Histoire

Génocide des Arméniens : un siècle de négationnisme d’État

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Avril 1915-février 1916 : 1,5 million d’Arméniens et Arméniennes sont déportés et exterminés par les autorités ottomanes dans une volonté explicite de faire disparaître cette communauté du territoire de l’empire. Cent ans plus tard, la diaspora arménienne ne peut toujours pas commémorer ce drame dans la dignité. Le combat pour la reconnaissance du génocide fait désormais partie intégrante de son histoire.

En 2014 le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan (aujourd’hui président de la République) présentait ses condoléances pour les « événements » de 1915, refusant toutefois la qualification de « génocide » et ne se positionnant pas clairement sur la notion de « massacre ».

Le geste était diplomatique, sûrement motivé par les enjeux économiques (la candidature à une entrée dans l’Union européenne), mais il semblait témoigner d’une conscience réelle de la signification des massacres de 1915. Il était cependant aussitôt contrebalancé par une provocation cynique : le choix du 24 avril 2015 pour commémorer la bataille de Gallipoli [1].

Or, le 24 avril est également la date hautement symbolique du début du génocide des Arméniens, en 1915.

Le racisme et le négationnisme en Turquie sont structurels et politiques. Moins de 10 % des Turcs reconnaissent aujourd’hui qu’il y a eu génocide [2]. Et pour cause. Dans une omission générale, les faits ne sont pas enseignés et sont même niés à l’école publique comme à l’Université.

En plus de cette éducation au négationnisme, l’État encourage le sentiment de haine raciale contre la population arménienne en subventionnant, dans la ville d’Iglir, un musée d’un prétendu « massacre des Turcs organisé par les Arméniens », qui expose des documents inventés de toutes pièces.

La volonté d’en finir avec la mémoire populaire arménienne et d’occulter cet épisode de l’histoire ottomane est donc confirmée. Ce négationnisme est la perpétuation du génocide, en ce sens qu’il est motivé par les mêmes raisons idéologiques qui conduisirent à l’extermination : l’homogénéisation culturelle et ethnique de la population, pour la conformer à l’idéal du fascisme panturquiste.

Paranoïa nationaliste

Côté judiciaire, nombre d’intellectuels et de militants turcs qui se sont exprimés pour la reconnaissance du génocide, ont connu la prison au nom de l’article 301 de la Constitution, emblème de la paranoïa nationaliste turque, qui interdit « l’insulte à l’identité turque » [3].

Les actes négationnistes et racistes persistent aussi fermement dans la société civile. On se souvient de l’assassinat, en 2007, du journaliste militant Hrant Dink, en plein jour dans une rue d’Istanbul par un jeune nationaliste turc. Plus récemment, on peut citer l’affaire Dogu Perinçek, un nationaliste turc qui a porté devant la Cour européenne des droits de l’homme son droit à la négation du génocide, qu’il qualifie de « mensonge impérialiste international », suggérant l’existence d’un complot contre la Turquie.

Il faut bien comprendre que la bataille sur l’emploi du terme « génocide », n’est pas que sémantique. Si l’État turc admettait qu’il y a eu génocide, cela signifierait – en plus de porter une responsabilité morale en contradiction avec l’idéologie dont il a hérité – devoir combattre le racisme structurel et promouvoir les droits des Arméniens en tant que communauté culturelle.

Et puis, surtout, cela signifierait réparer. Réparer, cela implique des dommages et intérêts, et la restitution des terres aux descendants des victimes [4]. Et cela, la Turquie, qui a construit un mausolée à Talaat Pacha (un des principaux commanditaires du génocide) ne le fera pas.

Une histoire actuelle

Sans en aucun cas se satisfaire de la situation, la sympathie de plus en plus large, en Turquie, pour la cause arménienne, est enthousiasmante. Mais le nombre de gens conscients reste généralement restreint à ceux et celles qui ont accès à la science historique et à la possibilité de formuler des critiques.

L’auteure de cet article est convaincue que l’impérialisme, le fascisme et le racisme qui s’entretiennent mutuellement en Turquie cèderont face au combat commun des peuples qui en sont victimes.

L’histoire du peuple arménien est encore actuelle pour lui-même, mais aussi pour d’autres peuples (comme l’exemple flagrant des Palestiniens). La compréhension de nos histoires respectives permet de saisir nos causes communes tout en gardant à l’esprit leurs spécificités. D’autres minorités, comme les Kurdes, les Grecs et les Syriaques sont toujours concernées par beaucoup de problématiques communes. C’est par le respect de chacun, dans sa particularité, qu’une réelle solidarité peut se construire, et empêcher à l’avenir ces rapports d’oppression qui sont si souvent fatals.

Némésis Atabekian (amie d’AL)


CENTENAIRE DU GÉNOCIDE

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[1Pendant la Première Guerre mondiale, la presqu’île de Gallipoli fut le théâtre d’affrontements meurtriers entre l’armée ottomane et le corps expéditionnaire franco-britannique

[2D’après Le Monde du 23 avril 2015, un sondage réalisé à Istanbul à la fin de 2014 par le Centre d’études économiques et de politique étrangère a révélé que seules 9,1% des personnes interrogées aimeraient voir leurs dirigeants reconnaître le génocide, 23,5% considèrent que les Arméniens n’étaient pas les seules victimes et 21,3% estiment qu’il ne faut prendre aucune nouvelle initiative sur ce dossier. Un quart des personnes sollicitées n’ont pas souhaité répondre.

[3« Turquie : Amnesty International réagit à l’usage de l’article 301 », sur le site du Comité de défense de la cause arménienne (4/12/2005)

[4L’Histoire, février 2015, page 50.

 
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