Chroniques du travail aliéné : Agnès, sous-cheffe du contentieux dans une banque

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La chronique mensuelle de Marie-Louise Michel (psychologue du travail).


<titre|titre="On n’a affaire qu’à des Rmistes…">

“Je me suis effondrée dans son bureau en pleurant. Il avait repris tout un tas de détails sur mon rapport hebdomadaire, je m’étais trompée de cases une ou deux fois… Il est cassant, froid, je n’en peux plus. Je suis sortie de là, et il a fallu plusieurs heures pour que je m’en remette… Il dit qu’il n’a pas besoin d’une cadre qui pleure, il veut du personnel solide. Depuis que je suis dans ce service c’est comme ça. C’est mon chef, on est deux sous-cheffes, et il y a les 20 employé-e-s de bureau, 10 chacune.

Je suis cadre depuis six mois. C’est dur. Je ne peux pas leur demander ce qu’il exige : c’est impossible à réaliser, les objectifs sont invraisemblables. Et puis ils changent de méthode tous les deux ou trois mois. Il suffit qu’il y en ait un qui fasse le malin en réunion devant le grand chef et qui affirme d’un air suffisant qu’une nouvelle méthode serait « bien plus efficace » et on lui demande de « faire ses preuves ». Le chef est mis sur la touche, avant de disparaître quelques mois plus tard. J’en ai déjà vu défiler quatre depuis trois ans que je suis dans ce service ! Comment voulez-vous exiger des efforts des salarié-e-s dans un cirque pareil ?

Alors moi, je reste aux méthodes qui marchent. Le nouveau chef n’aime pas ça, pourtant il aime bien les résultats du service, ils sont bons. L’autre sous-cheffe est pénible, elle me cherche des noises sans arrêt, il faut aussi supporter ça. Il faut dire qu’on vit une « politique du moins un ». En gros, ça veut dire qu’on licencie 3 000 personnes d’ici 2010. Une seule sous-cheffe suffirait, on le sait bien, alors elle me met des bâtons dans les roues. En plus, elle, elle a couché avec le chef et elle l’a plaqué, alors elle n’en mène pas large. Et puis lui, il a plus de 50 ans aussi, et il pourrait bien se trouver viré avant la retraite. Du coup tout le monde fait du zèle pour conserver sa place.

Et puis le boulot est dur. C’est un service de contentieux, toute la journée on n’a affaire qu’à des Rmistes, des paumés… toute la journée… On voit défiler toute la misère du monde. Quelques escrocs aussi, mais c’est rare. On ne les reçoit plus dans un bureau, il y avait trop de violence, ils cassaient tout. Maintenant on ne risque plus rien, on appelle avec un numéro masqué, on donne un faux prénom pour qu’ils ne puissent pas nous retrouver.

On les essore, en fait : au guichet, ils leur vendent n’importe quoi, ils placent des trucs dans la conversation, ils les font signer en sortant et hop, ils se retrouvent avec une assurance-vie, un crédit consommation, une autorisation de découvert énorme ou n’importe quoi ! Et après c’est nous qui devons gérer leur colère… Mon fils lui-même a fait faillite il y a deux ans, et sa banque l’a harcelé… C’est le pot de terre contre le pot de fer. Heureusement, ce n’était pas la banque où je travaille… Malgré tout, il me regarde un peu de travers, depuis. Mais ça va. On fait aller.

* Seul le prénom a été modifié, le reste est authentique.

 
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