12e congrès d’AL (Castillon-du-Gard, 2015)

Un bilan : 24 ans de stratégie d’Alternative libertaire

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Sommaire


Agir pour les luttes, construire par les luttes ? (1992-1999)

Avec la « gauche de la rue »

Le début des années 1990 est marqué par la remobilisation du mouvement social et l’émergence de luttes sur plusieurs fronts. Elles sont l’occasion de lancer de nouvelles structures : Agir ensemble contre le chômage (AC !), Droit au logement (DAL), Ras l’Front (RLF)… Occupations de lieux, marches et manifestations, actions directes diverses et variées composent le répertoire de cette « gauche de la rue » dans laquelle les militant-e-s d’AL prennent toute leur place.

Le monde du travail n’est pas étranger à cette relance des luttes. Le mouvement de novembre-décembre 1995 voit les assemblées générales de grévistes s’imposer dans la conduite de l’action. Il va déboucher sur des clarifications dans l’opposition de gauche de la CDFT. À l’image de leurs camarades des PTT, les militants d’AL du rail, de l’éducation et de l’aérien vont activement participer à la constitution de syndicats SUD. Dans les facs, les premiers syndicats SUD étudiants voient le jour à Toulouse, Paris et Orléans.

Pour AL, il y a matière à fédérer les résistances et donner plus d’envergure à cette gauche de la rue. La proposition stratégique alors portée par AL est de constituer un « Front social de l’égalité et de la solidarité » (IIIe congrès, mai 1995) qui permettrait aux associations et aux syndicats de lutte d’affirmer leur propre projet de société, forgé dans l’action directe des opprimé-e-s, véritable alternative aux illusions véhiculées par la gauche réformiste et institutionnelle.

Pour l’autonomie du mouvement social

Mais les journées n’ont que 24 heures et il est bien compliqué pour AL, qui reste une organisation aux effectifs modestes, de construire tout à la fois les nouvelles structures syndicales et associatives nées des luttes de la première moitié des années 1990 et de faire vivre une organisation communiste libertaire spécifique capable de promouvoir ses orientations stratégiques.. D’autant que les autres organisations libertaires restent sourdes à ce projet d’une fédération des mouvements sociaux, et que la CNT, se découvrant une vitalité nouvelle, priorise un développement autocentré.

De leur côté, le PCF, les Verts, mais aussi la LCR préfèrent soutenir l’hypothèse d’un « vrai » gouvernement de gauche. L’arrivée au pouvoir de la gauche plurielle en 1997 va doucher ces espoirs. Bien sûr, elle ne mènera pas de politique « au service des travailleurs »… et elle matraquera les chômeurs et expulsera les sans-papiers. Mais le « Front social de l’égalité et de la solidarité » ne s’en constitue pas pour autant et les illusions institutionnelles ont la vie dure.

En 1998 et 1999 le PCF et la LCR cherchent à embarquer associatifs et syndicalistes dans des aventures électoralistes sans lendemain. Deux appels pour l’autonomie du mouvement social sont lancés qui vont témoigner de l’existence politique de la gauche de la rue et permettre de porter la voix de celles et ceux pour qui « tout passe par la lutte ». Pour autant, le mouvement social marque le pas et la proposition stratégique de Front social n’aura pas été le point de ralliement espéré. Reste que les militant-e-s d’AL, qui n’ont pas ménagé leurs efforts pour animer les luttes, ont permis à leur organisation de gagner en légitimité.


Le tournant vers la visibilité (2000-2003)

Affirmer l’existence d’AL

Près de dix années après sa fondation, AL entame un « tournant vers la visibilité » acté lors de son Ve congrès (Paris, juin 2000) qui va s’étaler sur près de trois années. Le passage en kiosque du mensuel, la création des Ami-e-s d’AL, l’organisation des « Ateliers de l’utopie » et d’une fête annuelle sont l’occasion d’autant de campagnes portées par les collectifs locaux. La modernisation du site Internet, l’ouverture de locaux et la tenue régulière de rencontres d’été au Roucous, tout cela montre le visage d’une organisation vivante et active.

Les effectifs de l’organisation connaissent une nette embellie. Les CAL, dont plusieurs voient le jour dans cette période, vivent désormais plus au rythme de l’organisation, se dotent de calendriers propres et mettent sur pied nombre d’initiatives locales. Une diversité que relaie le mensuel dans des pages « Régions » fournies.

Cette nouvelle visibilité n’est pas autocentrée et n’empêche pas AL de continuer à jouer le rôle unitaire qu’elle s’est fixée dès sa fondation. Le début des années 2000 est marqué par le débat sur « l’unité des libertaires ». Nombreuses et nombreux sont les militant-e-s d’AL à s’engager dans les échanges et les rencontres qui jalonnent ce débat. S’il ne débouche pas sur une recomposition entre les organisations existantes, il permet toutefois des clarifications et de voir les positions libertaires-lutte de classes devenir prédominantes. Bien sûr, pour AL, cela n’entrave pas la discussion avec les autres courants et organisations révolutionnaires et anticapitalistes.

Au plan international, AL s’engage en 2001 dans la construction du réseau Solidarité Internationale Libertaire (SIL), axé sur la réalisation de projets concrets. SIL rassemble des organisations communistes libertaires spécifiques (FAU en Uruguay, FDCA en Italie, OSL en Suisse par exemple) mais aussi anarcho-syndicalistes (CGT d’Espagne, SAC suédoise) ce qui témoigne d’une orientation syndicaliste révolutionnaire constamment affirmée et de contacts entretenus de longue date, dès l’UTCL. La déclinaison en France du réseau SIL sera l’occasion d’un vrai travail unitaire entre AL, l’OCL et No Pasaran.

Marcher sur ses deux jambes

Loin d’être refermée sur elle-même, AL profite d’être en meilleure forme pour plus et mieux agir collectivement. En 1999, la Bataille de Seattle ouvre le cycle des mobilisations altermondialistes. Les cortèges d’AL seront présents lors de tous les contre-sommets de cette période, de Prague en juin 2000 à Annemasse en juin 2003, en passant par Nice en décembre 2000, Gênes en juillet 2001 et Bruxelles en décembre 2001.

AL tente de faire en sorte que ce mouvement ne se réduise pas à des apparitions spectaculaires : la déclinaison de forums sociaux au plan local est investie en ce sens. Il s’agit bien de ne pas se couper du mouvement réel de contestation de l’ordre capitaliste tout en étant capable de porter les orientations des communistes libertaires. Dans la même période, AL est à l’initiative d’appels libertaires internationaux à l’occasion de la plupart des mobilisations internationales, prouvant qu’une convergence et une coopération internationales sont possibles.

En mai-juin 2003, le mouvement de grève pour la défense des retraites est abordé dans le même état d’esprit par l’organisation. S’appuyant sur une dialectique vivante et nécessaire pour une organisation révolutionnaire, AL réussit à tenir une expression spécifique et régulière tout au long du mouvement, profitant de l’immersion de ses militant-e-s investi-e-s dans l’action syndicale pour affiner son analyse et ses propositions.


Une nouvelle jeunesse pour AL, pour un Front Social de l’Égalité et de la Solidarité (2002-2007)

Le contexte social et politique

La période du début au milieu des années 2000 est influencée par trois événements politiques marquants : la présence du candidat du Front National aux élections présidentielles de 2002, la sclérose du mouvement altermondialiste, qui avait porté les espoirs d’une partie de la Gauche de la rue, et enfin le « non » exprimé lors du referendum sur le Traité Constitutionnel Européen (TCE) de 2005.

L’absence d’un mouvement antifasciste digne de ce nom (RLF ayant périclité à la fin des années 1990) fait, sans nul doute, partie des manques de la période.

La présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle en 2002 crée un électrochoc, amenant une nouvelle génération militante à se révéler et à investir le champ politique, notamment par les multiples manifestations spontanées qui ont suivi le 21 avril 2002.

Les luttes de la jeunesse en 2005 (réforme Fillon du lycée), en 2006 (CPE) et 2007-2008 (réforme des universités) représentent, pour une part, les temps forts de la structuration militante et politique de cette génération.

Entrée dans le militantisme par la voie du refus électoral, elle a pu bénéficier d’une succession de mouvements sociaux pour continuer son engagement dans un cadre élargi.

Les grèves contre la réforme des retraites au printemps 2003, les mouvement de jeunes précaires salariés (MacDo, Pizza Hut,, etc…), des intermittents du spectacle ont continué à maintenir un climat social élevé, aux côtés des mouvements liés à l’immigration salariée (Arcade, ACCOR, Nettoyage, …) ou non (RESF, CNCSSP) pouvait laisser penser que cette période enregistrerait un développement de la conscience de classe et des luttes sociales. Mais ce mouvement social connaît un état de division inconnu jusque-là, tout en conservant son caractère éclaté et multiforme.

A l’issue des élections présidentielles de 2002, il s’oppose, désormais, à un pouvoir gouvernemental renforcé de sa nouvelle légitimité électorale qui accélère sa politique antisociale sur fond de « libéralisme » européen forcené, dont le terreau a été façonné par le gouvernement Jospin de la période précédente.

Malgré quelques luttes et victoires, notamment autour du logement, et profitant de nouveaux enjeux internationaux liés à l’après-11 septembre, la politique gouvernementale s’accompagne de reculs politiques et idéologiques provoquant, notamment, la quasi disparition des mouvements antiracistes.

Avec la fermeture du centre de Sangate (2003), le gouvernement, par voie de circulaire (Sarkozy, ministre de l’Intérieur) double les objectifs d’expulsions d’étrangers et fait passer une série de lois liberticides : LOPPSI 1 (2002), loi sur le voile (2004), réforme du CESEDA (2006).

Le mouvement altermondialiste, qui représentait depuis Seattle en 1999 un réel espoir pour la gauche sociale de sortir de l’anonymat, s’est lentement sclérosé après la réussite du contre-sommet du G8 à Annemasse en 2003, où pour la première fois depuis longtemps le mouvement libertaire français a réussi à taire ses divergences pour organiser un pôle unitaire autour de la Convergence des luttes anti-autoritaires et anti-capitalistes (CLAAAC). Cette unité s’est continuée, souvent dans la difficulté, avec l’organisation en novembre 2003 à Paris, en parallèle au Forum Social Européen, d’un Forum Social Libertaire (FSL). Conclu par un cortège rassemblant plusieurs milliers de libertaires, ce FSL constitue le dernier succès d’un travail unitaire de l’ensemble des organisations françaises.

Même si des mouvements comme Attac continuent d’exister, le cycle altermondialiste s’achève, en France, après le contre-sommet d’Evian. Par la suite, une telle dynamique ne sera plus retrouvée.

Dernier élément marquant de la période, la victoire du « Non » au référendum de 2005 sur le TCE dont la dynamique a pu être créée à partir de collectifs unitaires locaux et nationaux contre une Union Européenne abstraite et ultra-libérale. Cette majorité électorale s’appuyant sur un front social large œuvrant, pour sa plus grande part, à la solidarité et l’égalité de tous a entrainé une crise importante au sein des institutions européennes qui ont néanmoins réussi à contourner, avec l’appui de la social-démocratie européenne et une partie du monde syndical, les votes populaires des électeurs français et néerlandais.

Les collectifs unitaires nés de cette campagne ont, pour partie, décidé de présenter un candidat commun à l’élection présidentielle de 2007 en la personne de l’ex-leader paysan José Bové dont le faible score a fini de faire exploser les derniers collectifs existants, qui ont pu rejoindre par la suite le NPA en création ou le Front de Gauche.

La stratégie d’AL pendant la période

Le tournant vers la visibilité adopté au congrès de Paris en 2000 a favorisé un accroissement de l’implantation d’AL et de sa visibilité politique, ce qui permet à AL d’aborder les années 2000 comme une organisation politique capable de mener des campagnes coordonnées.

Refusant la division factice liée aux positionnements électoraux sur les fronts auxquels l’organisation participe, Alternative Libertaire portera, sur la période, une stricte position de construction de fronts sociaux et nullement en faveur d’un vote Chirac que d’aucuns prétendent nous reprocher.

Ainsi, en 2002 AL optera pour la formule « Pas une voix ouvrière pour le milliardaire Le Pen » et fera activement campagne pour le NON au TCE au référendum de 2005 en rupture avec l’abstention de principe, prétendument développée par le mouvement libertaire.

L’implication d’Alternative Libertaire dans le mouvement des retraites du printemps 2003, bien que mieux coordonnée, n’arrive pas à faire franchir un cap, en terme d’implantation et de nombre de militant-e-s.

Après une année 2004 relativement blanche, les années 2005 et 2006 voient la jeunesse se placer au centre du jeu politique, d’abord avec le mouvement lycéen contre la réforme du lycée, puis avec le mouvement anti-CPE. La branche jeunesse d’AL va jouer un rôle notable dans les deux cas. Les jeunes d’AL sont aux premières loges dans plusieurs villes (Rennes, Orléans, Paris, Aix-en-Provence…), ce qui entraîne d’ailleurs une vague de répression inédite, l’organisation se retrouvant avec 7 militants simultanément visés par des procédures judiciaires.

Face à cette répression et aux lourdes condamnations financières, l’implication d’AL dans les syndicats et les luttes permet de recueillir plusieurs milliers d’euros en quelques semaines, prouvant que l’organisation a su tisser des liens de confiance et que ses militant-e-s sont perçu-e-s de manière positive.

En 2005 encore, le mouvement populaire contre la Constitution européenne a vu AL mener, pour la première fois, une véritable campagne nationale. Le matériel de propagande – pour un « non » internationaliste et anticapitaliste, et surtout sans mythifier le résultat du référendum – a rencontré un réel succès et deux retirages successifs en imprimerie ont été nécessaires, les commandes arrivant de toute la France. AL ayant été la seule organisation libertaire à faire campagne, divers militants et groupes anarchistes se sont en effet, à cette occasion, emparés de son expression.

Cette période est également celle, pour AL, du retour de certains débats : le féminisme, mais aussi l’écologie, le racisme, les luttes de « libération nationale »… Le renouvellement militant aidant, une mise à jour théorique s’est faite sentir. De nouvelles commissions de travail voient le jour, et marquent les débats des VIIe et VIIIe congrès.

La succession des mouvements sociaux, l’arrivée d’une nouvelle génération militante, un gouvernement de droite décomplexé ont renforcé l’organisation. AL peut compter sur une capacité de mobilisation et à mener des campagnes fédérales qu’elle n’avait pas jusque-là.

Ce renforcement s’exprime aussi par l’adoption d’une nouvelle formule pour le mensuel, qui change de maquette et augmente son tirage en 2007. Ce changement se fait en parallèle d’une volonté de renforcer la présence d’AL dans le paysage politique en relançant les Ami-e-s d’AL et en menant plusieurs campagnes fédérales sur la thématique de « L’unité fait la force » ou des élections.

Un bilan contrasté

Le premier point positif à tirer de cette période est la capacité qu’a eue AL à se renouveler et à investir, ou réinvestir, des terrains de luttes (féminisme, écologie...). En renforçant son implantation territoriale et en continuant son travail dans les syndicats et les associations de lutte, AL est devenue pendant ces années une organisation politique qui compte dans le paysage politique de la Gauche de la rue.

AL était présente dans des collectifs unitaires qui ont pu rassembler largement au-delà des franges militantes issues d’associations de lutte, du monde syndical ou politique constitué. Cet investissement militant permet de tisser des liens de solidarité, d’entraide entre différents secteurs de lutte et constitue un apport précieux pour la pérennité des luttes ainsi organisées.

Portant pour objectif de former un véritable Front Social pour l’Egalité et la Solidarité en conformité avec nos orientations définies lors de nos Congrès, cette politique a montré que les libertaires pouvaient s’engager de manière non sectaire auprès d’autres forces politiques, tout en conservant leurs particularités et leurs convictions.

Pour autant, aux vues de la période, on peut considérer qu’AL n’a pas « fait le plein ». La hausse des adhésions est restée marginale, la diffusion du journal est restée limitée à un cercle de sympathisant-e-s et l’impact des campagnes fédérales a été difficile à ressentir.


AL et les Fronts Anticapitalistes (2007 à nos jours)

Une série de défaites du mouvement social

La crise économique mondiale qui débute en 2007 par la crise des subprimes entraîne une offensive capitaliste, mise en œuvre politiquement en France par Sarkozy, élu en 2007, et qui y ajoute une couleur réactionnaire, puis par Hollande en 2012. Le mouvement social subit plusieurs défaites. Conséquence : plusieurs organisations traversent de graves crises. C’est dans ce contexte difficile qu’Alternative libertaire poursuit son développement et se dote d’une orientation stratégique destinée à pallier l’émiettement des forces anticapitalistes.

Cette période s’ouvre pour Alternative libertaire avec l’orientation en faveur de fronts anticapitalistes, sur lesquels nous reviendrons plus en détail plus bas, et le lancement d’une nouvelle formule du mensuel à l’automne 2007. En 2008, l’organisation lance une campagne « Résister, contre-attaquer », avec des affiches, autocollants, argumentaires et bandeaux tirés en grand nombre et une série de réunions publiques.

Si le résultat immédiat n’a pas été à la hauteur des espérances, cette mobilisation de l’organisation a permis de prendre conscience que faire une campagne de renforcement était bien possible et de systématiser l’organisation de réunions publiques ou semi-publiques par les CAL. Sans réussir à refaire une campagne de cette ampleur par la suite, l’organisation a été réactive sur toute cette période pour l’édition d’autocollants ou d’affiches en lien avec l’actualité, et a amélioré son matériel, son intervention publique et l’intégration de militant-e-s et de sympathisant-e-s à son activité.

C’est tout d’abord le mouvement étudiant qui subit une importante défaite avec la mise en place de l’autonomie des universités (loi LRU). L’unité du syndicalisme de lutte permet l’impulsion d’une lutte importante dans les universités en 2008, puis en 2009 où la mobilisation est plutôt portée par les personnels et où la branche jeunesse d’AL sera moteur.

Le syndicalisme étudiant subit une crise importante à l’issue de cette défaite, aggravée par le renouvellement de la génération issue du CPE et par l’évolution sociologique des universités, dont il n’est pas encore sorti aujourd’hui. AL subit de ce fait un reflux important de son implantation dans la jeunesse.

La grève générale manquée contre la réforme des retraites de 2010 constitue une défaite majeure pour l’ensemble du mouvement social. Les militant-e-s d’Alternative libertaire ont pourtant pesé de tout leur poids pour l’impulsion et l’extension de grèves et d’initiatives de convergence, et ont été pivots dans le lancement de l’appel « Syndicalistes pour la grève générale » et sa diffusion. L’intervention spécifique d’AL n’est pas en reste avec de nombreuses distributions de tracts et réunions publiques, ainsi que l’édition rapide d’une brochure de bilan.

Enfin, les autres fronts de lutte ne sont pas délaissés. Les grèves de sans-papiers de 2008 donnent une nouvelle dimension à cette lutte, complémentaire de celle de RESF. Mais les succès sont mitigés et surtout le mouvement antiraciste reste très clivé entre différentes chapelles ou approches. Alternative libertaire milite sur toute cette période pour l’unité du mouvement, notamment par son intervention dans les collectifs unitaires tels que l’UCIJ.

Les luttes écologistes connaissent une nouvelle jeunesse, avec notamment la lutte de Notre Dame des Landes et la constitution de ZAD, mobilisations souvent suivies par les CAL et relayées et analysées dans le journal via une commission écologie relancée et dynamique.

Enfin, l’assassinat en 2013 du syndicaliste étudiant et militant antifasciste Clément Méric par des fascistes provoque un sursaut antifasciste en France. Alternative libertaire est partie prenante des mobilisations antifascistes et de la reconstruction de collectifs locaux, à titre spécifique ou au titre des organisations syndicales dont nous faisons partie, en s’opposant à une césure artificielle entre antifascisme « radical » ou « de masse » et en tentant de structurer nationalement ces collectifs via la Conex.

L’échec de la manifestation contre le congrès du FN à Lyon en 2014 témoigne de la difficile reconstruction d’un mouvement antifasciste large et dynamique.

Ce bilan est loin d’être exhaustif. Nous aurions pu détailler le rebond raté de la lutte contre le nucléaire suite à l’accident de Fukushima et les tentatives d’instrumentalisation du réseau Sortir du Nucléaire, le soutien aux mobilisations en entreprises, l’institutionnalisation croissante du mouvement féministe historique et le renouveau, encore balbutiant, autour de la grève des femmes etc. Ce bilan illustre bien la stratégie d’AL sur cette période, articulant implication dans le mouvement social, dans des collectifs unitaires et intervention politique spécifique. Sur toute cette période, l’organisation a su à la fois se donner des priorités d’intervention, tout en mutualisant les expériences des CAL pour donner un écho national aux mobilisations locales.

La mise en œuvre de la stratégie des fronts anticapitalistes

Alternative libertaire a traversé cette période avec pour boussole stratégique les fronts anticapitalistes. Cette orientation a été adoptée à la coordination fédérale de mai 2007. Nous faisions alors le constat que la floraison de luttes locales et éparses rompant la trêve électorale contrastait avec les débats politiques à gauche et au sein de l’extrême gauche et qu’il manquait une poussée militante pour donner à ces luttes un caractère massif et politique.

Nous en déduisons la nécessité de faire « exister un espace anticapitaliste ouvert largement aux militantes et militants issus de la gauche de la rue », avec comme possibles partenaires « les collectifs Bové, la LCR, les Alternatifs, la FA, la CGA, mais aussi la mouvance des militant-e-s de la gauche sociale et syndicale en lisière de ces organisations là ou tout simplement en recherche d’alternative ».

Enfin, nous situions cette stratégie dans la perspective plus large de constitution d’un mouvement large anticapitaliste et autogestionnaire dans lequel AL s’intègrerait sans disparaître, orientation d’AL depuis sa création.

Cette orientation a été largement adoptée à cette coordination fédérale, mais la proposition initiale d’un appel national a été retirée, l’organisation préférant d’abord travailler à l’émergence de fronts anticapitalistes locaux, en menant en parallèle des rencontres avec les partenaires identifiés.

Nous avons alors rencontré plusieurs difficultés. La première, c’est que la LCR a lancé au même moment son projet de Nouveau parti anticapitaliste, se prévalant ainsi d’une posture unitaire et polarisant les attentions, que ce soit au sein du mouvement social ou même, en partie, du côté des libertaires.

Plus tard, le lancement du Front de gauche, promettant de proposer un débouché politique aux luttes, a eu le même effet mais a permis au moins de clarifier les lignes politiques avec l’unification d’un pôle authentiquement réformiste. Il faut attendre 2012 et les crises de ces organisations pour que notre proposition soit entendue voire reprise par certains groupes, notamment au sein du NPA et des Alternatifs.

Du côté des organisations libertaires, nous faisions le constat dès le début que notre proposition d’unité des anticapitalistes serait mal reçue, pour des raisons avant tout idéologiques. Ainsi, aucune d’elles n’a accepté de nous rencontrer au niveau national sur le sujet. Cependant, là-aussi, le travail local a été possible.

Deuxième difficulté, l’articulation entre le front social, les collectifs unitaires politiques larges, la construction d’AL et la construction de fronts anticapitalistes n’a pas été simple. Fallait-il associer des collectifs associatifs aux fronts anticapitalistes ? Ne remet-on pas là en question l’autonomie du mouvement social ? Jusqu’où pousser les limites de l’unité politique anticapitaliste ? Comment associer des inorganisé-es à ces fronts ?

De fait, ces questionnements montrent que l’orientation de fronts anticapitalistes constituait un rééquilibrage dans la stratégie d’AL par rapport à celle des années 90, où l’organisation était immergée au sein de mouvements sociaux alors conquérants, avec pour perspective la fédération de ces mouvements au sein d’un « Front social de l’égalité et de la solidarité », sans stratégie de construction spécifique. Ces questionnements se retrouvent ainsi dans les textes de congrès de cette période, qui réaffirment à chaque fois largement cette orientation et précisent les choses, tout en regrettant une mise en pratique insatisfaisante.

Conséquence de ces difficultés, l’organisation a eu beaucoup de mal à décliner localement cette orientation. En dehors d’expériences locales très partielles, seul le CAL Paris Nord-Est a réussi à monter un réseau anticapitalistes, réactifs aux luttes et organisant périodiquement des réunions publiques, sur la période 2007-2012.

La donne a changé à partir de 2012. L’unification d’un pôle réformiste au sein du Front de gauche, et en conséquence, les crises que cela a engendrées au NPA et aux Alternatifs (auxquelles s’ajoute la crise, plutôt dû au reflux des luttes, de la CNT), a remis au centre du débat la nécessaire unité des anticapitalistes. Ainsi des fronts, dans la durée ou ponctuellement, ont pu être constitués dans le Lot-et-Garonne, à Nantes, Angers, Toulouse, Orléans et dans le Gard.

C’est bel et bien dans l’action que la démarche s’est accélérée : cortèges communs, organisations de concerts ou réunions publiques, soutien aux luttes… Ces initiatives se montent la plupart du temps avec le NPA local, avant tout parce qu’il est bien souvent le seul partenaire anticapitaliste sur la ville, mais réussissent également à entraîner la CNT, le MOC, l’OCML-VP ou la FA. A Albi, Brest, Rennes ou dans l’Hérault, des militant-e-s NPA, Alternatifs, CNT ou FA ont manifesté leur intérêt pour la démarche et tentent de la mettre en œuvre. À Bobigny, une réunion publique et un blog ont été réalisés mais c’est l’effondrement militant du NPA qui n’a pas permis de poursuivre.

Bien entendu il y a des difficultés : tenir sur la longueur n’est pas simple, cela fait une tâche en plus de l’investissement politique et syndical ou associatif, certaines organisations peuvent tirer la couverture à eux. Mais au moins ces difficultés sont identifiées sur la base d’une expérience de terrain.

Prenant acte de cette nouvelle dynamique, la coordination fédérale de septembre 2014 a décidé de faire campagne à l’aide d’une brochure « Développer des fronts anticapitalistes », en direction des militant-e-s politiques et sociaux que nous côtoyons.

Enfin, indépendamment de sa mise en pratique, cette orientation a permis de situer Alternative libertaire comme une organisation ne se résignant ni à la dispersion des forces anticapitalistes, ni au développement d’un petit groupe politique clos sur lui-même.

Cette stratégie demeure aujourd’hui pertinente pour plusieurs raisons. Elle nous évite de nous circonscrire à une forme de construction centrée sur elle-même ou restreinte aux seuls milieux libertaires.

Elle nous place en bonne position, malgré notre faiblesse numérique, pour œuvrer à l’unité des militant-e-s et des organisations, tant localement que nationalement.

Elle nous fixe de solides barrières pour que nos stratégies unitaires ne nous entraînent pas vers des dérives opportunistes. Elle permet de faire travailler ensemble des militant-e-s isolé-e-s de divers groupes politiques et de redonner un peu de dynamique dans les déserts militants.

Elle nous permet, enfin, de faire contact avec des militant-e-s dont les parcours sont divers et de faire vivre un communisme libertaire ouvert et attractif.

Cela a sans aucun doute convaincu des camarades issu-e-s d’organisations plus grosses (notamment NPA et CNT) de nous rejoindre. Il est de même notable que, si l’organisation s’est peu renforcée sur cette période, elle s’est maintenue, contrairement à la plupart des organisations anticapitalistes qui ont connues ou connaissent encore des crises très importantes (NPA, CNT, Alternatifs, CGA).

Reconstruction d’un réseau libertaire international

Si la coordination des forces libertaires au niveau international s’est essoufflée après la période des contre-sommets altermondialistes du début des années 2000, les rencontres internationales de Saint-Imier en 2012 amènent de nouvelles perspectives. Au-delà de l’événement politique en soi, qui regroupe plus de 5.000 personnes pendant une semaine, c’est aussi l’occasion pour le réseau Anarkismo de se réunir physiquement et d’acter de la redynamisation de cet outil.

Après quelques balbutiements et la disparition de plusieurs organisations membres, le réseau connaît un nouveau souffle, via une refondation et l’arrivée de nouvelles organisations. Anarkismo contribue donc à soutenir l’émergence de nouvelles organisations dans le monde ainsi qu’à développer les solidarités internationalistes. AL, via sa commission internationale, s’est particulièrement impliquée dans la relance du réseau, tout comme elle a participé et organisé de nombreuses actions internationalistes durant cette période.

 
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