Phénomène « identitaire » : poussée d’acné chez les fafs

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Ces dernières années ont vu l’émergence à l’extrême droite d’un courant qui se veut novateur, dont les références et l’imaginaire ont moins à voir avec Vichy et la guerre d’Algérie qu’avec un chauvinisme du terroir, un communautarisme blanco-chrétien et une certaine mystique de la jeunesse. Le FN surveille de près l’activité de cette concurrence qui se proclame « identitaire ».

Dans un pays où le racisme institutionnel anime la pratique quotidienne des services de l’État (rafles, chasse aux sans-papiers) et irrigue la pensée officielle (débat sur l’identité nationale et déclarations xénophobes à l’UMP), l’activisme d’extrême droite se trouve légitimé. Dans un contexte de crise dure, c’est une radicalité fasciste bien précise qui refait surface.

L’extrême-droite des années 1960 s’articulait autour d’un racisme brutal et sans complexe sur fond de guerre d’Algérie.

Dans les années 1970-1980, Ordre nouveau, et le Front national balbutiant organisaient leur discours sur le thème politique de l’anticommunisme, et celui, économique de « l’immigration = chômage des français ».

Aujourd’hui, le paysage de la mouvance fasciste n’est stratégiquement plus si limpide. Les raisons qui attirent les jeunes vers ces groupuscules s’apparentent davantage aux sensibilités de l’entre-deux-guerres qu’à la frustration postcoloniale de 1962.

Que disent-ils de leurs raisons ? Pour quel projet et quelle vision d’une société future ? Et quelles pistes pour combattre leurs idées ? Comme toujours, le repli est le symptôme d’une peur et d’une confusion. L’équation est connue : disparition de la bipolarité communisme-capitalisme, globalisation des échanges qui entraînent l’insécurité économique, discours sécuritaires et populistes des politiques pour éloigner d’eux les reproches.

« Ma région, ma nation, ma civilisation »

La confusion des valeurs paralyse l’action ou entraîne des comportements régressifs : conformisme et dépression, ou violence et rejet de l’autre. Face à un monde libéral superficiel et consumériste, l’extrémisme de droite d’aujourd’hui va se démarquer du populisme social et économique « classique », en rajoutant l’ingrédient mystique des fascismes d’avant-guerre : « la terre, ça ne ment pas » [1], et « demain nous appartient » [2]. Il s’agira donc d’être « jeune » et « enraciné », et de ré-enchanter son terroir. Pour le chercheur Manuel Castells [3], la « singularité culturelle » permet aux individus de reprendre le contrôle « sur leurs vies et leur environnement ».

Si, au « cosmopolitisme » des années 1920-1930 correspond la mondialisation actuelle, alors avec «  le libre échangisme effréné des Peuples, des marchandises et des capitaux [le] danger de l’uniformisation est tout proche » selon le groupe identitaire Jeune Bretagne.

L’étranger n’est plus seulement un fauteur de chômage. Il est un ennemi, qui obéit à un plan conscient pour nous envahir. Sa menace : le métissage. « L’étau des mondialisations marchande et islamique nous opprime. C’est pourquoi face au déracinement général et à la destruction de toutes les communautés naturelles, nous nous dressons pour défendre et redécouvrir notre Identité », annoncent les jeunes nationalistes de Vague Normande.

Or, pour le Bloc identitaire et ses satellites régionaux – Alsace d’abord, Nissa rebela, Jeune Bretagne, Projet Apache (Paris), Kerkant (Lorraine), etc. – cette identité doit être un triple enracinement : charnel (ma région), historique (ma nation), de civilisation (l’Europe).

Enfin, maniant habilement sources et références, le mouvement identitaire puise auprès du GRECE [4] pour une « Europe des nations », récupère Serge Latouche et la théorie de la décroissance et convoque des figures de rebelles pour « la défense des liens sociaux et populaires » (Jeune Bretagne) : « C’est sous le double patronage du dernier grand chef d’un peuple d’hommes libres [le chef indien Geronimo] et de la figure du mauvais garçon [les apaches parisiens d’avant 1914] en lutte contre la société bourgeoise nourrie de misère et d’injustice que nous plaçons notre action qui est avant tout un cri de révolte », clame le Projet apache.

Actions spectaculaires

Le décor est donc planté : c’est entre islam et capitalisme financier, mondialisation et mépris des politiques que doit se jouer la révolution nationaliste.

L’enjeu : le déclin de la civilisation européenne.

La stratégie : la promotion d’un capitalisme familial et communautaire qui doit trouver sa meilleure expression dans l’Europe des nations et/ou des régions.

L’action : la recherche d’une certaine visibilité médiatique, en menant des coups d’éclats : attaques contre les cercles de silence en solidarité avec les sans papiers, campagnes pour l’annulation de concerts de rap (comme le Nice Rap Contest en février 2008 ou Maghreb United, interdit à Lyon et Marseille), une musique jugée antifrançaise. Autre exemple : l’invasion à Lyon, le 7 mars, d’un Quick qui proposait des repas hallal. Ils et elles savent aussi manier l’ambiguïté en n’hésitant plus à s’incruster dans des manifestations écologistes ou sociales : Jeune Alsace s’est invité en 2008 à une manifestation contre la déchetterie du Hirschland, dans le Bas-Rhin, et Jeune Bretagne dans le défilé syndical du 1er mai 2009 à Fougères.

Entre un activisme de style gauchiste et un communautarisme primaire, le Bloc identitaire essaye de se démarquer du FN et de la vieille extrême droite des années 1980-1990.

Renaud (AL Alsace), Cuervo (AL 95)

[1Célèbre formule du maréchal Pétain.

[2Slogan et mot d’ordre des Jeunesses hitlériennes, repris depuis à l’envi par les groupes Occident, Ordre nouveau, etc.

[3Manuel Castells, L’ère de l’information, tome 2, « Le Pouvoir de l’identité », Fayard 1999.

[4Fondé en 1969, le Groupement de recherche et d’étude pour la civilisation européenne (GRECE) est le principal think tank d’extrême droite, et a inspiré plus d’un politicien de droite.

 
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