Kash Leone, rappeur militant : « On voulait montrer le visage des salariés »

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Kash Leone est le rappeur autour duquel est né l’idée du concert organisé par le front anticapitaliste nantais le 28 septembre. Ancien ouvrier de PSA-Aulnay et auteur de la chanson Ça peut plus durer, il a répondu à nos questions avec son vidéaste, Seb, autre ancien de PSA.

AL : Comment s’est passés l’annonce de la fermeture d’Aulnay ?

Kash Leone : On sentait que ça allait arriver et il y a eu l’annonce de la fermeture, comme ça, direct. Une fois par semaine on avait un briefing, ils nous ont dit « PSA-Aulnay va fermer ». Sur le coup ça fait un blanc, et puis très vite, des petits groupes se sont formés, il y a des gens qui se mettaient à courir dans l’usine, à pleurer, qui se griffaient…

Comment est venue l’idée du morceau ?

Kash Leone : J’avais déjà fait un concert dans PSA, les gens savaient que j’étais dans la musique. On m’a dit : « Kash, faut que tu fasses un morceau là-dessus ». Mon premier objectif c’était que ça corresponde à mes collègues. À l’annonce de la fermeture, il restait deux semaines avant les vacances – où l’usine ferme pendant un mois. C’est là que j’ai composé.

Comment s’est passé le tournage du clip dans l’usine d’Aulnay ?

Kash Leone : Je suis moniteur de ligne et Seb travaille à la maintenance, donc on rentre avant les autres pour vérifier que les machines fonctionnent. On a fait des repérages pour un clip et dès que les opérateurs sont revenus, je leur ai fait écouter le morceau et je leur ai dit, «  maintenant on tourne un clip  », on a commencé à filmer en cachette.

A ce moment là, la grève n’avait pas commencé ?

Kash Leone : C’était avant la grève, fallait pas que la direction apprenne ce qu’on faisait, si on était pris Seb et moi on était virés, on a pris des risques. Pendant deux mois et demi on a tourné en cachette, il y a une scène, devant les grilles où seul un tiers de ceux qui s’étaient engagés à venir sont là. La grève a démarré le 15 janvier et pourtant l’annonce a été faite en juillet, il y a eu du temps avant que ça mûrisse, au début les gens étaient un peu sonnés, ils ont annoncé ça juste avant les vacances, ils avaient prévu leur coup.

Est ce que tu dirais que vous avez fait un clip militant ?

Kash Leone : Il y a plus de 50 personnes de PSA dans le clip, on voulait montrer le visage des salariés, il y a des gens que je connais à peine mais je n’ai pas fait un clip de militant, ni de gréviste, vu que la grève n’avait pas commencé. Dans le clip, il y a des grévistes mais pas seulement, il y a aussi des ouvriers qui comptent rester dans le groupe, des ouvriers qui ont des crédits, y a beaucoup de gens, qui dans la vie, ne rebondissent pas, c’est difficile pour eux.

La direction de PSA a t-elle su pour le clip ?

Kash Leone : Il y a eu le bruit qu’il y avait un clip, donc j’ai été convoqué par mes patrons. Ils m’ont dit que j’avais fait du très bon boulot, et demandé si j’avais pensé à mon reclassement. Ils m’ont proposé une place de responsable d’unité (donc au-dessus de mon poste), bien rémunérée, à Poissy, et après ils m’ont dit qu’ils avaient entendu parler d’un clip sur la fermeture. Indirectement, ils m’ont fait comprendre que si je ne sortais pas le clip, je pourrais avoir un bon poste. J’ai refusé et trois jours après j’ai balancé le clip sur internet.

La chanson et le clip ont-il été rapidement médiatisés ?

Kash Leone : Le surlendemain, l’usine ne tourne pas, on était sur BFM, puis sur i>Télé… On a été appelé par beaucoup de journaux… On a vu les médias « requins » qui cherchent le buzz. Sur internet ça a bien tourné (plus de 117 000 vues) alors qu’au départ on s’était dit que 10 000 vues pour 3 000 salariés, c’était bien.

Est-ce qu’il y a eu des critiques de la part de certains salariés de PSA ?

Kash Leone : Certains ont dit qu’on avait fait le morceau pour faire la promo de l’album, j’ai hésité à le mettre sur l’album mais je l’ai mis pour l’immortaliser sur un support. Certains trouvaient qu’il n’y avait pas assez de grévistes dans le clip, mais beaucoup de syndicats sont venus nous remercier car le buzz a participé à la médiatisation de la lutte. On a fait des concerts de soutien pour la caisse de grève. Je pense que le clip n’a pas été mauvais pour les salariés, y a même des profs qui le font étudier à leurs élèves.

Comment fonctionnait la caisse de grève ?

Kash Leone : Par des dons  : les salarié-e-s de PSA, Renaud, Michelin, Arcelor ont aidé… La caisse de grève a récupéré plus de 950 000 euros. Chaque mois, fallait pointer et la caisse de grève versait de l’argent, si tu faisais moins d’un certain nombre de jours de grève dans la semaine t’avais le droit à rien. Après y en a qui ont essayé d’avoir de l’argent des deux côtés. Je trouve qu’il n’y a pas pire. Ils n’étaient pas nombreux et heureusement, les personnes qui géraient la caisse de grève étaient sérieuses. On n’avait pas le droit de réclamer de l’argent sans ramener notre fiche de paie.

Comment ça se passait entre grévistes et non grévistes ?

Kash Leone : Il y a les rebelles en carton qui crient plus fort que tout le monde et qui ne font pas grève, un mec m’a dit « Pourquoi j’irais faire grève, alors qu’on est en train de rien foutre et qu’on a notre paie ? ». Et puis il y a les gens qui ne parlent jamais et qui ont fait les quatre mois de grève. Certains ont fait grève, ont repris puis arrêté, certains ont repris mais s’arrangeaient pour que la ligne ne démarre jamais. Je ne taperai jamais sur quelqu’un qui ne veut pas faire la grève parce que c’est difficile. Il y a aussi ceux qui poussaient les intérimaires à faire grève, sachant qu’à Aulnay, la moitié des intérimaires ont sauté et que les intérimaires c’était un bon tiers des ouvriers, mais pour eux après c’est la liste rouge de l’intérim, c’est encore plus dur !

Dans ta chanson, tu as repris les propos des ouvriers ?

Kash Leone : Je notais ce que les gens disaient, toutes les idées et j’ai essayé de faire ressortir les émotions : déprime, tristesse, colère, malaise… Je voulais que ce soit le son de tout ce qui ferme, pour toutes les boîtes.

Tu cites Assassin, est-ce qu’avant de réaliser ce clip, tu étais déjà un rappeur engagé ?

Kash Leone : Moi je suis un rappeur un peu ghetto conscient, j’ai grandi avec du Fabe, la Scred Connexion, NTM. Assassin, c’est plus à leur discours que j’accrochais, l’Odyssée suit son cours, je kiffais à fond. J’essaie de montrer qu’on ne se laisse pas faire. On a joué aussi dans la prison pour femmes de Rennes cet été.

Que fais-tu depuis ton licenciement ?

Kash Leone : Après 11 ans à PSA, je me suis fait licencier le 21 juin. Ils ont décidé de marquer le coup pour la fête de la musique. Seb, le vidéaste, a été licencié le 22 juin après 12 ans. J’essaie de me lancer comme auto-entrepreneur dans le son et puis je fais des concerts un peu partout. Si ça ne marche pas, j’essaierai de trouver un boulot à mi-temps parce que j’ai une famille.

Propos recueillis par Maud (AL Nantes)

 
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