Québec : Faible loyer + autogestion ? C’est la coopérative d’habitation




Dans la Belle Province, les luttes populaires des années 1970 ont imposé une forme originale de logement social. Une partie du budget public va au financement de coopératives formées par les habitantes et les habitants eux-mêmes. Un aperçu.

Quand les camarades de l’étranger débarquent dans l’immeuble baptisé Les Pénates, à Québec, ils sont toujours un peu perplexes et émerveillés. Voilà une petite communauté d’une cinquantaine de personnes qui autogèrent un immeuble, et d’où essaime une foule de projets allant du jardin sur les toits à l’atelier de sérigraphie, en passant par un site de compostage et l’incontournable barbecue collectif. Ni squat, ni commune, les Pénates sont l’une des 1 200 « coopératives d’habitation » qui existent au Québec.

Des tristes HLM…

Le logement social s’est développé tardivement au Québec et, avec seulement 10 % du parc de logements locatifs, il n’occupe pas une place aussi importante qu’en France. La construction de HLM n’y a commencé vraiment qu’en 1968. Le contexte était à la rénovation urbaine, et les HLM servaient essentiellement à reloger la population de vieux quartiers ouvriers voués à la destruction. Mais ce qu’on offrait aux locataires, c’était des tours immenses, mal insonorisées et loin de tout : de vrais ghettos, et, en plus, il n’y en avait pas assez pour tout le monde ! Des luttes urbaines ont alors éclaté pour la réhabilitation des vieux logements et la construction de HLM à échelle humaine, au cœur des quartiers centraux. C’est dans ce contexte que sont apparues, vers 1974, les premières coopératives d’habitation.

…aux coop d’habitation

L’enjeu était de sauver ce qui pouvait l’être dans les quartiers populaires, tant les immeubles que les populations traditionnelles. Or, les gens n’ayant pas les moyens de devenir propriétaires, cela ne pouvait passer que par un développement du logement social. Prenant le contre-pied des HLM qui étaient systématiquement des constructions neuves géréEs de façon paternaliste et autoritaire par les municipalités, le mouvement populaire a imposé une forme de logement collectif, autonome et autogéré, financé par l’État : la coopérative d’habitation en occupation continue. Comme les premières coopératives d’habitation étaient le fruit de luttes urbaines, elles étaient porteuses de liens de solidarité dépassant largement la seule question du logement. La coopérative n’était alors qu’un élément parmi d’autres d’un mouvement plus large, actif dans les quartiers et dont l’objectif était de changer la vie.

Il faut toutefois reconnaître que les années 1970 sont derrière nous et que le mouvement populaire est retombé. Les coopératives ont continué de se développer, avec ou sans l’aide des mouvements sociaux. Il y a en a maintenant 1 200, regroupant quelques 50 000 personnes dans 24 000 logements. Le temps a fait son œuvre et, aujourd’hui, le mouvement coopératif a plus tendance à se penser comme une entreprise collective avec un supplément d’âme – l’autogestion – que comme un mouvement social opposé au marché de l’immobilier.

Vivre en coop

Habiter une coopérative d’habitation c’est un peu, beaucoup, confronter l’idéal libertaire à la réalité. Pour faire bref, l’autogestion, c’est exigeant ! Peu de coopératives arrivent à maintenir à long terme, c’est-à-dire sur plusieurs décennies, le niveau de mobilisation nécessaire pour fonctionner sur un mode strictement assembléiste et collectif.

Dans la plupart des cas, les membres finissent par abdiquer au moins une partie de leurs prérogatives – sauf la question des hausses de loyers ! – à un conseil d’administration et ne font plus d’assemblées générales qu’une fois par an – le minimum légal. Quelques grosses coopératives paient même des employé-e-s pour veiller à la gestion et à l’entretien. Celles qui n’en ont pas les moyens, et elles sont nombreuses, sous-traitent ce qui peut l’être à leur fédération régionale (les deux tiers des coopératives sont fédérées). D’autres encore s’en remettent tranquillement aux inévitables membres qui se dévouent et deviennent quasiment irremplaçables. Dans les pires cas, heureusement rares, le népotisme peut même s’installer – ça peut être aussi ça l’autonomie – et une intervention extérieure devient nécessaire pour assainir la situation.

Pourtant, vivre en coop, ça peut être merveilleux ! Pour peu qu’on s’y mette, c’est la possibilité d’articuler un espace privé à un espace communautaire. C’est pouvoir s’appuyer sur son voisinage pour intervenir sur le quartier et développer autant de projets que l’on veut. C’est l’expérience du collectif, sans le stress permanent de l’expulsion propre aux squats. C’est, enfin, une autre idée de la vie en société.

Nicolas Phébus (Nefac-Québec)

Pour en savoir plus


COMMENT ÇA MARCHE ?

Le principe de base. La coopérative est propriétaire collective de l’immeuble, et chaque associé est locataire de son propre appartement.

Comment je la crée. Parfois c’est un groupe d’amis qui porte le projet, parfois c’est une association de quartier, parfois c’est un organisme public qui regroupe des candidates et des candidats qui ne se connaissaient pas auparavant. Entre l’élection d’un conseil d’administration, la recherche d’un immeuble ou d’un terrain, le montage financier, les devis auprès des entreprises de bâtiment, le dépôt d’un dossier et la signature d’une « convention d’exploitation » avec l’État, cela peut prendre au minimum deux ans.

Combien ça me coûte. La « part sociale » des membres est symbolique – autour de 120 $ – puisque l’État fournit au moins la moitié du capital. Le loyer est obligatoirement en dessous du prix du marché. De plus, une partie des loyers sont subventionnés afin que les locataires modestes ne consacrent pas plus de 25 % de leur revenu à leur logement.

Combien de temps me prend la gestion collective. La plupart des coopératives exigent au minimum la participation à des corvées saisonnières et aux assemblées générales, soit une vingtaine d’heures par an pour les membres de base. Dans les coopératives qui fonctionnent sur un mode assembléiste et collectif, c’est plutôt une cinquantaine d’heures par an (quand la charge de travail est répartie équitablement).

Quelle est la part d’intervention de l’État. Ce qui intéresse l’État dans cette formule, c’est qu’il se contente de financer le logement social, en se démettant de sa gestion. Il vérifie les comptes de la coop une fois par an. S’il apparaît des anomalies, il peut suspendre son financement.

Comment la quitter. On quitte la coopérative d’habitation comme n’importe quel logement. Soit on est expulsé parce qu’on ne respecte pas le contrat, soit on la quitte de soi même en avertissant de trois à six mois avant le renouvellement annuel du bail.


 
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