Sharon Courtoux (Survie) : « Il ne peut y avoir en Côte d’Ivoire de paix sans justice, ni de justice sans vérité »

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Nous nous sommes entretenus avec Sharon de l’Organisation non gouvernementale Survie qui mène un travail de contre-information salutaire sur la politique de la France en Afrique.

Alternative libertaire : Quelles sont les raisons de la crise ivoirienne ?

Sharon Courtoux : La Côte d’Ivoire est indépendante depuis 1960. C’est un pays emblématique de la Françafrique, qui relève d’une logique, d’un « système », dans lequel la France entretien des liens particuliers (notamment avec des dictatures installées sur le continent) que dictent ses intérêts. La Côte d’Ivoire a été présidée de 1960 à 1993 par Félix Houphouët-Boigny, qui est devenu un instrument de la néocolonialisation française à partir des années 1950. C’est lui qui a inventé le terme « Françafrique », qu’il utilisait dans un sens fusionnel, qui n’est pas celui que nous lui donnons aujourd’hui. Il gouvernait sans partage la Côte d’Ivoire, entouré de conseillers français, en relation constante avec Jacques Foccart, et les manœuvres aventuristes françafricaines. L’armée française sur place dispensait le pays d’avoir une défense nationale. L’indépendance, dans ces conditions, est illusoire. La difficile succession d’Houphouët a hérité d’une situation issue de cette histoire et configurée par elle. Le pays est resté figé dans un type de fonctionnement qui entravait son évolution.

Il est pourtant confronté à de nombreux problèmes auxquels il devra faire face. Alors que les États-Unis soutiennent à hauteur de milliards de dollars leur filière coton, ce qui entraîne une baisse des cours, les institutions financières internationales (Fonds monétaire international, Banque mondiale) demandent à la Côte d’Ivoire de se libéraliser, de renoncer aux subventions, aux protections. De grands groupes à l’appétit insatiable visent à contrôler la production et la commercialisation des richesses (pétrole, café, cacao..) de pays comme la Côte d’Ivoire. On ne peut que souhaiter substituer un système de juste échange à la religion du libre échange qui favorise les puissants. Ce qui revient à modifier les règles du jeu à l’échelle globale.

Mais on est dans l’attente de nouvelles émergences dans la classe politique ivoirienne. Pour l’heure, elle reste enfermée dans ses disiputes de clans et entre quelques personnalités. Elle soumet les institutions à ces intérêts, instrumentalise les rancœurs et les haines, notamment à travers le thème de « l’ivoirité ». C’est ce que François-Xavier Verschave a appelé « l’arme ultime du politique : celle du bouc émissaire ».

Il y a de quoi être interloqué, cependant, par le regard occidental sur les conflits africains, en gros : « ces gens ne savent que s’entretuer ». Souvenons nous de l’Europe d’il y a 50 ans. Ou de l’attitude de nos (notre !) pays à l’égard des travailleurs immigrés et de leurs descendants. La Côte d’Ivoire, dont les frontières ne sont d’ailleurs délimitées que depuis 42 ans, est un pays d’immigration. Sous Houphouët-Boigny, nombreux sont ceux de la région qui s’y sont installés, qui ont contribué à enrichir le pays. Ils sont devenus Ivoiriens, ce que d’aucuns souhaiteraient contester. Mais ne désespérons pas de la capacité des Ivoiriens de trouver les voies et moyens de vivre ensemble.

La Côte d’Ivoire compte bien des richesses naturelles (cacao, fruits exotiques, café, acajou,...) convoitées, sans oublier des activités rentables comme le tourisme. En quoi cette crise comporte-t-elle la dimension d’un conflit d’intérêts pour la France ? Et quelle est sa politique là-bas ?

Sharon Courtoux : La France défend des intérêts importants en Afrique, dans le domaine pétrolier en particulier, mais aussi ceux de ses entreprises les plus performantes, comme Bouygues ou Bolloré. Elle est en compétition avec d’autres pays qui convoitent les mêmes contrats visés par ces dernières. Elle n’a pas intérêt à ce que la Côte d’Ivoire et l’Afrique de l’Ouest s’embrasent. Elle est de facto dans une position qui lui dicte de contribuer à calmer le jeu. Elle ne peut pas abandonner la Côte d’Ivoire comme elle a abandonné le Rwanda au génocide qui a emporté un million d’êtres humains. Elle n’évoque pas cette terrible responsabilité, mais elle en a sans doute tiré quelques leçons.

Dominique de Villepin, le ministre français des affaires étrangères, a le souci des intérêts de la France, mais aussi, je pense, de les défendre dans un contexte plus « présentable » en Afrique. Il est sans doute conscient du désastre que représentent pour leur peuple certains « Présidents » du continent noir avec lesquels notre pays entretient d’intimes relations. Mentionnons au passage le Congo-Brazzaville, sinistre exemple. Il s’efforce d’amener ses interlocuteurs ivoiriens à résoudre la crise, longtemps larvée et aujourd’hui ouverte comme une plaie, par des solutions politiques.

Je critique vivement la politique africaine de la France, en ce qui concerne la Côte d’Ivoire entre autres et sur ses responsabilités historiques. Il n’empêche que de facto notre pays peut porter sa contribution afin que le pire n’y survienne.

J’ai vécu l’affaire rwandaise et j’observe comment on manipule de « jeunes patriotes » ivoiriens actuellement. J’en ai froid dans le dos. Les paramètres ivoiriens ne sont pas identiques à ceux qui ont caractérisé le Rwanda. On en rencontre cependant des ingrédients avec effroi.

Bien sûr, la France ne peut et ne doit pas agir seule. Il me semble urgent que le sort de la Côte d’Ivoire soit inclus dans les priorités internationales, que l’ONU se saisisse de la question, et que notre pays l’y invite..

Il est actuellement difficile de connaître avec précision ce que notre pays envisage comme issue de la crise et comme relations avec d’éventuels porteurs d’un projet de reconstitution de la Nation. Qui dit solution politique, dit aussi des personnes pour les proposer et les porter ensuite.

Une constitution, un système électoral, un droit foncier, une conception de la citoyenneté au service de tous sont indispensables.

Qui sont les opposants de Gbagbo ?

Sharon Courtoux : La Côte d’Ivoire est divisée en factions autour de leaders : Gbagbo, Ouattara, Konan-Bédié, les partisans de Robert Guei… lesquels veulent venger sa mort.

Tout n’est pas encore dit sur les soutiens dont le MPCI (Mouvement patriotique de la Côte d’Ivoire), principal mouvement insurgé, a pu bénéficier, ni même sur le commandement de ce mouvement. Le Burkina Faso, ainsi que le Liberia ont joué et jouent sans aucun doute un rôle dans les événements.

Que se disent, entre eux, les dirigeants de ces pays, du Burkina en particulier, et la diplomatie française ? Je ne suis pas dans le secret des Dieux, mais ils sont loin de s’ignorer.

Existe-t-il des forces qui luttent réellement pour une société de liberté, d’égalité et de démocratie en Côte d’Ivoire ?

Sharon Courtoux : C’est difficile de répondre à cette question essentielle pour ce qui concerne l’ampleur de ces forces. La situation ne privilégie pas leur capacité d’expression. Ces personnes existent. Certaines vivent en France. Elles peuvent faire partie d’organisations de défense des humains ou être isolés. Espérons l’émergence d’un mouvement citoyen fort, l’espérance est là. La conviction de mes amis ivoiriens de la nécessité de leur engagement dans ce sens est un signe précieux que l’espoir est fondé.

Pour finir, je voudrais ajouter un mot sur la question de l’impunité. Il ne peut y avoir de paix sans justice et de justice sans vérité. Les Ivoiriens qui veulent vivre ensemble ne disent pas autre chose. Les crimes commis par des agents publics à l’époque des élections présidentielles, le massacre de Yopougon en particulier, ont fait l’objet de procédures bâclées, les responsables n’auraient pas été identifiés, aucune condamnation n’a été prononcée. La protection consentie aux coupables laisse une plaie ouverte chez les proches des victimes. Les auteurs de crimes contre l’humanité, de quelque camp auquel ils appartiennent, doivent être identifiés et jugés. Equitablement. Mais tout discours tendant à privilégier une politique du « on efface tout » risque d’amener à : « et on recommence » !

Propos recueillis le 21 janvier 2003

 
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