Solidarité : Les grévistes sans papiers de Ménilmontant en force !

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Le 23 octobre 2009, trente-cinq sans-papiers travaillant pour l’entreprise Multipro démarrent une grève avec occupation pour revendiquer, avec courage, leurs droits et s’extirper de l’invisibilité que la France leur impose. Ils rejoignent ainsi le mouvement du 12 octobre qui réunit 6 000 de leurs camarades et occupe 2 100 entreprises en Ile-de-France.

Multipro est une société intérimaire familiale initialement répartie sur deux lieux, dont l’un boulevard de Ménilmontant à Paris XXe. C’est celui-ci qui est aujourd’hui occupé : le patron y exploite de manière éhontée les travailleurs, presque tous sans papiers, qui font vivre son entreprise. Les trente-deux grévistes actuels de l’agence de Ménilmontant représentent aujourd’hui le piquet de grève le plus important du XXe arrondissement de Paris, et l’un des trois sites sur les quatre de l’arrondissement soutenus par le syndicat Solidaires.

Brutalités patronales

« Ces gens là ne sont pas salariés de l’entreprise ». Ces propos, et d’autres décrivant l’action des grévistes comme un « pistolet sur la tempe » du patron, ont été tenus par l’avocat de ce dernier lors du référé du 18 décembre 2009 qui devait statuer sur la demande d’expulsion demandée contre les grévistes. Réagissant à l’occupation, le dirigeant de Multipro n’avait en effet pas hésité à casser le nez d’un membre du comité de soutien, puis, profitant d’un week-end, à couper l’électricité du site occupé – manœuvre déjouée par un habitant de l’immeuble, solidaire des grévistes.

Le patron refuse, encore aujourd’hui, de délivrer les indispensables promesses d’embauche et versements des taxes ANAEM (Cerfa). Il a en outre récemment vidé de toute activité l’agence de Ménilmontant pour en installer une autre rue des Immeubles industriels à Paris XIe. Mais le comité de soutien, accompagné de grévistes de Multripro et d’autres sites parisiens, s’y sont « invités » le 22 janvier dernier. Sera-t-il nécessaire de poursuivre le patron au Conseil des Prud’hommes pour qu’il fournisse les documents dus à ses salariés ?

La plupart des travailleurs de Multipro sont sans papiers et travaillent pour cette société depuis plusieurs années. Mis en confiance, certains ont pu évoquer la souffrance de l’exploitation, le danger auquel ils sont régulièrement soumis dans leur travail, la peur permanente des policiers, et l’effroi face au danger ultime : l’expulsion. Être sans papiers, c’est ne jamais pouvoir choisir, c’est travailler dur, c’est être mal logé, c’est souvent ne pouvoir accéder à une vie conjugale (sans parler de la misère affective et sexuelle subie, sujet qui demeure tabou). C’est surtout être séparé des siens, ne pas pouvoir retourner au pays pour le décès ou la maladie d’un proche. C’est subvenir aux besoins d’une partie de la famille au pays, comme Sallieu, délégué de la grève, nous le rappelle : « le plus dur, ce sont les conséquences au pays ». Il apprendra d’ailleurs au cours de l’échange que son enfant, resté à Bamako, est malade et qu’il ne sait comment il fera pour payer les médicaments nécessaires... Par pudeur et délicatesse, les camarades n’osent jamais l’exprimer ainsi, et c’est donc à nous qu’il revient de dire que la vie de travailleur sans papier est une vie de sacrifices, de labeur, de peur et de larmes intérieures.

Une lutte auto-organisée

La grève et l’occupation des salariés de Multipro est pour tous les camarades une première expérience de lutte collective et, au travers du soutien de Solidaires, une première rencontre avec le syndicalisme de lutte. Dès le début de l’occupation, les grévistes se sont organisés pour désigner trois délégués, un trésorier et un porte-parole. Au-delà de l’implication juridique et logistique du syndicat, c’est dans un cadre de lutte auto-organisée que les grévistes ont donc choisi d’agir. Comme le dit Bembe avec conviction : « Si on est ensemble, on peut aller loin ; si on est divisé, on n’ira nulle part ». Pour Abdoulaye, qui nous confie que la grève se révèle « plus dur que d’aller au travail », « lorsqu’on travaille et cotise en France et qu’on respecte les gens, on est en en droit de se voir respecter dans ses droits ». Et Sallieu de conclure : « On est tous ensemble, les trente-deux personnes doivent avoir les Cerfa, sinon on continuera la grève ! »

« Être français, c’est savoir communiquer avec les gens, ça témoigne de l’envie d’être ici ». Belle réponse de Bembe à l’actuelle initiative raciste du gouvernement du soi-disant débat sur l’identité nationale ! Les grévistes de Multipro sont majoritairement originaires du Mali et plus précisément de la région agricole de Kayes, pour beaucoup arrivés en France au début des années 2000 au moyen de visas touristiques ou de voyages douloureux, via la traversée du Sahara et le passage en Espagne. Leur venue, pour des raisons économiques, a pu être décidée par la famille, et s’inscrit également parfois dans la lignée de leurs pères, anciens travailleurs en France retournés ensuite au pays. La plupart vivent depuis leur arrivée en foyers de travailleurs, sans pouvoir accéder à aucun des droits rattachés à leur statut de salarié. Pourtant à leur arrivée, ils sont nombreux à avoir ajouté, aux journées harassantes de travail, des cours du soir pour apprendre le français. Si chaque histoire de vie est singulière, et les niveaux de conscience politique divers, tous ont une connaissance, au moins par le corps, de la situation inique et douloureuse à laquelle les soumet l’Etat français et les patrons. Cantonnés entre compatriotes au travail ou en foyer, ils sont peu à avoir des amis « français ». Leur isolement nous renvoie à notre propre incapacité à créer du lien. Mais cette lutte provoque également de véritables rencontres.

La lutte des camarades de Multipro a l’avantage de s’inscrire dans la tradition populaire et ouvrière du quartier de Ménilmontant, qui a toujours accueilli des populations immigrées. « Les gens du quartier ne sont pas gentils, ils sont très gentils », nous rapporte un géviste. La plupart des habitants sont donc profondément sensibilisés au fait d’être à la fois sans papier et travailleur précaire. En outre, cinq foyers de travailleurs migrants dans le XXe accueillent des résidents majoritairement du Mali et du Sénégal. C’est pour toutes ces raisons que le comité de soutien, qui s’est rapidement réuni autour du piquet de grève est particulièrement dynamique et en capacité de représenter une force réactive de solidarité, afin d’apporter aux grévistes une aide morale, financière et logistique, en particulier en tant qu’interface avec le patron et les institutions. Certains de ses membres se connaissent parfois de longue date, et ont eu à lutter ensemble à de maintes occasions (réseau RESF, comité de soutien à la famille de Lamine Dieng, lutte contre la suppression du centre IVG de l’hôpital Tenon, etc.). D’autres viennent spontanément apporter leur concours, tel le patron d’un café voisin qui accueille au quotidien les camarades, ou cette petite association qui organise localement des collectes de denrées alimentaires au profit des grévistes.

Un combat collectif pour la régularisation

Les soutiens qui encouragent les grévistes de Multipro et les aident à tenir le coup sont nombreux : depuis ce camarade de Sud-Rail, riche de son expérience (Man BTP en 2008-2009 : 74 grévistes sur 88 régularisés) et qui accompagne la lutte au quotidien sous mandat Solidaires, aux visites quotidiennes des habitants, en passant par le petit billet déposé dans la caisse de solidarité au simple salut souriant de passants. Enfin, les relations avec les autres piquets de grève, surtout celui du chantier du tramway de la Porte des Lilas, permettent de s’inscrire davantage dans le combat collectif.

Plus difficile est l’implication des institutionnels, telles la mairie du XXe, sollicitée autant symboliquement que pour une aide matérielle concrète aux grévistes (barnum, financement de repas préparés en foyer). Paradoxalement, au regard du traitement que ces travailleurs subissent, on ne peut que louer l’extrême gentillesse et l’hospitalité des grévistes, et le verre de l’amitié qu’ils organisent tous les vendredis soirs devant le site en est l’illustration. Cette attitude ne faillit pas en dépit de la dureté et la longueur du mouvement. Les difficultés financières individuelles apparaissent, le collectif des onze peine à relayer l’information de manière visible entre les divers piquets et donc à proposer une stratégie globale offensive, sans parler du mur de silence érigé par les médias particulièrement difficile à briser.

En ce qui concerne la société Multipro, les perspectives politiques sont évidemment liées à celles des autres piquets du mouvement. Et dans la mesure où le gouvernement des patrons reste inflexible sur ses positions, l’avenir dépend en premier lieu de l’énergie déployée par les grévistes et leurs soutiens. Des initiatives sont ainsi prévues : maintien de la pression sur le patron, collages, diffusions, manifestation locale le 6 février 2010 regroupant les piquets du XIXe et du XXe suivie d’un concert de soutien à l’ex-Forge rue Ramponneau, etc. En outre, et plus largement, se tiendra le 25 janvier 2010 à la Bourse du Travail une première réunion de coordination de l’ensemble des comités de soutien. Enfin, il est d’ores et déjà envisagé d’inscrire la lutte des travailleurs sans papiers dans le cadre de la semaine anticoloniale du 28 février 2010, ou encore dans l’organisation de la manifestation pour la suppression du Ministère de l’identité nationale et de l’immigration qui doit se tenir en mai 2010. Alternative libertaire sera évidemment partie prenante de ces évènements, poursuivant sa participation au mouvement de grève des camarades sans papiers et accentuant le rapport de force nécessaire avec l’État et le grand patronat… jusqu’à la régularisation !

Chéryl (AL Paris Nord-Est)

 
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