Mayotte : Promesses de guérilla rurale

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À la suite du mouvement social qu’a connu Mayotte à l’automne dernier, voici un retour sous l’angle de la création propre aux Mahoraises et aux Mahorais de leur histoire de lutte. La nouveauté et l’ampleur de la contestation sur l’île en font un laboratoire intéressant sur l’expérience de luttes que peut se faire un peuple.

Il ne faut tout d’abord pas oublier que cette colonie n’a connu que peu de grèves et qu’elles ne duraient jamais aussi longtemps, pas plus de deux ou trois jours en moyenne. Mais ne nous y trompons pas, le mouvement contre la vie chère à Mayotte s’apparentait plus aux émeutes contre la faim qu’à un mouvement anticapitaliste ou anticolonialiste. Les revendications de l’intersyndicale portaient sur la baisse des prix des produits de première nécessité et non sur la sortie de ce système macabre. Pour ce qui est de l’autodétermination du peuple mahorais, le mot d’ordre était plutôt la réclamation des mêmes droits que les autres Français.

[*Le contexte politique mahorais*]

Il est parfois difficile pour des Européens de comprendre les codes culturels, sociaux et politiques qui constituent le contexte de ce mouvement. Les syndicats locaux ressemblent plus aux syndicats français des années 60. Par exemple la CFDT, célèbre pour ses compromissions en France, a ici été un des acteurs majeurs du mouvement ! Ensuite les luttes menées en Europe n’ont pas eu d’impact direct sur cette île éloignée géographiquement et culturellement. L’absence de partis politiques contestataires restreint « l’opposition reconnue » à l’intersyndicale. Il y a quelque partis nationaux : UMP, MODEM et PS, ainsi qu’un parti local, le MDM (Mouvement départementaliste mahorais) soutenu par l’extrême droite française et les royalistes.

Pour nous libertaires, certaines attitudes des manifestants peuvent choquer : la prière commune ainsi que le chant de la Marseillaise devant le drapeau tricolore avant chaque départ en cortège, les discours opportunistes des politiciens, le respect pour « les chefs » de l’intersyndicale et le peu de parole laissé à la base... On peut aussi déplorer les visées électoralistes de certains leaders syndicaux. Une fois de plus, les journaux locaux ont servi ouvertement de mégaphone aux autorités (à l’exception d’Upanga), certains stagiaires de la préfecture étant parfois inclus dans les équipes journalistiques.

[*Une base forte*]

C’est « la base » qui, une fois de plus, suscite un intérêt, promulguant d’autres revendications, comme sur certaines banderoles : « stop à l’apartheid, nous ne sommes pas des sous-Français, c’est le colonialisme qu’il faut vaincre... »

Cette grève a permis de faire ressortir un mal-être refoulé par les habitantes et habitants de Mayotte, muselé-e-s depuis des décennies par la promesse d’une départementalisation s’ils étaient bien sages !

C’est surtout dans les faits que l’on peut souligner des choses intéressantes. Au niveau de la fréquentation tout d’abord, puisqu’on a compté jusqu’à 12 000 personnes réunies le 14 octobre, sur une population totale de 200 000 habitants, ce qui est plus que respectable ! Les sans-papiers et les migrants en général ont été très présents tout au long des manifs. Cette exposition consciente à la double peine marque à quel point ces personnes sont prêtes à tout perdre tant leur situation est inacceptable. Les expatrié-e-s blancs n’ont été que peu nombreux, pour diverses raisons, notamment leurs salaires beaucoup plus élevés que les locaux mais aussi les peurs suscitées par le mouvement, réveillant parfois des sentiments coloniaux introvertis sans nul doute liés à la faible attention portée à l’histoire coloniale de la société française.

[*De nombreux succès*]

Les grévistes ont excellé sur le terrain de la guérilla rurale. Elle a été particulièrement efficace pour bloquer les voies d’accès au port de Longoni, poumon économique de l’île fortement dépendante de l’import. On a pu voir des blocages sur les quelques routes de l’île avec des carcasses de voitures ou des poubelles en feu. Les barrages avec des arbres en travers de la route réapparaissaient un peu plus loin sitôt dégagés. Les locaux avaient un avantage net sur les gendarmes mobiles réunionnais et métropolitains – jusqu’à cinq compagnies déployées – connaissant peu le terrain et ne pouvant se mouvoir comme à leur habitude car il y a peu de routes. Il y a eu de nombreuses victoires avec notamment plusieurs gendarmes mobiles contraints de s’enfuir en courant face aux jeunes de Dzoumonié, qui récupéraient le matériel répressif (gants de sécurité, lacrymo). Ou encore cette nuit ou une dizaine de jeunes grévistes armés de bâtons ont assailli l’hôtel de Trévani où résidaient les gendarmes mobiles, surpris et désorganisés, les forces de l’ordre n’ayant eu d’autres alternatives que de fuir par la plage. Même le préfet a été caillassé dans sa voiture suite à une de ses interventions médiatiques. Qui n’en a jamais rêvé ?

[*Un mouvement violent ?*]

Ce mouvement a souvent été qualifié de violent par les expatriés blancs. C’est sûr que par rapport aux codes de bienséance judéo-chrétienne et à l’acceptation de l’hypocrisie journalistique sur toute contestation, il y a de quoi dire ! Mais il faut imaginer ce à quoi les mahoraises et mahorais peuvent faire référence. Ils ont d’abord connu la carotte et la départementalisation, puis, au premier gros rassemblement, les flashball (un mort et plusieurs mineurs touchés au visage), lacrymos et blindés antiémeute au deuxième jour... N’ont-ils pas fait preuve de légitime défense face à cette république bananière ? Compte tenu des références qu’ils connaissent depuis plus d’un siècle de colonialisme, n’est-ce pas une réponse adaptée à tant de mépris ? Ce qui a beaucoup surpris l’Etat, c’est cette démonstration qu’il n’a pas le monopole de la violence acceptable, rappel qu’il n’a pas eu depuis longtemps de manière si intense.

Pour résumer, forces de l’ordre qui reculent devant les manifestants, forte mobilisation tant dans la durée (43 jours) qu’en nombre, outils du capital incendiés, pillés ou bloqués. Ne serait-ce pas à nous, européennes et européens, avec nos siècles d’expérience de lutte, de nous inspirer de cet exemple ? Désormais, c’est le sabotage qui fait une entrée remarquée avec les grévistes de la compagnie d’électricité de Mayotte qui ont coupé le courant pendant au moins deux heures tous les jours durant la semaine des fêtes de fin d’année (notamment à 20 heures le 24 et le 31 décembre). Tant d’agitation avec un mépris du qu’en dira-t-on médiatique n’est pas sans rappeler les luttes syndicales du début du XIXe siècle en France.

[*Quelles évolutions ?*]

La grève a permis d’aboutir à des situations qui feraient rêver beaucoup d’anticapitalistes français : deux semaines sans argent dans les distributeurs automatiques et les banques fermées (plus d’argent liquide), aucun grand magasin ouvert pendant cinq semaines à l’exception de quelques jours, ceci entraînant un retour imposé à la consommation de l’agriculture locale, à l’entraide entre voisins avec partage des ressources et au développement de la solidarité. La question de l’autosuffisance alimentaire a été remise à l’ordre du jour, alors que Mayotte s’alimente essentiellement grâce à l’import.

Depuis avril 2011, la désillusion progressive face au mythe d’une départementalisation salvatrice de tous les maux promet de belles perspectives de lutte sur Mayotte. Espérons que l’anticolonialisme et l’anticapitalisme seront au programme.

Lionel et Tibo (militants des Indigné-e-s à Mayotte)

 
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