Entretien

Jean-Luc Morucci (STC) : « L’unité syndicale ne s’est construite qu’après l’action du Pascal-Paoli »

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La grève de la SNCM a mis le Syndicat des travailleurs corses (STC) au premier plan de l’actualité, entraînant à son sujet nombre d’interrogations et de commentaires hostiles dans la presse bourgeoise et méfiants dans les mouvements sociaux et à l’extrême gauche. C’est pourquoi le mensuel Alternative libertaire a souhaité donner directement la parole à cette organisation. C’est Jean-Luc Morucci, 55 ans, fonctionnaire territorial et syndiqué STC depuis 1986, qui nous a répondu au nom du secrétariat national du STC.

Alternative libertaire : À notre sens, la « prise » du Pascal-Paoli par les marins du STC, le 28 septembre, était légitime et exemplaire. Ce type d’action est-il exceptionnel, ou s’inscrit-il dans une stratégie d’action directe volontiers pratiquée par le STC ?

Jean-Luc Morucci : À situation exceptionnelle, action exceptionnelle. Le STC n’est pas particulièrement friand de coups d’éclats. Par contre, il n’a jamais hésité à se donner les moyens de la lutte. Par exemple en intervenant de l’extérieur pour imposer une section, une occupation, une négociation à un patron qui n’en voulait pas. Par contre, nous avons toujours agi à visage découvert et en utilisant les moyens classiques du combat syndical.

Auriez-vous des exemples d’actions du même genre, menées par votre syndicat, et qui n’auraient pas été médiatisées de la sorte ?

J.-L. M. : Dans un autre registre, on peut citer des actions menées pour empêcher que des élections ne se tiennent dans des administrations où nous avions été interdits de candidature : après avoir enlevé toutes les urnes, nous les avons entassées devant la préfecture de région, entourées d’un beau ruban rose, en guise de cadeau au préfet…

Avec l’action unilatérale du Pascal-Paoli, le STC n’a-t-il pas pris le risque de rompre l’unité syndicale dans le conflit de la SNCM ?

J.-L. M. : Non, au contraire. La CGT a appelé à la grève sans concertation préalable : « l’unilatéralisme » est de son côté. L’unité syndicale ne s’est construite qu’après l’action du Pascal-Paoli. Les dirigeants de la CGT ne pouvaient plus ignorer notre organisation dont les militants démontraient une telle détermination.

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A Barcelone, en juin 2001, contre le sommet de la Banque mondiale.
De g. à dr., Alain Mosconi (secrétaire national STC-Marins), Jean-Luc Morucci (secrétaire national) et Jacky Rossi (secrétaire général du STC).

De façon générale, quelles sont vos relations avec les autres syndicats ?

J.-L. M. : Pas très bonnes, dans la mesure où les centrales françaises, surtout la CGT, ont toujours trouvé tous les prétextes pour nous écarter des mobilisations unitaires. Pour notre part, nous n’avons jamais craint l’unité syndicale. Nous la pratiquons largement au niveau de l’entreprise ou de chaque administration. Nous la recherchons systématiquement au niveau de l’île parce que les travailleurs ont besoin de l’unité de leurs organisations pour envisager des combats victorieux. Nous l’avons constaté dans le conflit sur les retraites : le refus des confédérations d’appeler à la grève générale a pris, en Corse, la forme du rejet du STC. Les fonctionnaires, isolés, ont perdu.

La lutte de la SNCM pose des questions hautement politiques. Quel projet le STC défend-il pour le service public de transport Corse-continent ?

J.-L. M. : Nous partons de l’existence de ce qu’on appelle « l’enveloppe de la continuité territoriale ». C’est de l’argent public destiné à « remplacer » virtuellement, au niveau du coût, le bras de mer entre le continent français et la Corse par une ligne de chemin de fer. L’Europe exige que l’utilisation de cette enveloppe soit soumise à un appel d’offres régi par la règle du moins-disant. Nous sommes contre. Partant du principe que la Corse doit, pour maîtriser son avenir, commencer par maîtriser ses transports extérieurs, nous sommes pour la création d’une compagnie régionale à capitaux majoritairement publics. Nous sommes pour que l’argent public soit attribué à cette compagnie selon les règles du « marché négocié ». Nous sommes pour que les compagnies privées soient strictement financées par de l’argent privé.

Il est un sujet qui a fait couler beaucoup d’encre, c’est la revendication de la « corsisation des emplois ». Qu’entendez-vous par là ?

J.-L. M. : En ce qui concerne la définition du peuple corse, le STC n’est pas pour rien dans l’adoption du concept de « communauté de destin ». Dès notre deuxième congrès, nous avons débarrassé le mot d’ordre en question de toute connotation ethnique. Face à l’abandon économique, qui a forcé des générations entières à s’exiler, nous revendiquons un développement fondé sur les ressources et les potentialités de l’île, disons « la corsisation de l’économie », par opposition à une non-économie marquée par l’exode rural, la disparition de toutes les activités artisanales et traditionnelles, la « monoculture » de l’administration… Nous sommes pour que cette économie vivante permette de vivre à toutes celles, tous ceux, qui partagent le même destin, la même histoire quelle que soit leur origine. Dans l’immédiat, nous nous opposons à l’exil forcé de nos jeunes. Nous dénonçons les mécanismes qui font de l’île un tremplin carriériste, en particulier dans la fonction publique. Remarquons, par ailleurs, que la notion de « résident » est, dans le Code électoral, un des critères d’inscription sur les listes communales. Signalons, enfin, qu’il existe dans le statut de la Polynésie française, visé par le Conseil d’État, des dispositions qui favorisent l’emploi local non seulement dans le public et dans le privé, mais aussi dans les professions libérales ! Ceux qui s’effraient du fait que nous revendiquons ce que nous sommes, des Corses, ne connaissent pas les méandres du droit constitutionnel français !

Le 8 octobre, le FLNC du 22 Octobre a formulé des menaces contre les repreneurs potentiels de la SNCM. La CGT a dénoncé une récupération politicienne. Pour votre part que pensez-vous de cette « irruption » dans le débat ?

J.-L. M. : Irruption intempestive, il faut le reconnaître, mais le STC n’a pas pour habitude, sauf cas très particulier, de commenter les choix exercés par des groupes politiques, clandestins ou pas. À chacun ses responsabilités.

Quels sont les rapports entre le STC et le nationalisme politique ? Et avec le nationalisme armé ?

J.-L. M. : Aucun rapport avec le nationalisme armé. Indépendance totale vis-à-vis du nationalisme politique.

Bloquer l’île, cela entre en contradiction avec les intérêts du patronat corse, cela pose-t-il un problème au STC ?

J.-L. M. : Aucun. Encore faut-il prendre conscience qu’il y a patronat et patronat. Le tissu économique de la Corse est constitué de près de 90% d’entreprises de moins de dix salariés. C’est dire que la situation sociale de ces petits patrons est plus proche du salariat que du grand capital. De plus, ils subissent, avec l’ensemble des autres composantes du peuple corse, ce que nous appelons la « domination coloniale de l’État français », en particulier dans le domaine culturel. Nous avons donc à mettre en avant, à aider à s’exprimer des solidarités qui ne trouvent pas à s’exprimer dans d’autres types de sociétés que la nôtre. Dans le cas présent, ce n’est pas tant l’avenir de la SNCM en soi qui nous préoccupe que la maîtrise des transports par une entité publique, ce qui sous-tend une communauté d’intérêt liée à la nature du service public. Bref, l’avenir du service public n’est pas que l’affaire des marins, mais celle de la société tout entière. L’arme du blocage, comme celle de la grève, doit être maniée avec précaution.

Le STC se revendique de « l’émancipation nationale » et de la « libération sociale ». Comment conciliez-vous ces deux objectifs, sachant que la lutte des classes traverse aussi le peuple corse ?

J.-L. M. : Des éléments de réponse figurent dans la réponse précédente. La « lutte des classes », ça signifie concrètement que des groupes sociaux n’ont pas les mêmes intérêts, que ces intérêts sont contradictoires. Il faut confronter cette assertion, vraie dans sa généralité, à des réalités parfois plus complexes, où se mêlent l’histoire, la culture, les mentalités, etc., qui font que les lignes de partages ne passent pas forcément là où on les attend. Dans notre conception, les salariés sont le fer de lance du combat pour la réorganisation de la société sur de nouvelles bases, en particulier en resituant le travail au centre de la production des richesses – en lieu et place de la spéculation financière. Ce processus (libération sociale) porte la conquête de larges espaces de souveraineté (libération nationale) ; tous deux participent du combat pour la démocratisation de la société (le pouvoir par le peuple pour le peuple) selon des formes adaptées à chaque réalité sociale, historique, culturelle…

Alternative libertaire entretient ou a entretenu des liens d’amitié avec des syndicats d’autres pays dominés ou colonisés par la France, comme l’UGTG en Guadeloupe, l’UTG en Guyane ou l’USTKE en Kanaky. Êtes-vous en lien avec eux ?

J.-L. M. : Nous sommes en contact avec toutes les organisations citées. Mieux. Ces contacts ont évolué jusqu’à la nécessité clairement exprimée de donner une forme organisée à nos relations. En 2004 a eu lieu à Donostia (Pays basque) la 1re Conférence mondiale des syndicats des nations sans État, où nous avons discuté d’une plate-forme programmatique commune et jeté les bases d’un regroupement permanent. Fin du premier trimestre 2006, la 2e Conférence mondiale se tiendra en Corse afin de finaliser ces perspectives. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

Le mot de la fin ?

J.-L. M. : Nous apprenons ce jour, 13 octobre 2005, que les personnels de la SNCM ont voté la reprise du travail. Voici textuellement la question posée par la direction de la CGT de Marseille : « Oui à la reprise de l’activité pour éviter un dépôt de bilan ou non à la reprise de l’activité = dépôt de bilan ? » La CGT s’est faite ainsi, ouvertement, le relais du chantage exercé par le gouvernement. Auparavant, la CGC, FO, la CFDT et des syndicats d’officiers avaient appelé à la reprise. Une fois de plus, les salariés en grève sont trahis par les bureaucraties syndicales. Après la défaite sur les retraites, le recul sur les privatisations. Alors que la section STC-Marins se refuse à participer à la manifestation régionale prévue par l’intersyndicale, le samedi 15 à Ajaccio, pour la défense des services publics, pour la revalorisation des salaires et contre la précarité, le secrétaire général du STC, tout en comprenant la position de la section des marins, appelle à ne pas abandonner les salariés entre les mains des appareils. Il invite tous les salariés du public et du privé, les retraités, les chômeurs, les jeunes, les précaires, à rejoindre massivement la banderole du STC pour affirmer leur détermination à se battre pour leurs revendications. Le syndicat doit se préparer à un second round de tous les dangers. Il est certain que le gouvernement voudra pousser son avantage le plus loin possible. Nous ne laisserons pas tomber les inculpés du Pascal-Paoli.

Propos recueillis par Guillaume Davranche et Clément Garnier, le 13 octobre 2005


LE STC, PREMIER SYNDICAT DE L’ÎLE

Le 1er mai 1984 était proclamée la naissance du Syndicat des travailleurs corses (STC). Ce jour-là, tous les « groupes nationalistes d’entreprises » (Associi) se sont constitués en sections de cette nouvelle organisation syndicale, aussitôt rejoints par la plupart des nationalistes qui militaient dans les syndicats français, en particulier dans la CFDT.

Aujourd’hui le STC c’est 4.600 adhérents, présents dans tous les secteurs économiques et géographiques de la Corse, dans le privé comme dans le public. En 2002, le syndicat a vérifié sa forte audience, en arrivant en tête des élections prud’homales avec 35,54 % des voix, devant la CGT (32,68 %).

 
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