CNT-Solidarité ouvrière : L’anarcho-syndicalisme pragmatique

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Depuis sa scission de la CNT française à l’automne 2012, la CNT-Solidarité ouvrière fait le choix d’un certain pragmatisme, en assumant le fait de salarier des militants. Avec succès. Reste à faire partager le projet anarcho-syndicaliste à ses adhérentes et adhérents.

« Privilégier l’intervention dans les secteurs les plus précarisés : bâtiment, commerce, hôtellerie, nettoyage, restauration » : la stratégie d’implantation de la CNT-SO est contenue dans cette phrase, tirée de la motion d’orientation de son premier congrès confédéral. Celui-ci s’est tenu du 1er au 3 novembre 2013 à La Freychede (Ariège) et a tiré le bilan des douze premiers mois d’activité de la CNT-SO [1].

Douze mois de construction volontariste, avec d’ores et déjà des luttes menées et gagnées. Construite autour de la CNT-Nettoyage de la région parisienne, elle entend poursuivre son développement à travers la création de syndicats nouveaux issus de secteurs marqués par une main-d’œuvre très largement immigrée. Des secteurs enfin où, malgré la présence d’autres syndicats (très souvent « maisons »), manque cruellement une alternative ouvrière combative et indépendante du patronat.

Pari difficile, tant le travail syndical y est ingrat et harassant (procédures prud’homales incessantes, suivi administratif permanent). Pari, néanmoins, en partie tenu si l’on tient compte de vrais succès en termes de créations de syndicats, à Lyon entre autre. Même s’il existe des structures liées au monde de la communication, la santé, le social, l’éducation (comme à Marseille où la CNT éducation a rejoint la CNT-SO) ou celui de l’informatique (la CNT-SII a elle aussi basculé), il est à noter que l’essentiel de son implantation se fait en milieu ouvrier. À Perpignan, dans une déchetterie, en Paca, au sein de la coopérative de bâtiment Énergies Bat, ou encore en région parisienne, à Disneyland.

Victoires syndicales

À l’actif de la très jeune confédération, certaines victoires syndicales lui donnent d’autant plus de crédibilité et de visibilité. À l’hôtel Park Hyatt Paris-Vendôme, en septembre 2013, un accord avec une entreprise de sous-traitance suite à une grève, longue de plusieurs semaines, menée par CNT-SO avec la CGT. Une autre grève, des salarié-e-s de la société TFN Propreté Sud-Est, à l’appel de la seule CNT-SO, a rassemblé 95 % de grévistes le 6 décembre 2013 à Lyon.

Si la CNT-SO demeure d’une taille modeste (entre 1 200 et 1 500 adhérents et adhérentes), sa cartographie d’implantation hexagonale tend à s’étirer au fil des mois. Implantée à Paris, Perpignan et Lyon, elle a depuis étendu son influence au Havre, à Marseille, et plus récemment à Menton (dans la société de transport urbain Carpostal Riviera).

Cette croissance, certes relative, est néanmoins réelle. Et une des explications est la politique volontariste de développement menée, qui porte ça et là ses fruits. C’était un débat houleux à la CNT-f avant la scission, la CNT-SO a tranché et fait le choix de salarier des camarades afin de faire face à l’énorme tâche administrative, juridique et de développement.

Ces militantes et militants ne chôment pas. Le salarié juridique de la CNT-SO en région parisienne plaide pas moins de 60 cas par mois aux Prud’hommes. À Lyon, le fait de salarier un militant sur ces questions juridiques, lui a aussi (et surtout) dégagé du temps pour « tourner » sur les chantiers.

Vers un projet syndical de masse

Reste, en lien avec ce développement quantitatif, une question de fond : celle qui a trait à la formation. La CNT-SO, en privilégiant son implantation dans des secteurs peu syndicalisés et particulièrement précarisés fait un choix stratégique qui n’est pas sans contradiction. Alors qu’historiquement en France, de la CGT-Syndicaliste révolutionnaire à la CNT-f, l’anarcho-syndicalisme a toujours fait le choix d’un syndicalisme « militant », la CNT-SO tend à privilégier une voie originale faite de pragmatisme et d’ouverture vers un projet syndical de masse.

La CNT-SO est d’ailleurs tout à fait consciente de ce défi : afin d’éviter une fracture entre une « élite » militante consciente et idéologiquement cohérente et une « base » ouvrière et combative mais étrangère au projet anarcho-syndicaliste, un partenariat a été mis en place avec l’institut Culture et liberté [2] avec déjà deux cycles de formation. Objectif : faire des adhérents et adhérentes des acteurs et actrices de leur action syndicale. Il en va de sa viabilité en tant qu’organisation se réclamant des idéaux autogestionnaires.

Une autre question de fond, enfin, a trait à son espace réel de développement dans le paysage du syndicalisme de lutte de classe (CNT-f, Solidaires, certains secteurs de la CGT) déjà passablement embouteillé. L’avenir montrera si cet espace existe pour cette CNT-SO qui entend sortir l’anarcho-syndicalisme de son caractère marginal.

Jérémie Berthuin (AL Gard)

[1Lire « CNT : après la scission, quel futur ? » dans Alternative libertaire de janvier 2013.

[2Culture et liberté est un mouvement d’éducation populaire. Plus d’infos sur : www.culture-et-liberte.asso.fr/

 
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