Chroniques du travail aliéné : Sandra, scripte à la télé

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Les Chroniques du travail aliéné, par Marie-Louise Michel

« J’ai craqué il y a trois semaines. Une remarque du rédacteur en chef qui n’est pas passée. Je ne tenais plus qu’à un fil. Je suis celle qui s’occupe du temps, j’établis un conducteur. Il faut tenir compte de toutes les équipes de reportages, la durée de chaque intervention, etc. On affine tout ça dans la journée, je visionne les sujets, je calcule les temps de présence, j’inscris les noms des personnes à l’écran, je tape le générique…

C’est assez chaud, périlleux, passionnant, même si on nous a ôté des tâches avec les nouveaux outils informatiques. Et sans compter la restructuration du travail avec l’arrivée des nouveaux responsables d’édition. Ce sont des journalistes, ce sont eux maintenant qui coordonnent les duplex par exemple ; au début, il y a eu des frictions, des rivalités. J’ai laissé tomber il y a longtemps.

C’est très compartimenté journalistes/techniciens. Ils sont très jaloux de leurs tâches. Moi, je suis censée avoir le sourire tout le temps, c’est du sexisme. On n’est que des femmes, quand on demande quelque chose, on doit être enjouée, douce. Quand on hausse le ton c’est qu’on est hystériques, mais pour les mecs c’est qu’ils ont du caractère.

Mes collègues s’attachaient à mon apparence, potiche, sexy, souriante. J’en ai plus que marre, ils ne faisaient pas attention à mon travail, sauf quand ça rate. Une hésitation, une erreur et tout le monde ne voit que ça. On me dit que je suis autoritaire, alors que je dois dire à la seconde près "Top, vas-y", je ne sais pas comment le dire autrement que fort et très vite. Il faut que je me fasse entendre, mais on me dit que je ne suis pas douce…

Avant, on disait script-girl, même pas "woman", "girl"… Ça veut tout dire. Je me conforme à ce qu’ils attendent mais ça m’horripile maintenant. Quand moi je demande "Est-ce que tu sais la durée du sujet ?" ou "Est-ce que c’est trop tôt ?", mon collègue script qui est un homme ne demande pas si c’est trop tôt. Et dès qu’ ils savent la durée du sujet ils foncent le dire à … la responsable d’édition !

Je ronge mon frein, toutes les info dont j’ai besoin, c’est à elle qu’ils les donnent. Elle est obligée de me les répéter. C’est elle qui fait la coordination qui se voit. J’ai l’impression que toute ma vie c’est du cinéma ! On me contraint à un rôle et je le joue… Ils passent à côté de moi et disent "Ah tu as l’air sérieuse devant ton écran !" parce qu’il faudrait que ça m’amuse ? Que je les amuse ?

Le nouveau rédac-chef est arrivé depuis quelques mois, on était une rédaction difficile à gérer, ils demandaient quelqu’un à poigne… Ils ont été servis ! On ne rigole pas. Ce n’est pas le genre à salir la semelle de ses chaussures en venant chez les techniciens. Ce sont ses petites remarques acerbes qui m’ont fait tomber. »

  • seul le prénom est modifié, le reste est authentique
 
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