Mouvement féministe : à qui profite le sabotage ?

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Le mouvement féministe français a reçu un missile venu du Parti socialiste, et nommé Ni Putes ni Soumises. Les deux manifestations concurrentes, à l’occasion de la journée de lutte des femmes 8 mars, constituent le dernier épisode d’une saga désastreuse.

Et le scénario a comme un goût de déjà-vu...

La journée internationale pour les droits des femmes a cette année été la scène, abondamment médiatisée, de deux initiatives publiques distinctes. La presse, la télé, les radios, ont sans hésiter « choisi leur camp », en assurant une couverture médiatique disproportionnée de la manifestation du 6 mars et de l’association Ni Putes Ni Soumises (NPNS).

Le Collectif national droits des femmes (CNDF) et le secrétariat français de la Marche mondiale des femmes organisaient le 8 mars une manifestation qui marquait le point de départ en France de la Marche mondiale 2005, « contre les violences faites aux femmes, contre la pauvreté et contre le néolibéralisme » comme le mentionnait le tract unitaire.

De son côté, NPNS a refusé de signer l’appel unitaire, et à convoqué une manifestation concurrente le 6 mars, sur la base d’un appel « Pour un nouveau combat féministe » très largement signé... de l’UMP à Lutte ouvrière.

Cette manoeuvre n’est pas totalement nouvelle. Ni Putes Ni soumises a déjà refusé de signer les appels unitaires tout en participant aux manifestations. Pour rester hors de la démarche unitaire, NPNS avance un argument massue : le CNDF aurait trahi le combat pour la laïcité, puisqu’une partie des organisations qu’il regroupe sont opposées à la loi d’exclusion des jeunes filles voilées des collèges et lycées ! Le discours dans lequel s’enferme NPNS est simple : « Si les femmes voilées par tous les biais tu n’exclues pas, féministe tu n’es pas. Islamiste intégriste tu es... » mais nous y reviendrons.

Un « nouveau » féminisme ?

Et de réinventer l’eau chaude, le fil à couper le beurre et certaines des luttes féministes au passage. L’appel « Pour un nouveau combat féministe » lancé par NPNS n’est que l’inventaire de luttes menées depuis des années, notamment par des membres du CNDF [1]. A la différence près que cet appel - et le discours de NPNS en général - déconnecte les luttes féministes des enjeux politiques et sociaux que sont les rapports de domination hommes-femmes dans toutes les sociétés ; les comportements et les violences sexistes dans toutes les couches de la société française ; les inégalités de classe, l’exploitation au travail et la précarisation sociale généralisée dont les femmes font les frais au premier chef (mais, tiens, aussi les immigrant(e)s post-coloniaux et leurs enfants) ; le racisme d’État, le racisme au quotidien et le cumul des discriminations sexistes, racistes et de classe ; le système sécuritaire qui criminalise les franges socialement vulnérables de notre société, expulse les sans-papier(e)s - et qui permet par ailleurs à la police de tirer sur les « mauvais jeunes » et de harceler les « gauchistes mauvais »...

NPNS fait mine d’ignorer les combats menés depuis trente-cinq ans, et de tout inventer aujourd’hui ! N’en déplaise à Fadela Amara, présidente de l’association, et aux journalistes qui lui servent de relais, NPNS n’a pas l’apanage de la lutte contre les violences faites aux femmes ni du féminisme vrai, à moins qu’ils se réduisent à l’invocation d’une laïcité jamais précisément définie. L’appel « Pour un nouveau combat féministe » vitupère des « valeurs archaïques » et des « pratiques archaïques » pas davantage définies. S’il s’agit de l’excision, du mariage forcé, ou encore des crimes d’honneurs mentionnés, de ces violences dites « spécifiques », elles sont dénoncées de longue date dans le milieu féministe. Cela n’a pas empêché NPNS, rejointe par le Mouvement français pour le Planning familial (MFPF) d’en faire le centre de sa campagne médiatique, le 6 mars dernier, pour se « démarquer » du CNDF et de la Marche mondiale. Une belle démonstration de mauvaise foi !

Le CNDF noyauté par les islamistes ?

De fait, en matière de mauvaise foi, NPNS et le MFPF sont passés maîtres. En cours de préparation de la manifestation unitaire, le MFPF a fait le choix de rompre avec le CNDF et de se présenter aux médias comme co-organisateur de la manifestation du 6 mars. Se justifiant d’abord, par communiqués de presse et interviews interposés, d’une rupture avec le CNDF au motif que ce dernier serait trop tolérant à l’égard des « islamistes » et de leurs « alliés ». Sur quel prétexte repose une telle accusation ?

Le prétexte c’est, depuis un an déjà, la présence du collectif « Une école pour tout(e)s » et du « Collectif féministe pour l’égalité » aux réunions du CNDF. Ces deux collectifs, qui se sont créés pour s’opposer à la loi sur l’exclusion des élèves « arborant un signe religieux ostentatoire à l’école » et dont certaines militantes portent le voile, sont pourtant totalement marginalisés. Au point que le CNDF a refusé leur signature pour le 8 mars - ce qui d’ailleurs n’a pas été sans poser question sur la méthode à certains membres du CNDF.

Rien n’y a fait. On a ensuite reproché au CNDF de ne pas exclure manu militari les filles voilées des manifs qu’il convoquait. Et on a continué de taper sur le CNDF, avec toute la finesse de rigueur : « J’irai manifester avec Ni putes ni soumises », déclarait ainsi une députée socialiste dans Libération du 5 mars. « Le Collectif est noyauté par une nébuleuse altermondialiste qui refuse de prendre ses distances avec les islamistes et les antisionistes-antisémites. »

Sur le voile, le CNDF a pourtant toujours été clair, en le désignant comme un « instrument d’oppression des femmes » [2]. Mais à quoi bon continuer à se justifier sur ce thème ? De toute évidence, le collectif « Une école pour tout(e)s » et le « Collectif féministe pour l’égalité » ne font que servir de bouc émissaire, quitte à déformer leur propos. Les vrais enjeux, eux, sont ailleurs.

Une tentative de hold-up

Prenons les événements sous un autre angle. Laissons un peu le MFPF de côté, puisque son positionnement public « contre » le CNDF et résolument aux cotés de NPNS est récent [3].

Revenons à NPNS. L’année dernière, l’une des réticences de cette association à signer l’appel du 8 mars était son aspect trop « antigouvernemental ». De fait, leur appel « Pour un nouveau combat féministe » ne touche pas à la politique... toute l’oppression des femmes tiendrait dans la « culture » [4] et la religion. NPNS reprend là un discours à la mode chez les politiciens « républicains » et dont l’écrivain Michel Houellebecq s’est fait une spécialité. Avec tous les amalgames, toutes les approximations, toute la confusion possible, Fadela Amara parle des « femmes issues de l’immigration » comme une catégorie homogène victime de la - tout aussi homogène - catégorie des « hommes musulmans ». On « sauve » les filles pour mieux stigmatiser cette nouvelle « classe dangereuse », qui serait incarnée par les jeunes hommes, descendants des immigrants post-coloniaux.

Alors soyons naïfs, et ne voyons pas derrière cette manoeuvre une tentative de la part d’une fraction du Parti socialiste de faire un hold-up sur le féminisme, via son pion NPNS.

Non non, bien sûr, Ni Putes Ni Soumise « ne fait pas de politique ». Tout comme SOS-Racisme. NPNS ne divise pas le mouvement féministe. Comme SOS-Racisme dans les années 80 n’a pas saboté le mouvement antiraciste. NPNS ne divise pas les immigrant(e)s et leurs enfants en « bon(ne)s » et « mauvais(es) » immigré(e)s tout en individualisant les problèmes sociaux. Comme SOS-Racisme. NPNS ne surfe pas sur l’air du temps (la laïcité) et les arguments populistes (unité nationale contre les islamistes). Comme SOS-Racisme. NPNS ne dévoie pas des questions sociales pour en faire des arguments de vente. Comme SOS-Racisme. NPNS n’est en aucun cas un satellite d’un courant du PS. Ni Putes Ni Soumise n’est pas SOS-Racisme, et toute ressemblance serait purement fortuite !

Mener la lutte

Il n’est pas question de nier des situations d’oppression vécues et dénoncées par des femmes, quel que soit le milieu « socio-économico-spatio-culturel » dans lequel elles vivent. Mais il faut être attentif à leur instrumentalisation dans le débat public. Allier intelligemment antisexisme et antiracisme, appréhender les rapports de dominations dans leurs différentes configurations, sans renoncer à lutter contre le sexisme ou le racisme, est une dure affaire. Y parvenir sans parler à la place des concerné(e)s, sans les infantiliser ou les nier, mais y travailler quand même parce que nous vivons dans un même système, n’est pas plus simple.

Il faut pour ce faire sortir du débat bipolarisé qui fractionne actuellement le mouvement social sous couvert de question religieuse, et qui, n’en doutons pas, profite aux dominants.

Des féministes d’AL

[1Voir la tribune de Suzy Rojtman et Maya Surduts paru dans Libération du 8 mars 2005, « Femmes, la lutte est complexe ».

[2Rebonds, Libération du 27 janvier 2004

[3Il faut tout de même noter que le Planning a en l’occurrence refusé de signer un appel où pas une signature d’organisation religieuse ne figurait... mais n’a pas rechigné devant celui de NPNS, dont l’UMP est signataire !

[4Pour tordre le cou une bonne fois pour toutes aux arguments essentialistes sur la culture, un bouquin accessible dans les deux sens du terme : D. Cuche, La Notion de culture dans les sciences sociales, Repères-La Découverte, 1996.

 
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