Chronique du travail aliéné : André*, chef cuisinier dans un hôpital rural

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La chronique mensuelle de Marie-Louise Michel (psychologue du travail).

<titre|titre=" Il y en a qui doivent mourir de faim ">

J’ai 1,90 euro par jour et par personne… Qu’est-ce que vous voulez faire avec ça ? Cette année, à Pâques, je n’ai même pas pu mettre le petit œuf en chocolat sur l’assiette. Pourtant, les vieux, ça leur faisait plaisir... Y a pas de miracle possible : les entremets avec moins de sucre et pas de lait, les crèmes au chocolat avec de la poudre et de l’eau !

Heureusement il y a des familles qui apportent des compléments. Mais pour ceux et celles qui n’ont pas de famille, c’est tant pis. Moi, j’ai honte. J’ai honte. Il y a encore cinq ou six ans, il y avait le potager de l’hôpital. C’était économique et c’était bon, vraiment agréable de faire la cuisine. Mais deux jardiniers sont partis en retraite, et celui qui reste tond les pelouses et vide les poubelles, ça doit le changer... Pourtant il savait tailler les arbres, il faisait venir les légumes et les fruits comme personne : des produits magnifiques, en espaliers, tout un paysage. Mais bon, tout cela, ça n’est plus autorisé par les services vétérinaires. Les œufs des poules non plus, depuis encore plus longtemps. On entendait le coq à une époque !

Alors à la cuisine on bricole avec des boîtes, des sacs, des poudres… C’est « l’hygiène », paraît-il. Ça c’est sûr, ça ne fait pas beaucoup de miettes, ni beaucoup de travail. Ça tombe bien, ils ne remplacent pas les départs. Et il ne faut pas qu’on se plaigne, parce que sinon, ils vont nous faire passer en sous-traitance. Nous serions rachetés par une grosse boîte, et je me demande bien ce qu’ils pourraient nous faire mettre de mieux dans l’assiette à ce prix-là. À moins qu’ils ne commandent carrément des plateaux repas à un prestataire extérieur. Alors on se la boucle, mais franchement servir ce qu’on sert… personne ne souhaiterait le manger, c’est pas bon et il n’y a pas assez.

Ma femme est aide-soignante, et c’est un peu la même misère. Elle a douze minutes pour lever un vieillard, l’emmener aux toilettes, le laver, l’habiller, refaire son lit et nettoyer sa chambre… Je ne sais pas qui fait les comptes, là-dedans, mais c’est plus que juste ! Et quand les familles se plaignent, ça nous retombe dessus, c’est la faute au personnel qui serait « maltraitant ». Je ne sais pas qui est maltraitant dans cet établissement, mais 1,90 euro, par jour et par personne, c’est pas possible, il y en a qui doivent crever de faim…

• Seul le prénom est modifié, le reste est authentique.

 
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