Après l’échec de Syriza : Pour rompre avec l’austérité, sortir du capitalisme

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Les événements de l’été autour de la dette grecque ont définitivement dévoilé le caractère autoritaire de l’Union européenne et les rouages d’une économie au service des pays dominants. Pour autant, la sortie de l’euro est une fausse solution posant autant de problèmes qu’elle n’en résout. C’est une véritable stratégie révolutionnaire qu’il faut maintenant mettre en place.

Arrivé au pouvoir en janvier 2015, Alexis Tsípras a rapidement entamé une séquence de négociations afin de trouver un « compromis honorable » avec les institutions européennes sur la question de la dette du pays. Il s’agissait pour Syriza de démontrer rationnellement aux technocrates européens que la renégociation de la dette était la meilleure solution pour tout le monde, tout en excluant par avance toute sortie de l’euro. Cette stratégie a vite tourné court et le gouvernement Tsípras s’est retrouvé acculé en juillet. Malgré le refus à 61,3 % par référendum du nouveau plan d’austérité par le peuple grec, le gouvernement Tsípras a capitulé en rase campagne et validé le plan.

Les technocrates européens ne s’embêtent même pas avec un semblant de démocratie parlementaire. Ainsi, qui a entendu parler de la position du Parlement européen lors de la négociation avec la Grèce ? Personne ! Les négociations ont été menées directement entre la Commission européenne [1] , la BCE, le FMI et les dirigeants grecs, et même finalement entre Merkel, Hollande, Tusk [2] et Tsípras.

Les décisions de l’Union européenne ne sont le fruit que de rapports de force directs entre pays… quand il y a désaccord. Car il faut bien dire que, le plus souvent, il y a accord général pour se servir de l’UE afin d’imposer des reculs sociaux dans tous les pays, y compris le sien. Certains chefs d’État se sentent parfois assez en confiance pour faire valider ce qu’ils ont défendu auprès de l’UE par référendum. On pense à Maastricht en 1992 ou au traité constitutionnel en 2005… et à la façon dont les gouvernements se sont assis sur les résultats de ces référendums quand ils les désavouaient. Et pourtant il y a toujours une partie de la « gauche », pour demander béatement plus de pouvoirs pour le Parlement européen ou pour faire croire que la structuration de l’UE constitue une base réformable, qui peut être utilisée pour tirer les droits sociaux vers le haut. La coalition Syriza est ainsi issue du parti Synaspismós, qui avait appelé à voter pour le traité de Maastricht. Elle a depuis fait un retour critique sur cette position mais reste imprégnée de l’idée que l’appartenance à l’UE et à la zone euro constitue un progrès. C’est ce qui l’a conduite à prétendre renégocier sa dette au sein des institutions européennes, mais en excluant toute rupture… avec le résultat qu’on connaît.

L’euro, outil austéritaire

L’euro, lancé en 1999, a toujours été indexé sur l’économie allemande, la plus performante de la zone euro. Ainsi, l’euro est maintenue comme une monnaie « forte » car cela convient aux exportateurs allemands. Mais pour les autres pays, moins compétitifs et qui ne peuvent plus dévaluer leur monnaie pour l’être davantage, cela rend difficile d’exporter hors de la zone euro. C’est une des raisons des difficultés économiques de la Grèce et de nombreux pays du sud de l’Europe. De plus, le gouvernement social-démocrate de Schröder, suivi par celui de droite de Merkel, ont complètement détruit les acquis des salarié-e-s allemands : baisse des salaires, chasse aux chômeurs, etc. La compétitivité allemande est donc aussi bâtie sur le moins-disant social (et pas seulement sur la puissance industrielle), ce qui a permis aux capitalistes allemands de conquérir des parts de marché au sein de la zone euro. C’est cette voie antisociale pour retrouver de la compétitivité que le gouvernement allemand aimerait voir suivre par l’ensemble des pays européens.

Les capitalistes des autres pays européens et les gouvernements à leur service en ont profité pour exiger une harmonisation par le bas, au nom de la restauration de leur compétitivité. Jamais ils n’ont défendu la moindre harmonisation des droits des salarié-e-s à l’échelle européenne, quelle que soit leur couleur politique ou leurs affirmations dans les médias. Les travailleurs, eux, ont par contre tous été perdants, qu’ils soient allemands, français ou grecs.

Finalement, les pays les plus puissants au départ (Allemagne, France) ont pu asseoir leur domination impérialiste et vassaliser les petits pays, qui espéraient en rentrant dans la zone euro bénéficier de la performance des puissances impérialistes. Notamment, l’entrée des pays de l’Est dans ­l’Union européenne a permis de mettre une pression compétitive, via par exemple des délocalisations, sur les pays les plus faibles (Portugal, Italie, Grèce, Espagne). Ceux-ci ont compensé artificiellement leur perte de compétitivité par l’explosion de leur dette, d’abord via des banques puis via les États qui ont volé au secours des banques en leur rachetant la dette grecque [3]. Ils veulent maintenant faire payer la Grèce et pratiquent un véritable racket : la Grèce ne pouvant rembourser, on lui prête à des taux moins favorables et on exige d’elle un plan d’austérité, qui enfonce encore plus le pays dans la crise, ce qui l’empêche d’assurer sa nouvelle échéance de remboursement, etc. La commission sur la vérité de la dette grecque estime ainsi que « 2,614 milliards d’euros d’intérêts ont été remboursés par la Grèce aux États membres en mars 2012 ». Les États, Allemagne en tête, qui accusent les Grecs d’être des fainéants qui ne veulent pas payer s’en sont donc mis plein les poches.

Aujourd’hui, il n’y a plus de « gâteau » à partager : c’est la crise et le défaut de paiement est proche. Le seul enjeu pour les pays impérialistes et les capitalistes est de maintenir leur domination, pas de trouver la solution de sortie de crise la moins pire pour tout le monde [4] . Le gouvernement Tsípras a cru pouvoir négocier au prétexte qu’un Grexit [5] mettrait en péril la stabilité de l’euro et donc de l’économie européenne. Mais les fluctuations de celui-ci lors des cinq mois de négociations sont restées faibles. À partir de là, il n’était pas question du moindre compromis mais uniquement de mater Syriza, afin notamment d’éviter toute contagion, en particulier à l’Espagne, où Podemos a le vent en poupe à l’approche des élections législatives.

La peste ou le choléra

Pour autant, sortir de l’euro, est-ce la bonne solution pour la Grèce et, plus généralement, pour les pays voulant rompre avec l’austérité ? Il s’agit en effet du mot d’ordre principal de la plateforme de gauche de Syriza ou de la coalition Antarsya [6] , ou d’intellectuels comme Jacques Sapir (qui déclarait récemment possible « à terme » une alliance avec le FN) ou Frédéric Lordon en France.

Il est important de signaler qu’en cas de sortie de l’euro, la nouvelle monnaie alternative serait immédiatement dévaluée. Cela redonnerait de la compétitivité aux exportations grecques, mais le prix à payer serait une augmentation du coût des importations, donc celui de bon nombre de denrées de base pour le peuple grec et aussi de produits nécessaires à l’économie (énergie par exemple). Or si l’économie grecque a quelques potentialités [7] , elle reste considérablement dépendante des importations.

L’intérêt d’une sortie de l’euro serait donc avant tout pour le gouvernement grec de reprendre la main sur son économie, et de pouvoir ainsi annuler unilatéralement une partie de sa dette, sans avoir à encourir une quasi-fermeture de ses banques comme après le référendum du 5 juillet.

Mais malgré tout, d’autres pressions seraient employées. Ainsi, de mémoranda en mémoranda, la Grèce s’est vu imposer une mise sous tutelle croissante par la troïka (par exemple sur la levée des impôts [8] ), que le nouveau mémorandum accepté par Tsípras en juillet renforce, afin de prévenir toute tentative de non-remboursement de la dette. Plus généralement, les puissances impérialistes européennes ne laisseront pas la Grèce annuler tout ou partie de sa dette ou développer une politique protectionniste sans mettre en place des mesures de rétorsion économique, comme en ont fait l’objet Cuba ou le Venezuela par exemple.

Mais surtout, même en admettant qu’une sortie de l’euro serait bénéfique pour l’économie grecque, c’est-à-dire le patronat grec, reste à savoir quelles seraient les retombées pour les salarié-e-s, qui auront payé le prix fort avec l’envolée des prix des produits importés. Là encore il faudrait obtenir un compromis avec les capitalistes grecs. C’est dans ce but que le gouvernement grec a donné des garanties au patronat, en n’augmentant pas le salaire minimum, en ne touchant pas à l’exemption d’impôts des armateurs et de l’Église, en faisant alliance avec le parti de droite souverainiste Anel, en maintenant un budget militaire faramineux [9]… ce qui n’a aucunement empêché le patronat de soutenir la troïka contre Syriza.

La situation actuelle, l’échec de Syriza, montre qu’aucun gouvernement ne peut obtenir quoi que ce soit de sérieux dans le cadre capitaliste. Sortir ou non de l’euro, si ça n’est pas dans la perspective de rompre avec ce cadre, c’est donc choisir entre la peste et le choléra. Ce qui sera déterminant pour rompre avec l’austérité, c’est la mobilisation des travailleurs, des jeunes, des chômeurs, et la popularisation de la nécessité de rompre avec le capitalisme. L’expropriation des capitalistes grecs, la socialisation des moyens de production, leur autogestion, doivent être mises à l’ordre du jour.

Or le gouvernement Tsípras est arrivé au pouvoir dans un contexte de démobilisation du mouvement social grec, ce retournement électoral étant considéré par beaucoup de militants comme une fin en soi, une solution au reflux des luttes. On a les mêmes ritournelles en France avec le « débouché politique des luttes ».

La situation est en train de changer : au-delà du rejet de l’austérité montré par le référendum du 5 juillet par les classes populaires grecques, on a pu voir, le 15 juillet, jour du vote de l’accord au Parlement grec, une manifestation unitaire rassemblant 15 000 personnes à l’appel de la centrale syndicale des fonctionnaires (Adedy), du parti communiste grec et son front syndical, de la gauche de Syriza, d’Antarsya et des anarchistes a eu lieu. Les classes populaires grecques reprennent donc le chemin de la rue, dans une unité notable pour ce pays où le mouvement ouvrier est considérablement divisé. Et pour la première fois depuis l’arrivée de Syriza au pouvoir en janvier, la police a frappé et procédé à des arrestations. Quatorze militants risquent la prison ferme [10] . Le gouvernement Tsípras va maintenant devoir faire appliquer le nouveau mémorandum et a dissous le Parlement pour espérer à l’issue de nouvelles élections le 20 septembre avoir une majorité sans son aile gauche, qui a scissionné pour former un nouveau parti, l’Unité populaire.

Reste en France à accentuer le soutien au peuple grec, aujourd’hui largement dominé par le Front de gauche, qui maintient un soutien acritique à Tsípras et a relayé le mythe d’un compromis possible… avec Hollande comme médiateur [11]  ! Une position sur laquelle les militants ne manquent pas de s’interroger. Il va donc falloir débattre au sein du mouvement social de cette expérience que beaucoup auraient voulu importer en France et qui a polarisé et polarise encore, à juste titre, les attentions.

Grégoire Mariman (AL Orléans)

[1] Constituée d’un représentant de chaque pays de l’UE.

[2] Président de la Commission européenne

[3] Aujourd’hui, les pays de la zone euro détiennent 195 milliards d’euros sur les 322 milliards d’euros d’endettement de la Grèce, dont 56,5 pour l’Allemagne, et 42,4 pour la France.

[4] Notons cependant que la BCE a fini en mars par baisser l’euro pour deux ans, en baissant ses taux d’intérêt, donc en facilitant ses prêts aux banques, afin d’éviter que l’ensemble de la zone euro s’enfonce dans la crise.

[5] Sortie forcée de la Grèce de la zone euro.

[6] Proche du NPA en France.

[7] Dans le tourisme, le commerce, l’agriculture, l’armement maritime, et avec quelques ressources minières.

[8] Ainsi, dans le fameux plan B élaboré par l’ex-ministre des Finances Varoufakis, qui lui vaut aujourd’hui une accusation de haute trahison, la mise en circulation d’un système bancaire parallèle, indépendant de la BCE, se doublait d’un piratage de la direction des finances publiques, c’est-à-dire des impôts grecs, aujourd’hui sous tutelle de la troïka, afin de contourner celle-ci.

[9] La Grèce et Israël ont également signé, le 19 juillet, un pacte militaire prévoyant des « entraînements conjoints ».

[10] 10. Voir le communiqué unitaire « Non à la répression des militants antiaustérité. Relaxe immédiate », signé par AL.

[11] Voir la « Lettre ouverte à François Hollande : non au coup de force de la BCE contre la démocratie », signée par des dirigeants du Front de gauche, d’Attac, d’EELV, du MJS, de l’Ecole émancipée et de Solidaires. Un extrait : « En refusant ce diktat de la BCE, en exigeant que du temps soit donné aux négociations de bonne foi entre partenaires européens, vous pouvez encore interrompre cette mécanique. » Mélenchon déclarait dans un même registre : « On peut changer complètement la donne par la voie démocratique, par la voie pacifique, en passant par le bulletin de vote ».

 
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