Haïti : occupation et trahison

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Haïti est souvent la scène des impérialismes américains et français de façon plus ou moins couverte par l’ONU. Mais on y trouve aussi une forme particulièrement agressive de capitalisme qui contribue à en faire le pays le plus pauvre de l’hémisphère ouest. Et lorsque la population place sa confiance en un président, celui-ci s’empresse… de la trahir !

On parle d’Haïti uniquement en cas d’agitation ou de catastrophe naturelle. Le reste de l’année, le drame muet vécu par le pays est soigneusement passé sous silence. Le 13 février 2006, Haïti a fait parler d’elle quand le peuple est descendu dans les rues pour dénoncer les fraudes électorales et soutenir le candidat le plus populaire à une élection où les 50 autres candidats n’étaient qu’une bande de macoutes [1] ou des hommes d’affaires sans projet politique. Ce candidat était René Garcia Préval, un ancien premier ministre d’Aristide (1990) et un ex-président (1995-2000). Préval était vu par le peuple comme une personnalité proche d’Aristide, le politicien le plus populaire d’Haïti à ce jour.

Coup d’État de la CIA

En temps normal, à Haïti, les élections sont, au mieux, vécues dans l’indifférence par la population. C’est la situation d’Haïti aujourd’hui qui rendait cette élection spéciale. En 2004 a eu lieu un coup d’État orchestré par la CIA, avec l’accord de la France, qui s’est fini par l’enlèvement d’Aristide et par un bain de sang perpétré par les anciens macoutes, armés et entraînés en République dominicaine par leur maître yankee. Depuis Haïti est sous occupation militaire. L’occupation commencée par le Canada, les États-Unis, la France et le Chili, continue depuis juin 2004 avec des Casques bleus formant la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah). Cette occupation a été dénoncée à de nombreuses reprises et pour plusieurs raisons.

Malgré le but officiel de maintien de la paix de cette mission, environ 10 000 personnes ont été tuées et 35 000 femmes violées depuis son déploiement. Non seulement cette mission n’a pu protéger la population des macoutes, mais elle a activement participé à l’élimination de militant-e-s issus de groupes loyaux à Aristide ou opposés au gouvernement putschiste. On fait aussi état d’actions punitives envers des quartiers entiers, comme récemment au Sité Soley le 22 décembre dernier, où 40 personnes furent massacrées.

Cette mission est composée d’armées ayant un lourd passif de violations des droits de l’homme. On peut citer la Jordanie, le Népal, le Chili, le Brésil, l’Argentine ou encore le Pakistan… Vue ainsi la participation à des meurtres et à des viols devient beaucoup moins surprenante. Pendant une courte période, on trouva même, à la tête des forces armées de la Minustah, un ancien agent de la police politique de Pinochet, la CNI. Toute occupation d’un pays est révoltante. Mais dans ce cas, il est clair que la Minustah s’apparente à un bras armé de la bourgeoisie haïtienne et de ses maîtres impérialistes en l’absence d’une armée locale. Il faut se rappeler qu’en 1995 Aristide avait dissous l’armée à cause de son implication dans les coups d’État. Cette situation est très inquiétante car elle établit un précédent, en Amérique latine, d’un pays en envahissant un autre. Cela nous montre une nouvelle façon d’opérer de l’impérialisme depuis l’invasion de l’Irak et de l’Afghanistan : mobiliser ses alliés dans une région incapable de résister à une nouvelle pression militaire.

Cependant, cette occupation montre le changement d’équilibre des puissances mondiales, avec le déclin de l’hégémonie absolue des États-Unis et la montée de nouvelles puissances régionales : le Brésil dans le cas de l’Amérique latine veut, par cette occupation, montrer sa crédibilité pour obtenir un siège permanent au conseil de sécurité de l’ONU. Nous sommes en présence d’une reproduction de l’impérialisme dont le paroxysme a été atteint lors du sommet du 12 février à Lima où les gouvernements d’Amérique latine impliqués militairement à Haïti se sont rencontrés et ont montré la même arrogance que celle affichée par les États-Unis sur la question au Moyen-Orient.

Par conséquent, quand le peuple haïtien est descendu dans la rue en février, ce n’était pas seulement une affaire électorale : il voulait aussi dénoncer l’occupation et l’oppression de ce gouvernement illégitime. Le peuple voyait en Préval une alternative et ils voyaient ce vote comme une protestation. La population l’a porté au pouvoir avec un mandat clair : mettre fin à l’occupation et changer les politiques sociales afin de subvenir aux besoins de la majorité vivant dans la plus effroyable pauvreté.

René Préval au pouvoir

Toutefois, depuis son arrivée au pouvoir en mai dernier, Préval a déçu ceux et celles qui plaçaient leurs espoirs en lui. Il n’a pas remis en cause l’occupation et il est parti en tournée au Brésil, en Argentine et au Chili pour féliciter les dirigeants de ces États pour le “ splendide ” travail que la Minustah a fait en tant qu’armée putschiste (sur ce point on peut se demander quel serait l’avis des femmes violées par les casques bleus récemment interrogées par la BBC). Il n’a même pas critiqué les abus notoires de la Minustah, sans même parler du droit à l’autodétermination des Haïtiens et Haïtiennes. Au lieu de cela, il a clairement demandé aux troupes de rester. De plus, après avoir relâché une poignée de prisonniers politiques, Préval continue de laisser pourrir les autres (environ un millier) dans les donjons de Port-au-Prince. Malgré les nombreuses protestations de la population et les excès et massacres de la part des forces d’occupation, les troupes semblent être là pour un moment…

Mais Préval a été autant au service de l’occupation que la classe capitaliste. L’économie est traditionnellement paysanne. Toutefois, les politiques de ces trente dernières années ont de plus en plus dégradé l’économie au point de provoquer un exode rural massif vers les ghettos des grandes villes où la population vit dans des conditions inhumaines. Plusieurs raisons à cette crise agricole : d’abord Haïti a toujours pratiqué des tarifs d’exportation élevés se répercutant des marchands et intermédiaires. Deuxièmement, depuis les mesures d’ajustement demandées par le FMI et appliquées sous le premier gouvernement Préval, les tarifs à l’importation ont diminué à des niveaux astronomiquement bas (3 % pour le riz) ruinant la paysannerie locale mise en concurrence avec les exploitations agricoles américaines subventionnées. Résultat : la dépendance aux denrées alimentaires étrangères a augmenté et la population souffre de la faim. De plus, la pénurie d’électricité rend environ 70 % de la population dépendante du charbon ce qui contribue de façon importante à l’érosion. Mais par-dessus tout, la concentration des terres dans les mains d’une minorité a détruit l’économie paysanne traditionnelle, laissant des hectares de terres inexploitées et expliquant le manque de motivation des paysans. Et pourtant pas un seul mot du gouvernement sur la réforme agraire, pas la moindre politique pour remédier à ce problème de taille qui plonge la majorité dans le désespoir. Avec l’exode rural, le chômage est en augmentation constante. C’est dans ce milieu que de nombreux ateliers de la sueur locaux et étrangers prolifèrent en exploitant le travail pour 1,85 dollar par jour, sans conditions de sécurité et avec des horaires exténuants. Cela n’a pas créé un “ Taiwan des Caraïbes ”, comme promis dans les années 70, et n’a pas résolu le problème du chômage.

Tout ce que ce pseudo-développement a amené, c’est l’augmentation de la dépendance et de la fragilité de l’économie haïtienne et le nivellement par le bas des salaires et des conditions de vie. Les travailleurs et les travailleuses de ces ateliers dans la zone de libre-échange de Ouanaminthe, près de la frontière dominicaine, ont été victimes de violences pour avoir tenté de se syndiquer et ont parfois été obligé-e-s de travailler sous la menace des armes en 2004. Toutefois, le gouvernement Préval se réjouit du Hope Act, adopté par le Parlement américain en décembre, qui autorise certains produits haïtiens (principalement issus de l’industrie textile) à entrer sur le marché américain avec peu ou pas de tarif douanier. Grande nouvelle pour la bourgeoisie. Pour les travailleurs et travailleuses en revanche, ça ne devrait pas modifier d’un poil leurs conditions de vie. Le gouvernement insiste en disant que cela créera des emplois mais il a été démontré que ce type d’investissement non seulement échoue à créer des emplois mais diminue en plus les conditions de vie générales. Ce n’est encore qu’un argument hypocrite de la part de Préval pour justifier son désengagement du secteur public et sa réticence à s’occuper de la crise paysanne.

Préval et le discours sur l’insécurité

Très souvent, les informations sur Haïti sont délibérément déformées pour occulter la réalité de l’exploitation et de l’oppression qui sous-tend la crise. Ces dernières années, c’est le problème de « l’insécurité » qui a attiré l’attention des gens. Plus personne ne parle de la pauvreté et de l’exclusion. Le seul et principal problème à Haïti semble être l’insécurité. Et seule une main de fer peut résoudre ce problème…

On ne peut que dénoncer la motivation politique qui se cache derrière toute cette frénésie. En janvier, 30 kidnappings ont eu lieu. C’est beaucoup, certes. Mais cela parait mineur face aux autres problèmes de la société haïtienne. Quand tout le monde parle des « bandits », personne ne parle du chômage qui frôle les 80 %, de l’inexistence des services sociaux, de la mortalité infantile… Haïti est une société tellement pleine de misère et de privation que les conditions de vie en sont désespérantes. La criminalité est seulement une expression de ces facteurs et, naturellement, c’est un problème principalement pour les classes privilégiés d’Haïti, qui n’ont que faire de savoir que les pauvres meurent de faim tant que ces derniers ne viennent pas voler dans leurs quartiers. Mais, fidèle à sa politique bourgeoise, Préval promet aux riches qu’il soignera leurs petites gênes insécuritaires tout en négligeant les problèmes qui touchent la majorité de la population (et qui sont à la source de la criminalité).

Incapable d’envisager la société sans répression et en dehors du « respect de l’ordre » (comprendre « les riches resteront riches, vous crèverez de faim mais gardez le sourire, s’il vous plaît ! »), la réponse est seulement militaire et les récentes incursions du Minustah dans certains quartiers populaires montrent bien son mépris pour le peuple et sa volonté de servir les intérêts de l’oligarchie. Elle semble même prête à remplir les prisons, déjà bondées, avec plus de ses brigands pour que les conditions de vie privilégiées des riches ne soient pas troublées, pour ne pas crever la bulle dans laquelle ils vivent.

Ce discours autour l’insécurité s’est avéré utile pour détourner l’attention des besoins les plus pressants de la population haïtienne : mais il s’est aussi révélé un excellent moyen de masquer la répression à l’état brut. Sans surprise, bien que l’existence du crime soit connue en Haïti (et constitue une spécialisation à part entière des forces de police), seuls les quartiers en opposition avec l’occupation ou loyaux à Aristide sont systématiquement les cibles de la lutte contre le crime. Les termes « gangs » ou « bandits », employés abusivement, pourraient clairement être synonymes « d’opposition ». A chaque fois qu’ils veulent mettre un militant en prison, il suffit de l’accuser de banditisme et ils peuvent le tuer ou l’enfermer de façon définitive. Bien sûr le phénomène de gangs politiques existe mais c’est complètement compréhensible au vu du niveau global de violence dans cette société, au vu de l’occupation et au vu l’absence de tradition d’organisation politique cohérente. Néanmoins, c’est faire fausse route que de traiter toute opposition de banditisme (permettant ainsi d’omettre la légitimité de la résistance) et de ne pas faire la différence entre les gangs politiques et non politiques (dont beaucoup ont été formés par des criminels haïtiens déportés aux Etats-Unis).

De plus, il y a une large part de « deux poids, deux mesures » dans le discours sur l’insécurité. L’insécurité, ce n’est pas les enfants pauvres dans les ghettos de Port-au-Prince qui se font tirer dessus par la Minustah en pleine nuit. Ce n’est pas un militant populaire ciblé par les groupes de tueurs macoutes comme le Lamé Ti Manchet. L’insécurité, pour eux, se limite à un enfant de riches ou des classes moyennes qui se fait kidnapper. Le pire est que sous ce discours « d’insécurité », tous les macoutes nostalgiques de l’époque de Duvalier se rangent derrière le charisme du plus grand des gangsters Youri Latortue (neveu de Latortue, premier ministre pendant la dictature de 2004-2006) pour demander une réforme de l’armée. Ils veulent remettre en place le statu quo d’avant 1986. Préval, par ses actes et par ses mots (autant que par ses silences) a prouvé qu’il faisait bien partie de la tranche la plus nauséabonde de l’impérialisme et du capitalisme.

Une crise d’État et une crise du réformisme

Certains disent qu’au vu du coup d’État de 1990 qui renversa Aristide, Préval est prudent et qu’il ne veut pas se confronter directement au bloc dominant. Mais cela ne l’excuse en rien. Il n’a pas seulement été prudent : il a appliqué, avec enthousiasme et obéissance, les politiques de ses prédécesseurs. Il a sciemment choisi la pire politique qui s’offrait à lui, dans des circonstances politiques complexes, au moment de son élection : être au centre des tensions entre une bourgeoisie ne lui faisant pas confiance, des forces d’occupation qui ont toujours le dernier mot et un mouvement populaire avec ses propres revendications. Aussi limitées que fussent ses options, elles étaient ouvertes… et il a pris la voie la plus réactionnaire. Maintenant, il incarne juste la façade démocratique et populaire de l’occupation et du pillage capitaliste d’Haïti.

Mais quels que soient les choix opérés par Préval, il serait trop simpliste de considérer son retournement de veste comme une trahison. La situation actuelle révèle une crise beaucoup plus profonde. Premièrement, le capitalisme haïtien est un des plus improductifs et parasitaires que l’on puisse trouver, reposant principalement sur une culture de rente et une main d’œuvre pas chère sans production significative et où tout doit être importé. Ceci a engendré un État complètement déformé qui agit comme une machine à enrichir les parasites de la société. En fait dans un pays avec un marché intérieur aussi restreint, la politique reste un des seuls moyens de gagner de l’argent pour les classes moyennes et supérieures de la société haïtienne. Historiquement, cela a été fait par l’imposition indirecte de la paysannerie et, plus récemment, par la mise à disposition d’une main d’œuvre bon marché (dans les zones de libre-échange) et par la corruption. Ce dernier procédé d’enrichissement par la politique a été exacerbé par l’effondrement de la structure de production haïtienne, précaire et dépendante. Cela est évident lorsque l’on sait que le blanchiment d’argent, le trafic de drogue et l’aide humanitaire jouent un rôle beaucoup plus grand que toute activité de production.

Deuxièmement, l’expérience réformiste d’Haïti a prouvé ses limites : le réformisme requiert un secteur public de l’économie pour prendre en charge des projets dans l’éducation, la santé… qui tendraient à améliorer les conditions de vie dans les pays du tiers-monde. Mais, à Haïti, l’espace pour le réformisme est très limité voire inexistant. Tout a été privatisé, l’économie s’est effondrée et depuis les ajustements (condition sine qua non au retour d’Aristide en 1994) qui ont fait d’Haïti une des économies les plus ouvertes du monde, il n’existe pas de conditions nécessaires à l’accumulation de capitaux pour l’investissement dans les services publics. À Haïti, 80 % du service public est fourni par la charité internationale et 65 % du budget de cette année par des dons internationaux. L’État n’est qu’une coquille vide pour payer la dette externe et donner une voiture toute neuve aux politiciens. Il ne peut même pas remplir son rôle répressif, vu qu’il doit, pour cela, compter sur l’occupation internationale !

Au vu d’un scénario aussi noir, certains réactionnaires veulent qu’Haïti soit déclaré “ en faillite ” pour qu’il devienne un protectorat américain ou onusien. Ils ont raison sur un seul point : le modèle politique, économique et social développé à Haïti pendant la majeure partie de son existence républicaine a complètement échoué. Mais ce n’est pas un échec du peuple haïtien. Ce n’est pas un échec des esclaves révolutionnaires de 1791 ou de leurs descendants. C’est l’échec d’une infime mais puissante partie de la classe dirigeante haïtienne et de leurs maîtres impérialistes de Washington et de Paris.

On doit donc rejeter toute proposition de ce type avancée par des réactionnaires, qui ont surtout peur que la population vienne leur arracher le pouvoir : la solution à l’échec de l’Etat haïtien et de son modèle économique pourra être résolu uniquement par des moyens révolutionnaires, par l’arrivée de la population sur le devant de la scène.

Pour une rupture radicale

Depuis longtemps il y a une fracture entre l’État et les institutions du peuple. C’est à ces gens, de la base vers le sommet, de surprendre le monde encore une fois avec leur capacité créative, de se libérer de l’ancien ordre et d’en construire un nouveau : le capitalisme ne peut être réformé, il doit être enterré sous les fondations du socialisme. L’État doit laisser la place à des institutions qui permettront l’émancipation des pauvres, des travailleur-se-s et des paysan-ne-s et du reste de la société et qui décentraliseront le pays. Comment ces institutions pourraient-elles fonctionner ? La réponse est dans le vaste réseau organisationnel et dans l’expérience des classes opprimées haïtiennes.

Haïti est un exemple de pays complètement ruiné par les interventions impérialistes, par l’avarice de la classe dominante. Il n’y a pas d’autre issue qu’une rupture radicale avec l’ordre actuel. Cela pourrait être difficile, très difficile, presque aussi difficile que d’abolir l’esclavage au XVIIe siècle, mais réformer le système actuel est impossible. Malgré tout, les Haïtiens et les Haïtiennes seront tôt ou tard maîtres de leur destin.

José Antonio Gutiérrez Danton, tradcution d’un article d’Anarkismo (www.anarkismo.net)

traduits par Rémi (AL Montrouge) et Gaëlle (AL Nantes)

[1Nom donné aux partisans de l’ancien dictateur Duvalier, qui créa, dans les années 50 et 60, une police politique appelée les Tontons macoutes qui répandit la terreur jusqu’à la chute de son fils en 1986. Depuis ce temps, les anciens macoutes se comportent comme des groupes paramilitaires d’extrême droite.

 
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