histoire

1865 : La révolte des anciens esclaves de Morant Bay en Jamaïque

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En 1865, l’esclavage est aboli en Jamaïque depuis trente ans. Pourtant, les conditions de vie des anciens esclaves, désormais affranchis, vont mener à l’une des révoltes les plus marquantes de l’histoire du pays qui laissera des traces jusqu’à aujourd’hui. La répression aveugle et sanguinaire menée par les autorités coloniales britanniques fera près de mille morts et laissera des milliers de personnes sans abri, coupables d’avoir osé contester l’ordre colonial.

L’esclavage est aboli en Jamaïque le 6 août 1834 avec ­l’adoption du British Emancipation Act. Cette loi est en grande partie le fruit d’une série de révoltes et de grèves sur l’île connue sous le nom de « guerre des baptistes » qui est réprimée dans le sang en 1831.

Misère de l’esclavage, misère du salariat

Après une période transitoire de quatre ans, la Jamaïque obtient une « émancipation complète » le 1er août 1838 qui garantit en théorie le droit de vote à tous les anciens esclaves. Mais les conditions réelles d’exercice du pouvoir politique restent proches de celles de la période précédant l’émancipation. L’obtention du droit de vote est en effet soumise à un impôt appelé poll tax qui exclut de fait la plupart des Noirs qui n’ont pas les moyens de s’acquitter des sommes requises [1] .

Aux élections de 1864, il y a trente-deux Noirs pour un Blanc en Jamaïque mais seuls 2.000 Jamaïcains noirs ont effectivement le droit de vote sur une population de plus de 436.000 personnes.

La situation sociale et économique des anciens esclaves est désastreuse. Les lois qui abolissent l’esclavage garantissent des compensations aux planteurs blancs mais, en aucun cas, aux esclaves « émancipés » qui se retrouvent sans travail et sans moyens de subsistance [2].

Le début des années 1860 est marqué par une succession d’inondations et de sécheresses qui anéantissent les cultures vivrières des anciens esclaves. Ces intempéries ainsi que la fermeture du marché du sud des États-Unis pendant la guerre de Sécession mènent également à une série de faillites dans l’industrie du sucre, augmentant ainsi le chômage déjà massif. Dans la décennie qui précède la révolte de Morant Bay, l’île est également victime d’une épidémie dévastatrice de choléra et de variole. Le pouvoir colonial néglige entièrement la population noire, laissant les anciens esclaves mourir dans des hôpitaux délabrés et surpeuplés.

Dans ce contexte, les tensions montent entre les planteurs blancs et les anciens esclaves. Cette situation va pousser Edward Underhill, missionnaire baptiste, à écrire une lettre au secrétaire d’État britannique aux colonies pour dénoncer « l’extrême pauvreté du peuple ». Il y annonce notamment qu’il va lancer une grande enquête dans toutes les paroisses de l’île afin de déterminer précisément les conditions de vie des esclaves affranchis. Les résultats qu’il obtient confirment ses observations et, en avril 1865, ces résultats sont envoyés à la reine sous la forme d’un cahier de doléances. Les auteurs réclament notamment un assouplissement du régime fiscal qui étouffe la population de l’île.

Soulèvement spontané

La réponse officielle, qui ne se fait pas attendre, explique en substance que les Jamaïcains pauvres souffrent avant tout de leur manque de volonté et d’ardeur au travail, alors même que le chômage atteint des records. En juillet, le gouverneur de l’île Edward John Eyre, fait circuler 50.000 copies de cette réponse royale dans tout le pays, ce qui va mettre le feu aux poudres.

Le 7 octobre 1865 se tient à Morant Bay le procès d’un homme noir qui a commis le délit de s’introduire sur les terres d’une plantation depuis longtemps abandonnée. James Geoghegon est originaire du même village que l’accusé, Stony Gut, et assiste aux débats avec d’autres villageois venus en soutien. Pendant la séance, il ne peut contenir sa colère et interrompt l’audience. La police tente de l’expulser du tribunal, mais ses camarades le soutiennent et s’en prennent aux agents qui sont légèrement blessés.

Deux jours plus tard, des mandats d’arrêt sont délivrés à l’endroit de vingt-huit personnes ayant participé aux incidents afin de les appréhender et de les interroger. Lorsque la police arrive à Stony Gut, une foule de plusieurs centaines de Noirs encercle et menotte les agents. Paul Bogle, diacre de l’église baptiste, figure importante de la communauté rurale de Stony Gut, écrit au gouverneur de l’île pour dénoncer « une attaque intolérable commise par la police sur ordre de la justice à laquelle nous avons été contraints de résister ».

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Paul Bogle (vers 1815-1865)
Le meneur de la révolte reste un symbole de résistance à l’oppression. En 1965, dans l’euphorie de l’indépendance, l’artiste Edna Manley, mère du futur Premier ministre Michaël Manley, réalise cette statue d’un Paul Bogle en guerrier imposant.

Répression éclair

Le 11 octobre, une foule de cinq cents Noirs emmenés par Paul Bogle marche sur Morant Bay avec des drapeaux, des cornes de brume et quelques armes rudimentaires. Lorsqu’ils arrivent, le tribunal est défendu par une milice de volontaires censés protéger l’administration coloniale. La situation dégénère rapidement et les insultes et jets de projectiles font perdre leur sang-froid aux miliciens totalement inexpérimentés.

L’ordre est donné de tirer et sept manifestants meurent sous les balles. Les miliciens se barricadent alors à l’intérieur du tribunal avec les magistrats et les édiles locaux. Excédés par la mort de leurs camarades, les manifestants mettent le feu au bâtiment et tuent la plupart de ceux qui tentent de s’en échapper. Dans les jours qui suivent la colère se propage dans les plantations environnantes et une centaine de propriétaires blancs sont tués par des groupes d’esclaves affranchis.

La réponse des autorités est rapide et particulièrement brutale. La loi martiale est déclarée et le gouverneur Eyre envoie l’armée pour réprimer la rébellion. Mais la répression s’exerce sans discrimination contre des villages entiers : femmes, hommes et enfants sont massacrés sans autre forme de procès et certains des corps sont pendus aux ruines du tribunal de Morant Bay en guise de dissuasion ; 439 personnes sont tuées par les soldats et plus de mille maisons sont incendiées ; 354 personnes dont Paul Bogle sont arrêtées, sommairement jugées et exécutées.

George William Gordon, homme politique noir et membre du parlement jamaïcain, subit le même sort alors qu’il se trouve à Kingston, bien loin de Morant Bay, au moment des événements. Plus de six cents personnes subissent des châtiments comme la flagellation publique ou sont envoyées en prison pour de longues peines sans aucune raison valable.

L’attitude du gouverneur Eyre et en particulier l’exécution de George William Gordon provoquent un débat dans l’opinion publique britannique. En décembre 1865, The Jamaica Committee est créé par un groupe d’hommes politiques, d’écrivains et de scientifiques abolitionnistes pour dénoncer la répression menée par le gouvernement de l’île. Une commission d’enquête royale conclut à la culpabilité du gouverneur Eyre qui est démis de ses fonctions et renvoyé en Grande-Bretagne. Entre 1866 et 1868, The Jamaica Committee, représenté notamment par le philosophe et économiste libéral John Stuart Mill, intentera trois procès à Eyre pour meurtre et abus de pouvoir. Mais à chaque fois le grand jury refusera de le condamner ainsi que ses subordonnés. La peur inspirée aux planteurs par ces événements est tellement forte que la Constitution est modifiée pour replacer l’île sous le contrôle direct du gouvernement britannique.

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Edward John Eyre (1815-1901)
L’implacable gouverneur britannique de la Jamaïque sera soutenu par quelques écrivains, comme Charles Dickens, lorsqu’il devra répondre de sa répression sanglante devant la justice.

L’héritage de Morant Bay

L’héritage le plus significatif de cette révolte est celui laissé dans la conscience populaire du pays. L’histoire de la Jamaïque est marquée par une série de révoltes depuis la prise du territoire par les Anglais en 1655 (voir ci dessous), mais celle de Morant Bay est sans doute l’une des plus symboliques. Elle montre notamment la persistance du système esclavagiste bien après l’abolition, tant au niveau du pouvoir politique que des conditions économiques et sociales. George William Gordon et surtout Paul Bogle sont devenus des héros nationaux jamaïcains, mais ils restent surtout des figures emblématiques de la conscience noire de l’île.

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« Am I A Man and A Brother ? » (Suis-je — vraiment — un homme et un frère ?)
Cette caricature raciste, montrant un révolté manifestement fou et sanguinaire, est parue en novembre 1865 dans le magazine satirique Fun. Elle détourne le slogan du mouvement abolitionniste « Am I Not A Man and A Brother ? » (Ne suis-je pas — moi aussi — un homme et un frère ?).

La révolte de Morant Bay sera l’un des modèles des mouvements sociaux qui mèneront à l’indépendance de la Jamaïque en 1962. La mémoire en sera brandie par ­Marcus Garvey, les rastas ou lors des grandes grèves et révoltes de 1938.

Elle est également présente dans la culture populaire de l’île, notamment dans les romans Revenge de H.G. de Lisser en 1918 et New Day de V.S. Reid en 1949. L’un des récits les plus poignants de cet événement, qui montre son influence persistante dans la culture de l’île, se trouve sans doute dans la chanson 1865 (96 Degrees In The Shade) du groupe de reggae Third World, en 1977 :

« 96 degrees in the shade
You caught me on the loose, fighting to be free
Now you show me a noose on a cotton tree
Entertainment for you, martyrdom for me… »

Traduction :

« 35 degrés à l’ombre
Tu m’as rattrapé alors que je m’échappais et que je combattais pour la liberté
Et maintenant tu me montres une corde au bout d’une branche
Un spectacle amusant pour toi, le martyre pour moi… »

David (AL Alsace)


L’ÎLE REBELLE

Selon la légende, les esclaves les plus indisciplinés étaient débarqués des bateaux négriers anglais lors du premier arrêt aux Antilles, la Jamaïque…

Lorsque les Anglais reprennent l’île aux Espagnols en 1655, ils commencent à déporter des Africains pour travailler dans les champs de canne à sucre : plus d’un million de personnes y seront réduites en esclavage jusqu’au début du XIXe siècle.

Tout au long des quatre siècles de colonisation britannique, les esclaves et leurs descendants n’auront de cesse de se révolter notamment sous l’influence des Marrons.

Ce terme désigne des esclaves échappés des plantations ayant formé des communautés autosuffisantes dans les collines du centre de l’île où ils font survivre les traditions africaines et s’opposent régulièrement aux autorités coloniales. Ils font également de nombreux raids sur des plantations afin de libérer d’autres esclaves du joug colonial.

La première guerre des Marrons éclate en 1720 et dure jusqu’en 1739. Elle oppose les esclaves qui se sont libérés aux troupes britanniques qui tentent d’asseoir leur pouvoir sur les territoires contrôlés par les Marrons.

En presque vingt ans, les autorités coloniales ne parviennent pas à réduire la résistance. Les Marrons acquièrent une réputation de féroces guerriers qui a laissé de nombreuses traces dans la culture populaire jamaïcaine. En 1760, un esclave nommé Tacky et un groupe de ses camarades prennent le contrôle des plantations où ils travaillent, tuant les propriétaires. S’ensuit une série de révoltes où les esclaves rebelles tuent soixante Blancs avant d’être brutalement réprimés : 500 esclaves perdent la vie. Entre 1795 et 1796, une centaine d’esclaves échappés des plantations résistent à plus de 5.000 soldats britanniques pendant plus de cinq mois avant de se rendre. C’est la deuxième guerre des Marrons.

En 1831, la guerre des Baptistes mobilise plus de 60.000 esclaves (dont 500 seront tués), ce qui en fait la plus grande révolte d’esclaves dans l’histoire des Antilles britanniques.

Cette tradition de résistance se poursuivra après la fin de l’esclavage et la révolte de Morant Bay. Au XXe siècle, cet héritage s’incarnera notamment dans la figure de Marcus Garvey qui, émigré aux États-Unis, fondera et mènera la plus grande association noire de l’histoire du pays. Il milite notamment pour le rapatriement des descendants d’esclaves sur le continent africain.

Dans les années 1930 et 1940, les adeptes du mouvement rasta s’empareront de territoires dans les campagnes et dans la capitale Kingston afin d’y fonder des communautés noires autosuffisantes et indépendantes du gouvernement central. Ils feront l’objet de nombreuses vagues de répression mais obtiendront également des victoires significatives.

À la suite de la dépression de 1929, le pays connaît un déclin économique qui va mener à une série de grèves et de révoltes en Jamaïque et dans les îles environnantes, autant de mouvements qui mèneront ultimement à l’indépendance de la plupart des colonies britanniques aux Antilles dans les années 1960.


TRENTE-CINQ ANS SANS ESCLAVAGE NI LIBERTÉ

1831 Guerre des Baptistes.

1834 Abolition de l’esclavage en Jamaïque.

1838 Émancipation de l’île qui est désormais gouvernée par des autorités locales issues de la plantocratie.

7 octobre 1865 Incidents lors du procès d’un Noir à Morant Bay, des policiers sont molestés.

11 octobre Cinq cents Noirs menés par Paul Bogle marchent sur Morant Bay. La milice des planteurs fait feu et tue sept personnes. La foule incendie le tribunal et tue miliciens, juges et planteurs. La révolte se propage aux alentours.

13 octobre Le gouverneur Eyre déclare la loi martiale et envoie l’armée réprimer la révolte. Huit cents personnes sont tuées et près de 1.000 maisons incendiées.

23 octobre Paul Bogle et George William Gordon sont condamnés et exécutés.

13 novembre La loi martiale est suspendue.

1866 Eyre est démis de ses fonctions et renvoyé en Grande-Bretagne. Il sera jugé trois fois mais ni lui ni ses subordonnés ne seront condamnés.


Illustration : Paul Bogle, par Maria Papaefstathiou

[1] C’est le même type d’impôt qui va exclure les noirs du système électoral dans les États du sud États-Unis entre la fin de la guerre de sécession en 1865 et le mouvement des droits civiques en 1963.

[2] On estime qu’à cette période environ 60.000 noirs ont un emploi alors que 130.000 sont au chômage.

 
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