féminisme

Voile : à l’université, « tenue correcte exigée »

Version imprimable de cet article Version imprimable


La proposition de loi déposée par le député UMP Eric Ciotti, visant à interdire le port du voile dans les universités, commence à faire couler de l’encre surtout dans les cercles féministes et universitaires. Même si Manuel Valls affirme que la question n’est pas encore à l’ordre du jour, la vigilance est de mise car cette question est l’occasion de remuer des propos nauséabonds sur les étudiantes qui portent le voile.

Au détour des pages de journaux plutôt de droite, on peut lire quelques anecdotes sur les tensions auxquelles seraient exposés des enseignants, obligés de faire cours face à des étudiantes voilées, dont le nombre serait en expansion (sans qu’aucune donnée sérieuse ne vienne le prouver).

Discriminations multiples

En octobre 2014, un enseignant de Sciences Po Aix-en-Provence s’était trouvé sous le feu des projecteurs, après avoir fait remarquer à une étudiante portant le voile qu’elle « gênait ses camarades en amphi » [1]. Sûr de son bon droit dans son vaste bureau, l’enseignant assure que l’étudiante serait « manipulée » et qu’elle lui « fait pitié ». Les étudiantes et étudiants témoins de la scène semblent plutôt dépité-e-s par l’attitude de l’enseignant, qui est jugée déplacée par bon nombre d’entre elles et eux.

En février dernier, un enseignant vacataire chargé d’un cours sur le droit des assurances exprime son hostilité au port de signes religieux dans l’espace public, ayant, lui, la délicatesse de ne pas apostropher directement l’étudiante. Cela dit, étant la seule personne voilée dans une promotion de quinze étudiantes et étudiants, elle n’a pas pu faire autrement que de prendre la remarque pour elle.

L’enseignant a ensuite informé la responsable de formation de son refus de donner cours à une étudiante voilée, après quoi la présidence a suspendu l’enseignant, puisque la loi autorise le port du voile dans les universités (et donc interdit cette attitude discriminante).

À l’ESPE de Créteil, sous prétexte que les étudiantes et étudiants sont de futur-e-s enseignantes et enseignants, un collectif de formateurs sans doute touchés dans leur laïcité, ont demandé à l’établissement de prendre des mesures contre les étudiantes voilées. Une demande qui a heureusement été rejetée, notamment grâce à une mobilisation de Solidaires étudiant-e-s.

S’appuyant sur ces témoignages d’enseignants laïcs se faisant les défenseurs des valeurs républicaines, le député UMP Éric Ciotti a déposé en février dernier un projet de loi visant à interdire le port du voile dans les universités, étendant à l’enseignement supérieur les dispositions de la loi de 2004 sur le port de signes religieux ostentatoires dans les écoles, collèges et lycées. La proposition de loi ne semble pas encore inscrite au calendrier, a priori les étudiantes portant le voile pourront au moins finir leur année universitaire.

Allier féminisme et antiracisme

Cela dit, les prises de position des unes et des autres à ce sujet sont inquiétantes : on ne s’étonne pas de voir Sarkozy soutenir une telle mesure. Mais on peut se demander comment des représentantes de la ligue internationale du droit des femmes (en l’occurrence la présidente Annie Sugier et la secrétaire ­Linda Weil-Curiel), en viennent à signer une tribune à charge contre des universitaires féministes critiquant le projet de loi, prônant ainsi l’exclusion des universités de certaines ­femmes... au nom des droits des femmes [2].

Quant à Pascale Boistard, secrétaire d’État aux Droits des femmes, elle ne s’est pas prononcée ouvertement en faveur d’une loi, tout en se déclarant « pas favorable » au port du voile dans les universités.

Quoi que l’on pense de ce que symbolise le voile, on ne peut pas cautionner la mise en place ­d’une discrimination supplémentaire pour une fraction d’étudiantes, minoritaires sur les campus. Quant à leur prêter des opinions antiféministes, peut être faudrait-il avant tout discuter avec elles, et surtout se rappeler que personne n’a le ­monopole des opinions réactionnaires.

La position d’Alternative ­libertaire à ce sujet est claire : ni loi ni voile, ce qui signifie que nous combattons toutes les lois qui excluent les femmes voilées de l’espace public, tout en étant critiques vis-à-vis de ce que peut symboliser le voile. Mais à ­l’heure où des femmes sont agressées physiquement et verbalement parce qu’elles portent le voile, il est urgent de teinter notre féminisme d’intersectionnalité et de chercher à former des luttes contre les forces réactionnaires, religieuses ou non, qui veulent dire aux femmes comment elles devraient s’habiller et se comporter.

Auréline (AL Toulouse)


QU’EST-CE QUE L’INTERSECTIONNALITÉ ?

C’est une notion issue de la sociologie américaine, plus précisément d’une sociologue américaine féministe et noire, Kimberley Creenshaw, et du mouvement des féministes noires (« black feminism).

D’un point de vue théorique, il s’agit de comprendre comment les multiples discriminations que peuvent vivre certaines personnes produisent de nouvelles oppressions : par exemple une sociologue noire est discriminée en tant que femme, et en tant que noire, ce qui la place dans une situation d’oppression différente de sa voisine qui est caissière mais blanche, et donc discriminée en tant que femme et en tant que prolétaire.

En pratique, ça signifie que les luttes féministes doivent prendre en compte les diverses situations des femmes et non se référer à la catégorie dominante de femmes, en l’occurrence les blanches membres des classes supérieures. Cela ne veut pas dire que nous devons lutter chacune de notre côté, mais plutôt toutes ensemble contre toutes les discriminations que vivent les femmes, qu’elles soient liées à leur sexualité, leur religion, leur couleur de peau, leur classe sociale...


[1« Déferlante de voiles à l’université », (sic) de Jean Paul Brighelli, Le Point, 3 octobre 2014

[2« Lutter contre le voile à l’université, un combat pour les femmes » dans Libération, 12 mars 2015. Pour un point de vue alternatif : « Contre le voile à l’université, ou contre quelques étudiantes ? » dans Libération, 8 mars 2015

 
☰ Accès rapide
Retour en haut