicale Solidaires (qui regroupe notamment les syndicats SUD), souvent citée dans les articles de journaux autour de cette candidature, sur sa position sur ce sujet et sur les enjeux de la période après la campagne contre la Constitution européenne.

Alternative libertaire : La presse fait état de réunions autour de la candidature Bové où elle mentionne ta présence. Qu’en est-il ?

Annick Coupé : J’ai participé à des discussions personnelles et informelles où il n’a jamais été question d’engager Solidaires. En tout état de cause ce cadre de discussion n’est pas un cadre formel de discussion. Il s’agit de discussions privées n’ayant pas vocation à être rendues publiques. Je précise qu’un seul journaliste m’a interrogé sur ma position à ce sujet, à l’occasion de l’université d’été de la LCR. Les autres me citent sans m’avoir contactée.

AL : Pourquoi étais-tu à ces réunions ?

Annick Coupé : Après la campagne du référendum sur le traité constitutionnel européen, qui pour moi, constitue un nouveau type de campagne, inédite, associant des militants politiques, syndicaux, associatifs, un nouvel espace s’est constitué. Pour moi, il importe qu’il n’y ait pas d’instrumentalisation et de subordination. Les acquis de cette campagne posent une série de questions sur le fait de savoir si la dynamique peut continuer nationalement et localement. Sachant que la question décisive est bien la relance de la dynamique des luttes.

AL : Tu considères donc que la dynamique de la campagne peut continuer ?

Annick Coupé : Oui, cette dynamique peut se poursuivre dans la volonté de réappropriation du débat politique. J’appelle ce cadre « espace politique citoyen » (citoyen pour refuser le cadre d’un parti, et la forme partidaire). Cet espace pourrait avoir deux fonctions :
- une aide aux mobilisations sociales. Le 4 octobre ce sont les syndicats qui se mobilisent, mais si la dynamique devient plus large, cela peut être utile.
- un moyen pour définir le contenu des alternatives. De ce point de vue, il y a quelques avancées sur les retraites, les services publics, etc. Il ne s’agit pas d’une élaboration par « chacun des partenaires », mais d’une élaboration ensemble dans cet espace. Pour moi la question de la démocratie est un sujet très important dans le cadre de la réappropriation du politique.

AL : Mais ces discussions ont aussi pour cadre des échéance électorales ?

Annick Coupé : Les échéances électorales constituent des échéances ponctuelles qui, sans les ignorer, ne sont que des éléments dans le rapport de force à des moments donnés, à condition que les contenus soient définis. Et c’est l’idée des contenus qui m’intéresse au premier chef. Il s’agit de ne pas laisser les partis faire leur soupe entre eux et de voir comment toutes les forces du mouvement social peuvent peser sur les contenus.

Je considère que si en 2007, comme en 2002, il y a une candidature Buffet, Besancenot, Verts, etc., il y a un risque que le vote utile PS joue à plein et que le débat sur les contenus et la nécessité de démarquer une opposition au programme social libéral passe à la trappe. Pour moi c’est clair, ni Solidaires, ni Sud-PTT ne doivent prendre position sur une ou des candidatures. Le biais électoraliste n’est pas le bon moyen d’engager la discussion au sein des structures syndicales. La question du choix dans la candidature présidentielle relève d’un choix personnel et, en toute hypothèse, ce n’est pas en tant qu’organisation syndicale, ou en tant que porte-parole de Solidaires que je souhaite m’exprimer sur cette question. Je souhaite m’exprimer à titre personnel, même si j’ai conscience que c’est toujours extrêmement difficile quand on est porte-parole d’une organisation, et qu’il faut être très prudent, notamment avec les médias...

AL : Comment débattre des contenus ?

Annick Coupé : Les enjeux autour des questions européennes, du prochain Forum social européen d’Athènes peuvent permettre de développer une charte au contenu au delà de l’aspect purement revendicatif. Débattre avec d’autres oblige à réfléchir.

AL : Oui mais ce sont des débats correspondant à des connivences de direction de mouvements sociaux qui n’associent pas les militant(e)s.

Annick Coupé : Face à cette difficulté, la seule réponse est une volonté affichée et un travail concret d’élargissement, d’association de toutes les forces sociales, de trouver les moyens que chacun(e) trouve sa place, son espace dans la dynamique des forums sociaux ; il est aussi de la responsabilité des organisations qui s’y engagent de faire en sorte que leurs réseaux militants s’approprient ces questions, les enjeux, les débats du mouvement altermondialiste ; cela passe aussi par l’engagement dans des campagnes et des mobilisations internationales. C’est de toute façon le seul cadre large que nous ayons, même s’il doit s’améliorer et notamment déboucher davantage sur des campagnes et des mobilisations.

AL : Depuis dix ans, une critique s’est développée sur la légitimité des institutions à tous les niveaux : n’y a-t-il pas une contradiction à faire des perspectives politiques institutionnelles, une condition des luttes mêmes (comme la direction de la CGT l’affirmait par exemple lors du conflit des retraites en 2003) ?

Annick Coupé : Il n’est pas question de soumettre le développement des luttes à une quelconque perspective électoraliste. Il faut désacraliser les échéances politiques, y compris présidentielles, sans être instrumentalisé par cela et sortir de ce piège qui nous rendrait dépendant de ces échéances. Cependant, il ne faut pas faire comme si elles n’existaient pas : nous ne devons pas y soumettre notre activité et nos mobilisations, mais plutôt les aborder du point de vue du débat citoyen et des enjeux sur les contenus. Il n’est pas question d’avoir la mémoire courte. Il faut rappeler que la privatisation de la gauche a été pire que la droite. J’insiste sur les contenus. Pour que pèsent des propositions et des contenus en rupture avec la position sociale libérale du PS, il faut poser ces débats dans le mouvement social. La candidature Bové ou non est secondaire par rapport à ces enjeux.

Propos recueillis par Thierry (AL Transcom) le 15 septembre 2005

Cet échange a été relu et amendé par Annick Coupé.

 
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