Chronique du travail aliéné : Marie-Lou*, assistante du président

Version imprimable de cet article Version imprimable


Chaque mois, la chronique de Marie-Louise Michel, psychologue du travail


<titre|titre= ''Avec une vraie grève on avait peur de couler la boîte''>

Je sortais de mon bureau, je venais de préparer un salarié à son entretien de licenciement et j’ai eu un pet à la tête. J’ai senti une grande fatigue, j’ai perdu toute mon énergie. J’ai réussi à me diriger vers l’infirmerie. Mon cerveau ne voulait plus fonctionner, je ne savais plus lire l’heure ni compter. ça a duré plusieurs heures, j’ai pensé que je démarrais un alzheimer ou une tumeur au cerveau, j’ai eu très peur. Trois semaines d’arrêt de travail et des examens compliqués : rien. Et puis c’est revenu petit à petit, mais c’est là que j’ai réalisé. « En fait, ils sont en train de nous virer les uns après les autres. »

Je suis élue du personnel dans la boîte depuis vingt ans. Je croyais que je connaissais bien toutes les facettes parce que je suis aussi l’assistante du président du groupe France ; on fait partie d’une multinationale. Mais en fait, depuis six mois, ils n’avaient plus « besoin » de moi au conseil d’administration, on me donnait de moins en moins de travail. J’ai mis longtemps à comprendre ce que j’ai saisi ce jour-là, d’un seul coup en sortant du bureau avec le cadre qui avait son entretien préalable le lendemain. C’est une histoire incroyable : depuis plusieurs mois, ils ont demandé aux « improductifs », aux « indirects », c’est-à-dire à tout le « tertiaire » de faire une semaine d’emballage en bout de production, régulièrement. On y va tous. Il faut les voir, les cadres, pleurer debout au dessus des cartons ; même le directeur dit que ça lui fait mal aux épaules, lui qui trouvait que les ouvriers en rajoutaient quand ils avaient mal partout ! Par dessus le marché, on prouve nous-mêmes qu’on est inutiles parce que la boite continue à fonctionner malgré tout ! Sauf pour ce cadre, qui avait reçu un ordre urgent par Internet, il était à la chaîne, il n’a pas répondu : faute grave… ça fait peur à tout le monde, ça marche bien les techniques d’intimidation. De toute façon, depuis, ils ont annoncé un plan social, début janvier. Quand j’ai entendu qu’on était tous convoqués en assemblée générale, je me suis dit : « C’est soit la galette des rois, soit un plan social. » ça n’a pas raté.

On a fait un mouvement de protestation avec juste un brassard « en grève », chacun à son poste et au boulot, pendant plusieurs jours. Avec une vraie grève on avait peur de couler la boîte. ça leur a juste fait peur à eux, ils ont compris que les salariés ne se laisseraient pas faire. Ils sont gonflés. Moi je sais toutes les magouilles, quand on expatrie les millions « excédentaires » pour pouvoir déclarer qu’on n’a pas de fric pour payer les gens. C’est sans doute ça qui m’a fait péter un câble l’autre jour, c’est le grand écart permanent à ma place : interprête en conseil d’administration et élue du personnel, tout savoir et rien penser, ça finit par être explosif…

• Seul le prénom est modifié, le reste est authentique.

 
☰ Accès rapide
Retour en haut