Réforme de l’IVG en Espagne : Notre corps, notre choix

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On croit trop souvent que le combat pour le droit à l’IVG appartient au passé. Pourtant, les gouvernements reviennent régulièrement sur des acquis sociaux que l’on pensait inattaquables. Ainsi, le gouvernement espagnol entend restreindre l’accès à l’IVG, alors que la dépénalisation totale de l’avortement n’y est effective que depuis 2010, après plusieurs décennies de luttes féministes.

Le Parti populaire (PP, parti de droite conservatrice, au pouvoir actuellement) n’a pas encore dévoilé le projet de loi, mais il semble qu’il s’agira d’un retour à la loi de 1985, sans la possibilité d’avorter en cas de graves anomalies du fœtus. C’est-à-dire que l’avortement d’un fœtus sans cerveau serait illégal et puni par loi.

Cette contre-réforme est une telle régression ultracatholique et misogyne, que 67 % des votants et votantes du PP et 65 % des catholiques se déclarent contre. Le gouvernement va-t-il affronter 80 % de la population et trois quarts de ses votantes et des votants seulement pour suivre l’agenda catholique  ? C’est vrai que l’Eglise catholique a toujours essayé de contrôler notre corps, notre sexualité et notre plaisir pour contrôler la société. Mais tout fondamentalisme est politique.

Femmes machines

Le pouvoir incarné par l’Église, l’État, la famille, l’école ou l’entreprise a toujours su que le corps des femmes était un enjeu clé. Contrôler les corps des femmes signifie contrôler la reproduction, le renouvellement des ouvriers et ouvrières exploité-e-s dans les usines. Le capitalisme veut des femmes qui soient en même temps des machines à accoucher, des ouvrières, et des éducatrices, institutrices, infirmières, psychologues... qui restent dans l’ombre, effectuant un travail qui n’aura ni visibilité ni reconnaissance. Cette mesure va de pair avec l’attaque capitaliste : réduction des droits du travail, de la dépense publique, réduction des droits politiques, etc.

Un peu d’histoire

L’histoire de la légalisation de l’avortement par l’État espagnol commence en 1936, quand le gouvernement catalan, sous l’influence du mouvement anarchiste, approuve une loi qui permet l’avortement à la demande de l’intéressée, même dans le cas des mineures. La loi, très progressiste, ne sera pas appliqué dans la pratique, au vu des circonstances politiques et historiques.

Sous le franquisme, la situation est dramatique, 3000 femmes meurent chaque année des avortements clandestins, qui sont punis jusqu’à douze ans de prison. Malgré la répression, la lutte imprègne les rues depuis 1975, quand les premiers manifestes apparaissent, qui demandent l’amnistie pour les «  délits spécifiques  » (avortement, adultère, prostitution). Peu à peu commencent les auto-incriminations (les femmes ayant avorté s’auto-dénonçaient) et l’exigence du «  droit à décider  ». Après d’énormes mobilisations une loi de dépénalisation partielle est approuvée en 1985. On pouvait alors avorter sous trois conditions seulement  : en cas de viol dans les premières douze semaines de grossesse, en cas de graves anomalies du fœtus les 22 premières semaines, et à tout moment en cas de risque pour la santé physique ou psychologique de la mère. La loi suppose un progrès par rapport à la loi franquiste, et l’interprétation de plus en plus tolérante de la notion de «  protection de la santé psychologique de la mère  » permet la généralisation de l’IVG. Néanmoins, la loi de 1985 est durement contestée par les féministes : finalement, elle ne questionne pas le droit de l’État de se mêler des décisions des femmes sur leurs corps. D’ailleurs il y aura des régions comme la Navarre, où l’on ne pratique pas d’avortements, et la gratuité n’est garantie qu’en Andalousie.

Avortement libre

La loi sera modifiée en 2010 pour établir l’avortement libre durant les 14 premières semaines, et permettre aux jeunes femmes de 14 à 16 ans de décider sans l’autorisation des parents. Cette réforme est un pas de plus vers l’avortement libre et gratuit, mais ne garantit toujours pas le droit pour les femmes de décider comme des sujets adultes et libres. En plus, le budget dédié à l’information et à la prévention sexuelle, un cheval de bataille du mouvement féministe, a été réduit.

Contre le conservatisme, des résistances féministes

Les résistances au projet de loi ont débouché sur une campagne pour l’avortement libre et gratuit. On a commencé a «  fêter  » la journée pour l’avortement libre et gratuit, le 28 septembre, journée qui a été instaurée en Amérique latine et qu’on reprend pour la deuxième fois cet année. Des rassemblements ont eu lieu devant la résidence du ministre de la Justice à Madrid, ainsi que dans tout l’État devant le siège du PP. Trois activistes de Femen ont manifesté à l’Assemblée torse nu. Les manifestations viennent des divers mouvements féministes et restent assez militantes. En une situation de dépossession des droits et libertés totales, le défi reste d’arriver à sensibiliser tous et toutes les concerné-e-s et pas seulement les convaincu-e-s.

Sara (Al Toulouse)

 
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