Etats-unis : Décoloniser, désoccuper les 100 %

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Etats-Unis Après plusieurs jours de discussions, de votes, de contre-arguments, les militants de « Occupy Albuquerque » (Nouveau Mexique) parviennent à un consensus, dont les termes replacent les luttes des indigènes d’Amérique du Nord sur des bases qu’elles n’avaient pas connu depuis longtemps.

Bien avant que les Espagnols ne s’y installent, le site d’Albuquerque était occupé par les Indiens Pueblo, et les légendaires Anasazi avant eux. Pueblo, Hopi, Navajos ou « indigènes » mexicains sont encore très présents dans cette région des États-Unis, survivant à un degré ou un autre dans les veines de 48 % des habitants, qu’ils soient d’origine hispanique ou « anglo ».

Alors, quand le mouvement Occupy Wall Street s’est peu à peu étendu à d’autres villes, certains ont tiqué au mot « d’occupation ».

« Ça fait 500 ans que nous sommes occupés » disent certains. « On ne va pas en plus s’en réjouir », renchérissent d’autres. Ce qui depuis est devenu le mouvement Un-Occupy Albuquerque [1] s’en explique de la manière suivante : « le terme d’occupation, est généralement perçu comme une offense par la plupart des gens d’origine indigène (Native Americans), c’est à cause des occupations successives de nos anciens territoires par des Européens que nous avons été déportés d’un endroit à un autre du pays ».

Et d’ajouter : « on pige très bien l’utilisation du mot dans le cas de Wall Street, dans le sens d’occuper un lieu en signe de protestation ». Ce que les militants d’Albuquerque, rapidement rejoints par d’autres organisations antiracistes ou représentatives des Amérindiens souhaitent faire comprendre, c’est que les mots ont leur importance. Et cette importance est d’ordre historique : les « occupés » depuis 1492 se rappellent aux bons souvenirs des « Indignés » blancs et enfoncent le clou – il s’agit autant de décoloniser les esprits que les lieux et les institutions.

Harsha Walia, journaliste et activiste canadienne [2] insiste sur la teneur colonialiste du terme « occupation » : « tandis qu’on associe couramment l’occupation à une cible précise (banque ou institution gouvernementale), parler « d’occuper Vancouver », ou quelque autre ville, a une implication profondément colonialiste… le terme efface toute la brutale histoire d’occupation et de génocide de la population indigène, sur lesquelles les sociétés coloniales se sont établies. Il ne s’agit pas d’un point de rhétorique, mais d’un fait : cette terre est de fait, déjà occupée ».

En terre occupée

Pour certains, il s’agirait donc d’articuler l’action anticapitaliste réclamée par le mouvement « Occupy » et celui de la décolonisation, revendiqué par les tenants de la désoccupation. Finalement les deux questions sont liées, capitalisme et colonisation étant les deux faces d’un même problème. Mais est-ce bien la même réalité qui parcourt le mouvement revendicatif à New York et dans les réserves indiennes et ghettos hispanico-indigènes ?

Si le capitalisme naissant de la Renaissance et celui, arrogant et dominateur du XIXe siècle ont respectivement amorcé la conquête du nouveau monde et parachevé celle-ci dans un bain de sang et un saccage écologique sans précédent, les indigènes maintiennent que le jeune blanc urbain et le pécheur Salish de la côte ouest sont loin de vivre la situation de la même façon et avec le même degré de souffrance. Et de fait, beaucoup d’étasuniens d’origine indigène ne se sentent pas concernés par le concept même de « 99 % » dont les medias les abreuve. Pour eux, tout commence avec la colonisation, et leur quotidien ressemble à la Nouvelle-Orléans après le passage de Katrina. D’ailleurs, les peuples autochtones ne sont même jamais mentionnés dans les manifestes et pétitions d’Occupy, avant qu’un « Un-occupy » se fasse entendre.

Pourtant, pour une Leanne Betamasoke Simpson [3], les protestataires, quoique virulents et sincèrement impliqués dans le mouvement anticapitaliste, le sont somme toute de manière classique et sans surprise. L’enjeu de la lutte anticapitaliste est de ne pas retomber dans une autre forme d’aliénation, de domination.

Or, la faiblesse de l’éducation politique des jeunes étasuniens, et le peu d’épaisseur des revendications contre l’oppression, le racisme, le colonialisme dans ses multiples formes, et contre la nature essentiellement prédatrice et impérialiste du capitalisme font que le mouvement, pour puissant qu’il soit aujourd’hui, peut retomber comme un soufflet.

« Si vous souhaitez vous mettre en phase avec les dépossédés, les marginalisés, vous devez rejeter la langue et l’idéologie du colonialisme, de la conquête et de l’exploitation ». L.B. Simpson exprime ici tout le programme du mouvement Unsettling America : sans un changement de mentalité, sans un changement dans la posture que nous avons vis-à-vis d’une totalité dont les 99 % ne sont pas les seuls étasuniens mais l’ensemble des peuples, la réalité physique, l’ensemble des relations entre l’humanité et son milieu, sans ce changement, il est vain de vouloir se débarrasser du capitalisme.

Décoloniser les esprits

On est très loin de bons sentiments New Age, tenus par de gentils indiens à la sagesse millénaire. Non, les militants qui parlent sont des radicaux rompus à l’action directe et blanchis plus souvent dans les geôles fédérales que dans des salons newyorkais.

Leur position : « l’esclavage, l’hétéro-patriarcat, la suprématie blanche, l’impérialisme par l’économie de marché, la structure capitaliste par classes sociales, sont les outils de la colonisation. Ces outils servent à diviser la société et à en déterminer l’accés ».

En résumé, et c’est le message des Premières nations au mouvement Occupy : la domination

d’une classe sur une autre se poursuivra sous des formes diverses, tant que les esprits resteront colonisés. Il faut, disent-elles, observer avec acharnement ce qui, jusque dans notre esprit, nous rend esclave, élever la critique au rang d’une hygiène de vie, nous sentir comptables de nos luttes politiques, et enfin, même si l’oppression nous fait horreur, ne plus être motivés par le sentiment de culpabilité. Il faut intégrer que ce sont les 100 % de la réalité physique – sociale, politique et écologique - qui souffrent et réclament notre mobilisation.

Cuervo (AL Banlieue Nord-Ouest)

[1unoccupyabq.org

[2Harsha Walia, originaire d’Inde – milite notamment en faveur des droits des immigrés (No one is illegal). Chercheuse et journaliste, elle contribue régulièrement à Rabble.Ca, webzine radical canadien, d’expression anglaise.

[3Poètesse et écrivaine canadienne de la nation Nishnaabeg : nom que se donnent les Algonquins-Ojibways. Son site - http://leannesimpson.ca

 
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