Marchés financiers : Une nouvelle ère pour la prédation néolibérale

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Malgré la faillite du modèle néolibéral et la crise qui n’en finit pas de finir, les modèles alternatifs ne semblent pas se renforcer et c’est au contraire le modèle coupable qui règne, encore et toujours, plus arrogant que jamais.

Si la crise a, dans une certaine mesure, fait évoluer la conscience des travailleurs, de plus en plus nombreux à rejeter le modèle économique actuel, les conditions objectives favorisent davantage le système en place.

Ces conditions ont été renforcées par la crise elle-même, en asséchant les finances des États et donc en plaçant ces derniers à la merci du véritable gouvernement mondial : les marchés financiers. Ceux-ci utilisent la situation dans laquelle ils ont plongé les États et les peuples pour rendre incontournables des réformes structurelles marquées du sceau du néolibéralisme, au mépris de la volonté démocratique des populations.

A l’heure actuelle, les dirigeants élus des États, quand bien même ils le voudraient, ne pourraient pas grand chose face à la puissance de ces institutions financières. On le voit depuis quelques mois avec les cas emblématiques de l’Islande et de la Grèce [1] où, dans ce dernier cas, un gouvernement social-démocrate se voit contraint - pas totalement à son corps défendant d’ailleurs - d’adopter des mesures néolibérales particulièrement dures.

Tout le pouvoir aux marchés !

Ni liée au hasard, encore moins l’effet d’une loi de la nature, comme certains se plaisent à l’imaginer, cette situation est l’aboutissement d’une offensive idéologique vieille de 80 ans et concrétisée depuis trente ans par la politique de certains gouvernements. La contre-révolution conservatrice et néolibérale des années 1980 de Reagan et Thatcher a permis de libéraliser les marchés financiers. En France, c’est un gouvernement socialiste par la voix de son ministre des finances Pierre Bérégovoy qui affirmait dès 1986 [2] la nécessité pour l’État de se financer par les marchés financiers plutôt que par l’impôt, pour sacrifier aux exigences néolibérales d’équilibre budgétaire.

Libérés de toute contrainte, les marchés doivent s’autoréguler, permettant une meilleure allocation des ressources aux projets les plus prometteurs en terme de profit (et non d’emploi ou d’utilité sociale, cela va sans dire). Ce choix est déjà douteux en soi puisque l’argent ne va même pas aux projets les plus performants mais là où tous les autres investisseurs placent leur argent, selon cet instinct moutonnier qui caractérise la finance de marché. Surtout, c’est une manière de donner un pouvoir mirobolant aux institutions financières, en rendant les États et les peuples dépendants du bon vouloir de celles-ci.

L’État s’expose alors à ce que les marchés s’arrêtent de lui prêter, rendant dramatique une situation seulement inconfortable, comme actuellement en Grèce.

Opportunité historique

Le monde entre actuellement dans une nouvelle ère de l’offensive néolibérale. Jusqu’alors la mission de libéralisation des marchés était aux mains des institutions financières internationales comme le FMI et touchait avant tout les pays pauvres. Les pays développés se répartissaient entre ceux plongeant tête la première dans le libéralisme le plus dur comme les États-Unis ou le Royaume-Uni et les pays où demeuraient ici et là des lambeaux de social-démocratie.

La période actuelle fournit aux tenants du néolibéralisme une opportunité historique d’achever le boulot jusque dans ces pays. Cette opportunité, c’est la crise des finances publiques engendrée par le surendettement rendu nécessaire pour mener des politiques de relance économique. En effet, suite de la crise mondiale, les États ont dû faire face à un tel ralentissement de leur activité qu’il risquait d’occasionner une explosion sociale. Ils ont donc engagé des sommes importantes pour relancer l’activité.

Face à une crise née du mode de fonctionnement même des marchés financiers, l’État n’a pas trouvé d’autre moyen que de relancer l’économie en s’endettant sur les marchés financiers, leur promettant ainsi de substantiels intérêts en bout de course.

Faillite des états

Mais voilà que les acteurs de la finance s’étonnent et s’indignent de l’état des finances publiques dont ils sont pourtant eux-mêmes responsables. On aimerait croire que tant de cynisme devrait leur valoir une riposte ferme voire violente de la part de ceux, les États mais in fine les populations, qui en sont les victimes. Mais voilà, les États ayant renoncé à tout autre moyen de se financer – impôts en baisse constante, création monétaire interdite dans la zone euro... – les marchés financiers ont tout pouvoir pour leur imposer leurs conditions. En Grèce, brandissant un risque fantasmé de faillite, les marchés financiers se sont livrés au chantage suivant : accomplissez un « ajustement structurel » – c’est-à-dire : anéantissez tout ce qui ressemble à un service public ou à une régulation quelconque – ou nous arrêtons de vous prêter de l’argent et nous laissons votre pays faire faillite.

Puissance des marchés…

Il serait précipité et probablement faux d’en déduire qu’il y a une volonté consciente de la part des acteurs de la finance de porter ainsi le projet économique et social néolibéral comme peut le faire le FMI. Néanmoins la pression actuelle sur les États est la rencontre entre les mécanismes autonomes du marché et les stratégies délibérées de certains acteurs de l’économie tels que les banques et les agences de notations qui travaillent à créer les conditions propices à la dérégulation des marchés. Autrement dit, les marchés exigent ce qu’ils savent leur être le plus avantageux : moins il y a de service public dans un pays, plus de marchés juteux s’ouvrent pour les investisseurs ; moins l’État dépense d’argent, plus il en reste pour les entreprises et in fine pour leurs propriétaires, bien souvent des institutions financières.

…hypocrisie des dirigeants

En revanche, c’est en toute conscience que les gouvernants se servent de la situation économique qu’ils ont eux-mêmes engendrés pour réaliser et imposer ces politiques contre l’avis de leurs propres électeurs ; même si certains socialistes frappés d’amnésie ou plus probablement d’une hypocrisie sans borne, ne perdent pas une occasion de fustiger la situation. C’est ainsi que la « modernisation » de l’État, soi-disant nécessaire, suppose que soient transférés le plus de services vers le privé, censé être plus aptes à les rationaliser et les délivrer. Quand ce transfert ne se fait pas via des partenariats publics-privés (PPP), il est au moins préparé pour le futur. C’est le cas de la contre-réforme des retraites en cours de réalisation. Face au cynisme des marchés et des politiciens, face aux projets anti-sociaux qui s’accumulent, il est temps de relever la tête !

Vincent (AL Paris-Sud)

[1Voir AL n°193 (mars 2010).

[2Dans son Livre Blanc pour la réforme du financement de l’économie, consultable sur www.beregovoy.org

 
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