Chronique du travail aliéné : Mariette*, responsable des plannings dans une usine

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La chronique mensuelle de Marie-Louise Michel (psychologue du travail).


<titre|titre= "Le patron ne comprend rien à la production">

Je fais une dépression liée au travail, c’est mon psychiatre qui le dit. Ça a craqué un jour. Je me souviens très bien, j’étais sur le planning de production. Il y avait beaucoup de travail et le patron n’arrêtait pas de venir derrière moi, voir si j’avais fini. Mais je ne pouvais pas parce que c’était impossible à faire. Lui, évidemment, il s’inquiétait parce que le coût des matières premières était en train d’augmenter : il voulait acheter le plus vite possible. Je suis rentrée chez moi en plein milieu de la journée, j’avais mal à la tête, au cou, aux épaules, je me suis mise à pleurer quand une copine a téléphoné. Elle est venue et là j’ai craqué, complètement, en lui racontant tout ça. C’était la première fois que j’en parlais avec quelqu’un. Je n’y suis jamais retournée et ça fait six mois. Depuis je suis sous neuroleptiques, antidépresseurs et somnifères. Un vrai zombie.

J’ai 47 ans, je travaille depuis que j’ai 16 ans. Jusqu’à il y a deux ans, tout allait bien. Mais l’entreprise a été vendue à un ancien commercial, qui ne comprend rien à la production. Il ne voit que les prix. Il achète tout au moins cher et ça nous ralentit quand les matières premières ne sont pas bonnes. Ça met les machines en panne. En plus, il avait mis le responsable d’atelier au tour numérique qu’il vient d’acheter pour ne pas embaucher de spécialiste. Mais du coup, on n’avait plus de responsable d’atelier, c’était moi qui avais pris ça en plus des plannings. Le responsable logistique étant parti depuis un an… on se partageait aussi la logistique avec le responsable des méthodes… Deux au lieu de quatre. La comptable est morte d’un cancer il y a quelques mois, la responsable des achats a porté plainte pour harcèlement, elle a gagné, mais elle n’a plus de boulot. Évidemment.

On ne peut pas faire le travail parce que ce n’est pas possible, c’est tout. Le patron a essayé de me remplacer au début, paraît-il. Mais mon remplaçant a tenu quinze jours ! Depuis c’est le responsable méthode qui se tape tout.

Il faudra que j’y retourne pourtant. Mon mari travaille dans une boite de vente par correspondance qui en est à son troisième plan social (comme ils disent au lieu de dire plan de licenciement). On dirait que ça va fermer. Je ne pourrai pas faire autrement, il faudra bien un salaire qui rentre.

 
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