Débat d’idées

Lire : Pereira, « Peut-on être radical et pragmatique ? »

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La question peut sembler paradoxale, aussi gageons qu’elle ne paraîtra totalement incongrue et scandaleuse qu’à celles et ceux qui ne peuvent imaginer la radicalité autrement que dans l’esthétisme, le purisme et la magie du verbe. Car elle travaille toutes celles et ceux pour lesquels la contestation de l’ordre établi et le combat pour une société autogestionnaire et libertaire impliquent la construction de majorités d’idées et non une simple action de témoignage.

Notre camarade Irène Pereira a choisi d’orienter sa réflexion sur cette tension entre l’utopie et les moyens de sa réalisation, précisément parce qu’elle a bien compris qu’elle était au cœur des interrogations qui travaillent les luttes et les mouvements de contestation depuis près de vingt-cinq ans.

Pour commencer, elle interroge le sens commun qui repose sur l’opposition apparente entre le radical, incarnant une rupture totale avec un système fondé sur la domination et les inégalités sociales, et l’une des formes du pragmatisme, non pas celui de la droite et de la gauche libérale qui visent à accepter le capitalisme comme horizon indépassable pour l’humanité, mais celui à l’œuvre dans les mouvements de contestation soucieux de faire déboucher les luttes sur des victoires.

Et elle montre bien que cette contradiction n’est pas nouvelle, mais qu’elle a travaillé les différents courants du mouvement révolutionnaire. C’est pourquoi elle choisit de revisiter les débats qui ont traversé ce même mouvement et qui peuvent contribuer à éclairer les interrogations actuelles.

Ainsi le projet proudhonien privilégie avant tout l’expérimentation par les ouvriers et les ouvrières de rapports sociaux – mutuellisme, crédit coopératif, associations ouvrières – rompant avec l’État et le capital et préfigurant la société future. Cette volonté de miner le système de l’intérieur sans rechercher pour autant la confrontation directe lui vaut alors de sévères critiques de Marx pour lequel l’entreprise proudhonienne manque de radicalité, mais aussi de la part de Bakounine. Bakounine rejoint Proudhon à travers l’anti-étatisme, le fédéralisme et l’expérimentation sociale, mais pour lui cette dernière ne peut se suffire à elle-même et elle n’a de sens que si elle s’articule avec le développement de véritables outils de lutte à même de renverser le capitalisme.

L’expérience (bourses du travail), l’action, les luttes et leur autonomie sont la marque de fabrique du syndicalisme révolutionnaire qui exige une adéquation entre les moyens et les fins, et oppose l’intelligence collective de celles et ceux qui luttent pour leur émancipation à la théorie léniniste de l’avant-garde qui dirige l’action des masses.

Ce pragmatisme contestataire qui oppose l’action à la représentation est au cœur des réflexions qui travaillent les mouvements sociaux de ces dernières années, à travers les coordinations, le syndicalisme de lutte, mais aussi la démocratie assembléiste dans les conflits sociaux.

Il imprègne également une partie des courants libertaires, dont AL. Toutefois, le primat accordé à la lutte et à l’autonomie des mouvements sociaux, qui a forgé l’identité du syndicalisme révolutionnaire et qui imprègne le militantisme communiste libertaire ne peut se limiter au seul anticapitalisme. Plus que jamais, le communisme libertaire du XXIe siècle peut contribuer à refonder un projet révolutionnaire, s’il incarne réellement un combat contre toutes les oppressions de classe, de genre, mais aussi contre le racisme et le productivisme qui ne seront pas automatiquement solubles dans une révolution qui mettrait fin à la dictature du capital. Et c’est sans doute cette conception plurielle du combat pour l’émancipation qui constitue une des voies pour refonder une radicalité fédératrice.

Laurent Esquerre (AL Paris Nord-Est)

  • Irène Pereira, Peut-on être radical et pragmatique ?, Textuel, 2010, 9,90 euros
 
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