Chroniques du travail aliéné : « On nous a inculqué qu’on faisait tous partie d’une grande famille »

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Marie-Thérèse [1], élue du personnel dans une usine.

"Ca n’allait pas depuis le début du plan social il y a six mois. Enfin, quand je dis plan social, c’est un plan de licenciement. Ce n’est pas pour faire ça qu’on se fait élire au Comité d’Entreprise, au départ ! J’ai la boule au ventre en arrivant le matin et le soir je fais des colères après mes enfants ou mon mari. Ce sont eux qui prennent. Ca va durer jusqu’à la fin de l’année. Ce qui me fait drôle c’est d’être encore là, il y en a beaucoup qui ont déjà été licenciés, je les rencontre en ville ; on entend parler de nous à la télé. Je crois que j’aurais moins souffert de partir en premier... Il faut qu’on trouve des solutions, ils disent que c’est inéluctable. On a négocié le plus de confort possible, les meilleures primes de départ. Avec mon mari, on n’a pas été dans la charrette. On avait un projet de reconversion et puis on a su qu’on n’était pas sur la liste. Ca fait drôle. Je suis fatiguée, irritable, j’oublie que lui aussi, il est dans la même situation. On nous a inculqué qu’on faisait tous partie d’une grande famille soudée, internationale et puis d’un seul coup… On a un bon salaire, un cadre de travail idéal, à côté des tennis, des horaires flexibles… Je suis arrivée il y a dix huit ans comme opératrice de production, enfin ouvrière, quoi… j’ai saisi toutes les opportunités, je suis fière de mon parcours, je suis cadre commerciale maintenant…. Mais le travail je n’en peux plus, il faudrait que je fasse une nouvelle formation pour évoluer. Mon mari a changé de métier, évidemment, sa ligne de prod a été fermée. Il est en formation, lui. Mais on se dit que dans trois ans, c’est fini. Ils fermeront tout. Et en plus, ils ont intégré le plan de licenciement dans les pertes, alors pas de prime cette année pour ceux qui restent ! Et ils veulent nous imposer une annualisation du temps de travail pour l’année prochaine en disant que ça augmentera notre salaire alors que sur l’année, finalement, si on compte bien, ça nous fait travailler trois heures de plus par semaine. Et le délai de prévenance est de trois jours. On se fait entuber. On fait courir des rumeurs de séquestration par moments, ça fait avancer les négociations plus vite ! J’ai même réussi à faire pleurer le PDG une fois, je lui ai rappelé qu’il disait tout le temps qu’il était notre père, et que là, on voyait ce qu’il faisait de ses « enfants »… "

par Marie-Louise Michel, psychologue du travail

[1Seul le prénom est modifié, le reste est authentique

 
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