1791 : Des citoyennes révolutionnaires

Version imprimable de cet article Version imprimable


La révolution française n’a pas apporté de changement significatif pour la condition des femmes, malgré le fait que de nombreuses femmes se soient investies dans ce processus révolutionnaire. Des femmes, à l’image d’Olympe de Gouge et de bien d’autres, ont néanmoins tenté de faire avancer la cause des femmes dans un contexte politique dominé par les hommes de la bourgeoisie.

Sous l’Ancien régime, les femmes n’avaient pas accès à la majorité juridique, elles passaient de la tutelle du père à celle du mari. Leur place était cantonnée à la sphère privée, aujourd’hui encore lieu privilégié de la domination masculine. L’idée de « sexe faible » ou « inférieur » était largement acceptée, ancrée même. La plupart d’entre elles étaient privées d’éducation, beaucoup des femmes du peuple travaillaient, mais beaucoup d’autres abandonnées par leur mari ou leurrés par des séducteurs, se retrouvaient dans la misère.

A l’automne 1791, date de la signature de la constitution par Louis XVI, des possibilités pour un changement en profondeur semblent s’ouvrir, et suscitent l’enthousiasme de nombreux hommes et de nombreuses femmes. C’est dans ce contexte qu’Olympe de Gouge rédige La déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, vraisemblablement entre les 10 et 13 septembre 1791.

Cette brochure est certainement une des expressions théoriques du féminisme les plus abouties, parmi les multiples écrits de femme, parus entre 1789 et 1790. Elle pose l’égalité des droits entre les hommes et les femmes : « La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droit », elle exige la participation des femmes au suffrage universel (art. 6), et y associe leur participation effective à la vie politique : droit de regard sur le budget, obligation de participer aux dépenses publiques, accès aux fonctions officielles (art. 13, 14, 15). De même, l’auteur pointe de manière audacieuse l’oppression spécifique dont sont victimes les femmes, et accuse clairement la domination masculine. Art. 4 : « […] l’exercice des droits naturels de la femme n’a de borne que la tyrannie perpétuelle que l’homme lui oppose ; ces bornes doivent être réformées par les lois de la nature et de la raison ». L’apostrophe n’en est pas moins claire « Homme, es-tu capable d’être juste ? […] Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? […] ». Le postambule quant à lui s’adresse aux femmes : « déployez toute l’énergie de votre caractère », elle y appelle son « sexe » à l’éveil et à la solidarité.

Olympe de Gouges, va ainsi beaucoup plus loin que beaucoup de ses paires, qui se limitaient souvent à réclamer une meilleure éducation et une amélioration des mœurs pour les femmes.

Pourtant ce texte lui attire plus d’ennemis qu’il n’a d’échos parmi la population féminine. Il y a deux raisons, au moins, à cela. Tout d’abord, elle n’a, en fait, aucune base féminine. Femme de lettre, elle est complètement étrangère au mouvement révolutionnaire qui se développe depuis 1789 [1]. Ses arguments essentialistes et la portée universaliste de son texte, ne prennent absolument pas en compte la réalité sociale de la plupart des femmes de son époque. Elle n’est pas non plus soutenue par les femmes de son statut, dont la condition bourgeoise comble manifestement le manque de liberté. Madame de Staël écrit par exemple dans De l’Allemagne : « On a raison d’exclure les femmes des affaires publiques et civiles. Rien n’est plus opposé à leur vocation naturelle que tout ce qui leur donnerait des rapports de rivalité avec les hommes. »

D’autre part, Olympe de Gouges est royaliste, sa Déclaration elle-même est adressée à la Reine. Obnubilée part l’instauration d’un utopique Etat de droit, elle s’oppose à la condamnation du Roi. Guillotinée en novembre 1793, pour ses positions politiques, son texte est ignoré par l’Assemblée et méconnu des militantes.

Des femmes organisées

Durant la Période 1790-1791, un grand nombre de Clubs ou Sociétés de femmes furent créés, particulièrement en province. Ces clubs sont organisés de la même manière que ceux des hommes : règlement, présidente, secrétaire et autres bureaux. Des correspondances entre différents groupes (par exemple, Ruffec-Bordeaux) sont établies, un projet de « Confédération nationale des femmes françaises patriotes » fut proposé à Dijon et à Cusset en Septembre 1792. S’ils sont dans les premiers temps composés en majorité de femmes issues de la bourgeoisie, leur population tend à se diversifier, et leur position à se radicaliser, en même temps que le mouvement révolutionnaire dans le courant de l’année 1792.

La revendication des droits par les révolutionnaires

A Paris, le poids des clubs masculins, comme ceux des Cordeliers ou des Jacobins, où les femmes ne peuvent qu’ « assister » de la tribune, a certainement du freiner le développement de club féminin. C’est dans une société mixte crée par l’instituteur Dansard, et qui en 1791 prenait le nom de Société Fraternelle des Patriotes des deux Sexes Défenseurs de la Constitution, que se retrouvent beaucoup de militantes « marquantes » comme Claire Lacombe ou encore Pauline Léon. D’autres sociétés mixtes voient le jour par la suite. L’égalité n’y est pas parfaite, mais la représentativité des femmes y est forte, et elles sont de réelles animatrices de ces sociétés. Les Patriotes des deux Sexes sont proches du club des Cordeliers, ils font campagne commune après la fuite du Roi le 22 juin 1792 pour l’abolition de la monarchie.

La vision qui voudrait distinguer d’une part une élite féminine, éclairée, consciente de sa condition et d’autre part, une masse de femmes, animée principalement par le souci de la subsistance et de la défense de la Nation est totalement erronée. Les « tricoteuses » ou les « enragées », bref les militantes révolutionnaires au travers de leur revendication tentent aussi de donner un sens au terme de « citoyenne ».

Pauline Léon, le 6 mars 1792, à la tête d’une délégation de femmes, présente une pétition signée par plus de 319 femmes. Celle-ci demande l’armement des femmes et leur organisation en garde nationale. Par delà la préoccupation patriotique – qu’il faut entendre dans un sens révolutionnaire, particulièrement pendant cette période où la guerre menace la Révolution – ces femmes tentent d’acquérir, par le devoir, un statut de citoyenne : la coopération au bien général doit les inclure dans le « souverain peuple ».

En 1793, après la chute des Girondins, des femmes réclament le droit de vote pour l’acceptation de la Constitution de l’an I. « Les droits de l’homme sont aussi les nôtres » affirment par exemple les Républicaines de Beaumont. La distinction entre citoyens actifs ou passifs a disparu depuis août 1792, avec la chute de la monarchie.

Pourtant, il n’a été fait aucun cas des femmes. Ce paradoxe entre droit naturel, donc susceptible de concerner tout être humain, et refus d’intégrer les femmes aux décisions collectives, frappe une poignée de députés. Le montagnard Charles Romme notamment, le 17 février 1793, définit à la Convention le corps social, et précise qu’en tous les individus « sans distinction de sexe » réside la souveraineté du peuple, et le droit de vote. Mais les arguments qui évitent la question du droit naturel, et posent la différence entre les sexes comme principe indépassable, l’emportent.

Un militantisme féminin et féministe ?

Par delà les clubs, la Révolution Française est le théâtre d’un véritable militantisme féminin. Loin d’être derrière, beaucoup de femmes poussent à la radicalité. Olympe de Gouges en représente le versant théorique, royaliste ; elle est politiquement en opposition avec la plupart des autres militantes.

Plusieurs degrés d’engagement et de participation des femmes se dégagent pendant la période révolutionnaire. Certaines retiennent l’attention, comme Pauline Léon, Claire Lacombe, Louise de Kéralio, etc. Elles cumulent participation aux journées révolutionnaires, proximité ou appartenance à la sans-culotterie féminine, adhésion aux sociétés ou clubs.

Parmi ces derniers, nous citerons le Clubs des Républicaines révolutionnaires (voire encadré), dont la radicalité a parfois dépassé celle des hommes. De nombreuses revendications sont mises en avant comme les prix fixes, l’institution du contrôle des prix, des mesures rigoureuses contre les usuriers et les agioteurs [2]. Il n’est pas étonnant que ces femmes aient effrayé les députés de la Convention, qui profitent d’une querelle dite des « cocardes », pour interdire les clubs féminins en octobre 1793. Un homme, le député Charlier, s’y oppose.

D’autres femmes, moins engagées, et peut-être un peu moins conscientes, participent aussi aux Assemblées, haranguent les foules, et tentent de convaincre voisines, collègues, mari.

C’est encore en masse que les femmes participent au mouvement révolutionnaire. Motivées par le manque de pain et autres denrées, et par l’espoir qu’a fait naître la révolution, elles imposent l’insurrection. Les journées du 5 et 6 octobre, durant lesquelles entre 4000 et 5000 femmes se rendent armées de fourche, pique et canon à Versailles pour ramener la famille royale à Paris, furent l’une des premières manifestations de ce type.

Six ans plus tard, le 1er Prairial an III (20 mai 1795), des femmes, après avoir passé plusieurs jours à appeler les hommes à l’action avec des termes provoquants : « les hommes sont des jean-foutre de n’aller pas à la Convention lui demander compte de nos grains », poussent à marcher sur la Convention. Cette journée est un échec pour les insurgés et insurgées. La Convention interdit le 1er Prairial au soir l’entrée des femmes dans ses tribunes ; le 4, elle interdit aux femmes d’assister aux assemblées politiques et de s’attrouper dans la rue au-delà de cinq.

Les femmes participant au mouvement révolutionnaire ont inscrit leur action dans l’histoire. Pourtant, elles ne bénéficient d’aucune reconnaissance politique, ou sociale. Elles doivent attendre près de deux siècles pour acquérir des droits politiques identiques à ceux des hommes. Encore aujourd’hui des femmes s’organisent pour imposer une égalité réelle entre hommes et femmes.

Marine (AL Montpellier)


LA SOCIÉTÉ DES RÉPUBLICAINES RÉVOLUTIONNAIRES

Le mouvement politique le plus avancé de la Révolution Française a été le courant des Enragés. Celui-ci est à la fois contre la propriété privée, et pour le gouvernement populaire, c’est-à-dire, la démocratie directe, par le biais des sections de sans-culotte. Il préfigure Gracchus Babeuf, le premier communiste moderne ainsi que le mouvement socialiste du XIXe siècle. Évidemment, ce mouvement sera réprimé en 1793 par la petite bourgeoisie radicale, c’est-à-dire les Jacobins.

Ce mouvement a aussi la particularité de comprendre une des premières expériences d’organisation féministe révolutionnaire à la base : la société des Républicaines révolutionnaires.

Les femmes parisiennes avaient pris une grande part aux émeutes contre la vie chère de février et de juin 1792. Dans la logique de ce mouvement, le 10 mai 1793, la société des Républicaines révolutionnaires fut fondée par une jeune artiste, Claire Lacombe. Celle-ci compta rapidement une centaine de membres. Les bases politiques sont celles des Enragés, c’est-à-dire l’abolition de la propriété privée, la réquisition des grains et la souveraineté populaire, mais aussi des bases propres à la Société. Celles-ci sont l’affirmation de l’égalité des droits entre hommes et femmes. De façon étonnamment moderne, une de ses matérialisations est le droit pour les femmes de porter le bonnet phrygien et le pantalon.

L’existence de cette société fut très brève et rapidement se confond avec celle de sa répression. Dès l’été 1793, les Enragés sont réprimés et emprisonnés car accusés d’être des agents de l’étranger.

Pour les femmes de la Société des républicaines révolutionnaires, les accusations seront pires. En plus d’êtres des agents de l’étranger, elles sont accusées de porter atteinte aux bonne mœurs par leur tenues « masculines » (bonnet rouget et pantalons). Les jacobins et les hébertistes répandirent la rumeur qu’elles voulaient imposer le port du pantalon à toutes les femmes.

Cet argument réussit à mobiliser les poissardes (marchandes) des Halles dont les intérêts économiques étaient mis en péril par les menaces de réquisition des républicaines révolutionnaires. Le 28 octobre 1793, plus de 6000 femmes en furie assiègent le local de la Société avant de l’envahir et d’interrompre la séance du club. Les membres de la Société tentèrent de se défendre devant la Commune de Paris et la Convention jacobine. Sous les huées des hommes présents, leur demande de protection fut rejetée.

A cette occasion, le rapporteur de l’Assemblée, Amar, déclara qu’il n’était « pas possible que les femmes exercent des droits politiques ». Ainsi fut dissoute une des sociétés révolutionnaires les plus intéressantes de la période, qui liait lutte des classes et libération féminine.

Matthijs (AL Montpellier)

[1] Seule femme à écrire l’histoire immédiate de la révolution, elle ne se préoccupe pourtant que de ce qui se produit dans l’Assemblée, parmi les décidants.

[2] Personne qui spéculait sur les assignats en gonflant ainsi l’inflation.

 
☰ Accès rapide
Retour en haut