1974 : La grande grève des PTT

Version imprimable de cet article Version imprimable


L’année 1974 est marquée par des mouvements revendicatifs dans les secteurs des services. Successivement, dans les banques, aux PTT, plus modestement à la SNCF, ces grèves vont faire souffler une brise de créativité et d’auto-organisation directement liée à la force de projection de Mai 68. Mais c’est bien la grève des PTT, par sa capacité à bousculer la marche normale de la société, qui sera le pivot de cette année sociale.

JPEG - 153.4 ko
Une AG de gréviste au bureau de poste de Paris-Louvre.

La grève des PTT de l’automne 1974 est sans doute l’une des plus importantes dans l’histoire sociale de ce secteur professionnel. Démarrée dans les centres de tri, elle s’étend à l’ensemble des services postaux mais aussi des télécoms (alors rassemblés dans un même service public, les PTT).

Elle prend toute sa place dans l’incandescence des années 68, cette décennie d’insubordination ouvrière   [1] et de contestation tous azimuts, dont le glas sonnera avec la défaite des sidérurgistes lorrains en 1979   [2] et, dans la foulée, l’arrivée au pouvoir du PS mitterrandien en 1981.

Mais, six ans après 1968, nombreuses et nombreux sont les salarié-e-s qui sont encore convaincus que « tout passe par la lutte ». C’est l’époque où les différentes organisations d’extrême gauche distinguent l’émergence d’un pôle de radicalité chez les travailleurs et les travailleuses. La Ligue communiste parle par exemple d’« avant-garde ouvrière large », les militants de l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA) de « gauche ouvrière ».

Prélude : la grève des banques

La grève de LIP l’a démontré  [3], l’existence d’une conséquente fraction du prolétariat radicalisée dans les années 68 n’est pas une lubie de gauchiste  : sans se cantonner absolument à ces catégories, les travailleurs plus jeunes, les travailleuses, les immigré-e-s bousculent les équilibres traditionnels. Et ce jusque dans les secteurs des services, particulièrement en cette année 1974.

Dans les banques, le mouvement de grève démarre au mois de février. Il dure de quatre à neuf semaines dans celles affiliées à l’Association professionnelle des banques (APB) ou à la Chambre syndicale des banques populaires, deux semaines à la Banque de France. Portant sur les salaires et les conditions de travail, le conflit est particulièrement soutenu au Crédit lyonnais et à la BNP.

Le mouvement culmine le 28 mars avec une manifestation nationale rassemblant 50.000 employés de banque qui défilent de l’APB au ministère des Finances. Mais c’est surtout par les modalités d’action mises en œuvre que la grève des banques de février, mars et avril 1974 se distingue. Elle y gagne le qualificatif de « Mai des banques ». Auteurs d’un ouvrage collectif paru en octobre 1974, les responsables CFDT de ce secteur consacrent un chapitre aux « modes d’action »  [4]. Ils font un constat  : « Aux actions pratiquées couramment dans le secteur industriel, telles les occupations, se sont jointes, avec l’esprit imaginatif de mai 1968 et des LIP de 1973, d’autres formes de lutte plus nouvelles. »

La première modalité mise en avant est celle de la démocratisation de l’action. Si les auteurs se félicitent de la tenue quotidienne d’assemblées générales, ils considèrent que la mise en place de comités de grève, au Crédit lyonnais et à la BNP Paris, ont « favorisé […], par l’accroissement des militants qui se sont révélés, l’extension du mouvement ».

Les responsables cédétistes ne sont pas néanmoins sans réserves, car encore faut-il que lesdits comités de grèves aient « été élus démocratiquement » ou que « leur attitude n’ait pas été bloquée par un antisyndicalisme sans objet ». La constitution de comités de grève est alors en débat au sein de nombreuses équipes syndicales et parmi les travailleurs et travailleuses radicalisés. Elle est un véritable « cheval de bataille » pour les militants CFDT d’extrême gauche. Au 36e congrès confédéral de la CFDT de Nantes (30 mai-3 juin 1973), les militants de la Ligue communiste sont une vingtaine, délégués par leurs structures syndicale. Ils et elles défendent un amendement en faveur des comités de grève qui obtient 15% des voix   [5].

Derrière cette question des comités de grève, c’est bien celle, plus globale, de l’auto-organisation et de la direction de la lutte par les travailleurs et les travailleuses elles-mêmes qui est posée. Les libertaires ne sont pas en reste qui ne cessent de marteler la centralité de « l’assemblée générale de tous les travailleurs (syndiqués ou non-syndiqués) » rappelant que « l’autogestion sociale passe par l’autogestion des luttes »   [6]. Après celle des banques, la grève des PTT va être une nouvelle expérience d’auto-organisation.

Radicale et créative : la grève aux grévistes !

Si dans les banques, le mouvement s’éteint en avril, c’est en octobre, à La Poste, qu’une longue grève démarre. Partie le 17 octobre du centre de tri de gare de Lyon, c’est dans ce type d’établissement que la grève, qui va s’étendre jusqu’au 2 décembre, sera suivie avec le plus d’intensité. Le 23 octobre, la première manifestation organisée dans les rues de Paris rassemble près de 10.000 grévistes.

PNG - 1.3 Mo
Cliquez pour voir le recto-verso
A l’issue de la grève, la CFDT-PTT édita un disque, avec slogans et chansons.

Le 15 novembre, un mois après le lancement des hostilités, 91% des personnels des centres de tri sont encore en grève  [7]. Le mouvement porte notamment sur la question des effectifs. Dans les centres de tri de région parisienne, le nombre d’auxiliaires, des personnels précaires, a augmenté de 50% en dix ans, de 1965 à 1974. Au début des années 1970, c’est presque 20 à 25% du personnel parisien de centre de tri qui est auxiliaire. Au centre de tri de Paris-Brune, on compte par exemple 380 auxiliaires sur 1.460 postiers.

C’est le cas des militants du groupe ORA implantés sur ce centre de tri. Aisément licenciables, les auxiliaires sont moins payés que les titulaires pour le même travail. Le mouvement de 1974 va revendiquer leur titularisation massive.

À cette revendication centrale s’ajoutent celles, plus classiques, de l’augmentation des salaires et de l’amélioration des conditions de travail. L’entrée des personnels des télécomunicants dans l’action est également liée à la crainte de démantèlement des PTT, avec le scénario d’une session de la branche télécom au trust américain ITT  [8].

Enfin, il ne faut pas négliger non plus la contestation latente, héritée de Mai 68, de l’ordre hiérarchique aux PTT, dont se font l’écho les paroles des chansons des grévistes que la fédération CFDT des PTT éditera en 45 tours à l’issue du mouvement  :
«  On est encadrés, en difficulté
Sur notre casier, il faut s’acharner
On est attaché, pas le droit de parler
Et il faut mendier pour aller pisser  »
.

La bévue du secrétaire d’État aux PTT Pierre Lelong, qui, le 22 octobre, a tranquillement estimé sur les ondes que le travail dans les centres de tri est parmi «  les plus idiots  » qui soient, ne fait qu’accentuer l’envie d’en découdre. Un intense travail de popularisation est pris en charge par les grévistes eux-mêmes et la grève des postiers se caractérise par une véritable explosion créatrice, avec des BD, des chansons, des interventions théâtrales…  [9]. Les négociations au plan national, entre directions syndicales et gouvernement, vont bon train mais les assemblées générales de grévistes y sont attentives, les discutent et votent quotidiennement la poursuite du mouvement.

« Aux PTT comme ailleurs  : le pouvoir aux travailleurs »

Malgré la mise en place de centres de tri parallèles, le courrier ne circulent presque plus  : les tas de sacs postaux amoncelés dans les centres de tri en grève seront une des images fortes de la grève  [10].

Mais il faut compter avec un pouvoir giscardien fraîchement installé – depuis le mois de mai – et peu disposé à céder. Les postiers grévistes attendent alors un relais de leurs camarades cheminots. Partis le 4 novembre, les foyers de grève cheminots s’éteignent le 11, l’action se focalisant sur la journée interprofessionnelle de grève « carrée », c’est-à-dire limitée à vingt-quatre heures, du 19 novembre, appelée par la CGT et la CFDT. Les cheminots, qui ont vécu une grève qualifiée de « juin gauchiste » en 1971, n’épauleront pas les postiers dans un face-à-face avec le pouvoir  [11].

Le 21 novembre les directions syndicales CGT et CFDT appellent à la reprise du travail aux PTT pour « poursuivre la lutte sous d’autres formes »… qui ne sera pas la grève. Le 2 décembre, la reprise est générale.

Mais ces 45 jours de grève sont l’occasion d’une radicalisation importante de la lutte, d’une inventivité et d’une créativité dans la grève qui frappe les esprits. Au-delà, l’historien Bruno Mahouche estime également qu’avec les mouvements de grève de 1974 dans les services, « le mouvement ouvrier, au cours des trente glorieuses, ne s’est pas limité au secteur industriel ». Il ajoute que « pour s’opposer à la domination patronale via des luttes sociales, il a pu compter sur quelques bastions, comme les centres de tri, dont on peut penser qu’ils constituaient un enjeu stratégique pour les syndicats ». C’est un enjeu partagé par les militants d’extrême gauche des PTT, dont celles et ceux de l’ORA, qui vont baigner dans ce mouvement comme des poissons dans l’eau   [12].

PDF - 1.5 Mo
Cliquez pour télécharger le PDF
Un tract du Postier affranchi distribué pendant la grève.

En janvier 1974, les militantes et les militants ORA des PTT ont mis en place une structure souple de groupes d’entreprise publiant un bulletin, Le Postier affranchi. Au centre d’Inter-Archives, le plus important centre d’opératrices et opérateurs télécom de Paris, le groupe ORA publie très régulièrement L’Aller-r’tour, supplément local du Postier affranchi. Même chose au centre de tri de Paris-Brune, surnommé «  le Billancourt des PTT  », où paraît La Pause.

PNG - 585.2 ko
Une du Postier affranchi n°1 de janvier 1974 : la pieuvre capitaliste s’attaque aux PTT

En décembre, les communistes libertaires des PTT reviennent sur leur intervention jugeant qu’ils ont « testé une formule d’organisation qui s’est révélée efficace . Le Postier affranchi, coordination de groupes communistes libertaires d’entreprises, implantés notamment sur la majorité des centres de tri parisiens, mais aussi aux télécoms, aux chèques postaux et en province, a pu apporter, semaines après semaines, ses propositions concrètes et ses critiques »  [13]. Pour contribuer à la popularisation de la lutte et s’adresser aux grévistes, Le Postier affranchi tiendra meeting au 33, rue des Vignoles le 7 novembre.

Durant la grève, les militantes et les militants ORA appuient l’auto-organisation et la reconduction de l’action. Ils et elles soutiennent la plate-forme unitaire  : 1.700 francs minimum, 200 francs pour tous ; titularisation des auxiliaires ; augmentation des effectifs ; amélioration des conditions de travail. Mais les groupes Postier affranchi développent également des propositions stratégiques à l’appui de cette auto-organisation : marche nationale sur Paris ; occupation des locaux ; création de collectifs de solidarité postiers-usagers ; liaisons directes et horizontales des assemblées générales de grévistes  [14]. Ce que ne portent bien sûr pas les directions syndicales CGT et CFDT. Alors que la grève s’étiole, la baisse des cadences témoigne encore de la combativité des postiers.

PDF - 1.6 Mo
Cliquez pour télécharger le PDF
Autre tract du Postier affranchi, distribué en décembre 1974, vers la fin de la grève.

L’administration des PTT riposte par le licenciement de nombreux auxiliaires, particulièrement ceux qui se sont illustrés durant la grève : c’est le cas du secrétaire de la section CFDT du centre de tri de gare de l’Est, par ailleurs militant ORA.

Rassembler la gauche ouvrière

Dans Front libertaire de décembre 1974, les postiers de l’ORA consacrent un long article de bilan à la grève. Évoquant les différents comités d’animation, ils estiment que ceux-ci ont prouvé l’existence d’un « courant nouveau, à gauche du réformisme, constitué par de jeunes travailleurs le plus souvent inorganisés […] inquiétant sérieusement les appareils. » C’est bien dans ces comités, « réponses spontanées aux besoins de la lutte », qu’est le caractère exemplaire de la grève. Pourtant la centralité du syndicalisme, les auteurs de cet article ne peuvent l’évacuer, jugeant la grève « significative de la faculté d’adaptation des bureaucraties syndicales aux besoins de la base », mais notant en retour que malgré la « carence évidente » de ces bureaucraties, « tant pour les problèmes généraux que pour les problèmes locaux […], les travailleurs conservent et conserveront pleine confiance en leurs “représentants” ».

JPEG - 36.8 ko
Une du Postier affranchi n°10 de novembre 1978. L’image des tas de sacs postaux, immortalisée durant la grève de 1974, devient le marqueur de la combativité des centres de tri.

Et l’article de conclure par la nécessité d’un travail des révolutionnaires « tant dans les sections syndicales qu’en dehors », de jouer de toutes les potentialités de la période  : à la fois parler à la frange radicalisée dans l’action et se saisir de l’outil syndical pour ne pas le laisser aux réformistes et aux bureaucrates. Une stratégie fondée sur le développement des contre-pouvoirs et qui s’appuie sur l’expérience concrète de l’action gréviste.

Théo Rival (AL Orléans)

[1] Xavier Vigna, L’Insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d’histoire politique des usines, Presses universitaires de Rennes, 2007

[2] Voir « 1979 : La république populaire de Longwy », Alternative libertaire, mars 2009.

[3] Voir « 1973 : Lip, Lip, Lip, hourra ! », Alternative libertaire, juin 2013

[4] Georges Bégot, Alain Delangre, Antoinette Langlois, Le « Mai » des banques, Syros, 1974

[5] Jean-Paul Salles, La Ligue communiste révolutionnaire (1968-1981), instrument du Grand Soir ou lieu d’apprentissage ?, Presses universitaires de Rennes, 2006

[6] Le Postier affranchi, « Journal des travailleurs libertaires des PTT », n°1, janvier 1974

[7] Bruno Mahouche, « Les origines de la grève des PTT de l’automne 1974 », Revue de l’Ires n° 51, 2006

[8] LCR, numéro de Téléphone Rouge « spécial démantèlement des PTT », décembre 1974, consultable sur Asmsfqi.org

[9] François Maspéro, CFDT-PTT, Des idiots par milliers. Du démantèlement des PTT à la grève de 1974, 1975

[10] Vincent Bouget, La Grève des PTT de l’automne 1974 et les médias, Comité pour l’histoire de La Poste, 2003

[11] Christian Chevandier, Cheminots en grève ou la construction d’une identité (1848-2001), Maisonneuve & Larose, 2002

[12] Théo Rival, Syndicalistes et libertaires, une histoire de l’UTCL (1974-1991), éditions d’AL, 2013

[13] « L’ordre règne aux PTT », Front libertaire des luttes de classes n°37, décembre 1974

[14] « Que faire ? », tract Postier affranchi de décembre 1974

 
☰ Accès rapide
Retour en haut