Lire : Matthias Bouchenot « Tenir la rue »

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C’est un projet ambitieux que celui de ce premier ouvrage de Matthias Bouchenot, consacré aux groupes d’autodéfense de la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO) dans les années 1930. Projet historique en premier lieu, c’est avec la méthode minutieuse de la science historique, que l’auteur nous engage sur les traces de ces groupes dans un style particulièrement clair et accessible. Projet militant sans doute aussi, puisque derrière cette exploration, et bien que Matthias Bouchenot se garde toujours de prendre ces groupes comme exemples ou contre-exemples pour la situation actuelle, il est évident que l’on obtient l’une des investigations les plus fines de ce que peut être l’autodéfense antifasciste organisée.

La principale force de ce travail réside dans la contextualisation qui entoure les Groupes de défense (GD), Toujours prêts pour servir ! (TPPS) ou encore les Jeunes gardes socialistes (JGS). Loin de nous les présenter comme de simples exécutants, l’auteur montre la place qu’occupe chaque groupe dans l’action, mais aussi dans les enjeux internes à la SFIO, à commencer par la classique opposition entre révolutionnaires et réformistes. On apprend ainsi que si ces groupes n’interviennent que rarement directement dans ces conflits, ils n’en sont pas moins concernés, qu’il s’agisse de leur direction, des moyens qu’on leur attribue, voire de leur existence même. À l’occasion, ils peuvent se retrouver sur le devant de la scène, comme quand se pose l’épineuse question de la synthèse entre l’antimilitarisme des militants et la structuration efficace de groupes d’autodéfense. Sur ce point, on pourra parfois reprocher à l’auteur une tendance à être un peu plus jargonnant quand il s’agit de traiter de ces différents courants, laissant parfois un peu démuni le lecteur peu initié à cette période et à ses enjeux politiques. Fort heureusement, cette tendance est contrebalancée par une explication très fine des conséquences de ces enjeux, et il sera toujours possible à celui ou celle qui souhaite mieux les comprendre d’aller se documenter sur la question.

L’autre aspect essentiel de Tenir la rue se trouve du côté d’une histoire plus sociale. Une attention poussée aux caractéristiques sociales des membres de ces groupes permet de confirmer ce que l’on pouvait supposer sans en avoir de preuves (ainsi par exemple du faible nombre de femmes dans les TPPS, bien qu’elles ne soient pas totalement absentes). Mieux, l’analyse en profondeur des professions révèle des disparités internes, qui laissent deviner les rapports de domination, en particulier entre travailleurs intellectuels et ouvriers. Enfin, la reconstitution détaillée, en utilisant différentes sources, des événements du 16 mars 1937, où une manifestation antifasciste tourne à l’émeute et où six manifestants perdent la vie, permet une ­compréhension du fonctionnement de ces groupes dans l’action même. ­Matthias Bouchenot nous propose avec ce livre une analyse rigoureuse de l’histoire, qui si elle ne vise pas à donner des leçons aux antifascistes d’aujourd’hui, peut les éclairer dans l’organisation de leur combat.

François Dalemer (AL Paris Sud)

Matthias Bouchenot, Tenir la rue – L’autodéfense socialiste (1929-1938), Libertalia, 2014, 304 pages, 15 euros.

 
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