Emploi et salaires : Tordre le coût du travail

Version imprimable de cet article Version imprimable


Les clichés ont la vie dure. Et permettent parfois de justifier la pire des politiques économiques. Par exemple, les médias dominants ne cessent de nous seriner la chanson du travail trop cher, dont le coût lèserait la compétitivité de l’économie nationale. Une étude toute chaude prouve le contraire et devrait mettre fin à ces balivernes.

La publication Emploi et salaires de l’Insee pour 2012, rendue publique en février dernier, montre que le « coût du travail » français (on préfèrera dire le « prix du travail » quand on sait les énormes bénéfices que rapporte son exploitation) est à peine supérieur à son équivalent allemand. Plus précisément, dans l’industrie manufacturière, le coût horaire de la main-d’œuvre dans cette industrie en 2008 est de 33 euros pour les deux pays. Ce coût se monte même à 33,16 euros pour la France, et 33,37 euros pour l’Allemagne. En revanche, s’agissant des services marchands, le coût horaire de la main-d’œuvre allemande s’élève à 26,81 euros contre 32,08 euros pour la main-d’œuvre française. Une nouvelle occasion de constater que, loin des clichés véhiculés par les promoteurs français du modèle allemand, qui a sacrifié la justice sociale pour le mercantilisme, les différences ne sont pas de l’ordre du significatif entre les deux pays voisins.

[*Blocage des salaire : le prix à payer*]

La comparaison est autrement plus intéressante si l’on s’intéresse aux évolutions entre les deux pays qui, d’après cette étude, ont été calculées entre 1996 et 2008. À cette aune, le prix du travail en Allemagne a évolué moins vite (+1,9 %) que son homologue français (+3,4 %), quant à lui identique à la moyenne européenne. Voilà le coût d’une politique dite de « modération salariale », autrement dit de blocage des salaires (et de leur baisse relative quand ils sont rapportés à la hausse des prix), que le gouvernement Sarkozy-Fillon aimerait voir appliquer en France dans la foulée des ignominieux accords dits « compétitivité-emploi » (voir p.5).

Enfin, last but not least, les pays qui ont, toutes choses égales par ailleurs, un prix du travail relativement élevé sont également ceux qui ont la productivité la plus forte. Le rapport coût du travail horaire /productivité horaire prouve à l’évidence qu’il ne faut absolument pas considérer le travail comme la variable d’ajustement, mais bien comme le facteur réel de production des richesses. « Un pays avec un coût de production élevé peut être plus compétitif qu’un autre avec un faible coût de production, si sa productivité est supérieur » précisent les auteurs de la publication de l’Insee. Laurence Rioux qui travaille à la division salaires de l’Insee ajoute même deux éléments par rapport à l’étude présente : d’une part, le niveau des cotisations sociales patronales – bloqué depuis 1979, quand même – n’influe pas sur le prix du travail (donc, pas la peine de faire le forcing sur la « TVA sociale ») ; et d’autre part, le déficit de compétitivité entre la France et l’Allemagne, déficit que ne cessent de déplorer avec des larmes de crocodiles nos idéologues patentés, ne reposerait in fine que sur un défaut d’innovation et de qualité de l’offre.

[*Le travail n’est pas un coût*]

En gros, si la recherche et le développement étaient davantage favorisés que la rentabilité actionnariale, le déficit de compétitivité serait comblé. Compétitivité et productivité, coût horaire, concurrence et croissance… La critique radicale ne doit pas se restreindre au champ balisé par des concepts viables et valables uniquement pour l’économie capitaliste, mais doit faire fi de notions reflétant de façon structurelle les dynamiques de l’exploitation du travail, de la propriété lucrative et de l’accumulation pour l’accumulation. Le travail n’est pas un coût parce qu’il n’a pas de prix. Et il n’est productif, dans une société émancipée, que pour autant qu’il n’est plus subordonné ni à la concurrence, ni à la croissance, mais à la production du bien-être social.

Franz Biberkopf (AL 93)

Retrouvez cet article en version longue sur www.libertaire93.over-blog.com

 
☰ Accès rapide
Retour en haut