1911 : Agadir, la guerre est déjà là

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Au printemps 1911, les rivalités colonialistes au Maroc enclenchent un engrenage qui va conduire à la Première Guerre mondiale. Socialistes, syndicalistes et anarchistes entament une campagne antibelliciste de grande envergure qui ne cessera plus jusqu’à la catastrophe de 1914.

Le Maroc convoité (gravure de 1903).
De g. à dr. : Alphonse XIII d’Espagne,
Edouard VII d’Angleterre, Marianne de France, Guillaume II d’Allemagne, le sultan Abd al-Aziz du Maroc.

En mai 1911, l’armée française occupe la ville de Fès, au Maroc. Le prétexte ? Une révolte berbère menaçant vaguement le sultan Moulay Hafiz et, encore plus vaguement, la sécurité des Européens et des Européennes établis dans la ville.

Pour Paris, il s’agit en réalité d’une étape nécessaire dans la conquête du Maroc, une entreprise de longue haleine menée avec opiniâtreté depuis une dizaine d’années [1]. De puissants intérêts capitalistes, coalisés au sein de ce que la presse socialiste a surnommé le « Comité marocain », poussent à la roue [2]. Pour accaparer le Maroc, l’État français use avec constance de la stratégie du fait accompli : j’avance ; je signe un traité ; je viole le traité en avançant de nouveau.

Ainsi conçue, la conquête aurait été aisée si le royaume chérifien n’avait également été convoité par l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Espagne et l’Italie. Depuis 1880, divers traités garantissent l’équilibre de leurs intérêts dans le pays.

Pourtant, au tournant du XXe siècle, la diplomatie française a rebattu les cartes. Le Quai d’Orsay, à coups de contreparties secrètes, a peu à peu réussi à désintéresser Rome, puis Madrid et enfin Londres du gâteau marocain [3]. Dès 1904, il est acquis, pour ces trois capitales, qu’en cas de « défaillance » du sultan, il reviendrait à la France d’établir son protectorat sur le pays. Et cela, Berlin l’ignore.

En 1905, la France a « testé » la vigilance allemande en proposant presque ouvertement au sultan l’établissement d’un protectorat. Cela a conduit à une grave querelle qui ne s’est résolue que début 1906, lorsque la conférence d’Algésiras a confirmé l’indépendance du Maroc. Un camouflet pour l’État français, qui cependant, conforté par sa diplomatie secrète, sait que ses voisins – sauf l’Allemagne – lui laisseront les mains libres.

La « SMS Panther »

Énième violation des accords d’Algésiras par la France, l’occupation de Fès provoque une vigoureuse réaction outre-Rhin.

Le printemps 1911 voit donc la France et l’Allemagne s’engager dans une escalade de menaces, abondamment commentée par la presse. La crise atteint son sommet quand, le 1er juillet, l’Allemagne tente un « coup » en envoyant en rade d’Agadir la canonnière SMS Panther, sous le même prétexte que la France : protection de certaines entreprises allemandes au Maroc. La réaction intransigeante de Paris – soutenue par Londres – porte l’Europe au seuil de la guerre. Londres met sa flotte en alerte. Madrid idem. Paris annule les grandes manœuvres militaires en cours pour que les troupes soient prêtes à marcher vers le Rhin, et mobilise les réservistes.

Le cuirassé SMS Panther
L’Allemagne l’envoie en rade d’Agadir pour défendre ses prétentions.

L’orage est à deux doigts d’éclater.

L’orage, cependant, n’éclate pas.

Le Kaiser Guillaume II, constatant son isolement international, préfère entamer des négociations. Elles vont durer trois mois, durant lesquels le risque de conflagration militaire persiste. La grande presse, Le Temps, Le Gaulois et Le Matin en tête, distille plus que jamais son poison patriotique, assurant le lectorat français du « soutien de nos alliés », s’acharnant contre les antimilitaristes « saboteurs de la défense nationale » et très possiblement de mèche avec l’Allemagne. Des défilés d’étudiants nationalistes se forment spontanément dans le Quartier latin. Les politiciens, eux, alternent les mots d’apaisement et les déclarations martiales.

L’atmosphère est saturée d’agressivité guerrière.

La CGT à Berlin et à Madrid

Dans l’ensemble, le mouvement ouvrier a réagi avec un temps de retard. Sans doute parce que cela fait des années qu’il dénonce le « brigandage » français au Maroc et les menées colonialistes du « Comité marocain » [4], il ne semble pas prendre immédiatement la mesure du risque, cette fois, de conflagration guerrière. La conférence extraordinaire de la CGT, du 22 au 24 juin, n’aborde tout simplement pas le sujet. Il faut attendre que l’incident d’Agadir fasse déferler une vague nationaliste pour que la CGT et le PS réagissent vraiment.

La Voix du peuple, organe hebdomadaire de la CGT, du 6 août 1911.

Le 27 juillet, la CGT placarde des affiches « Contre la guerre » dans tout Paris. Le 28 juillet, une délégation syndicaliste française à Berlin prend la parole dans un grand meeting coorganisé par le Parti social-démocrate et les syndicats allemands.

Le 4 août, c’est l’opération inverse : la CGT organise à Paris, salle Wagram, un grand meeting international qui attire pas moins de 6.000 auditeurs et auditrices. L’événement réunit une pléiade d’orateurs français, allemands, néerlandais, britannique et espagnols. Mais il n’y a pas que ça qui le rende exceptionnel. C’est également la première fois que des leaders syndicalistes révolutionnaires acceptent de partager une tribune avec des députés socialistes.

Il faut savoir que lors de la précédente crise franco-allemande au sujet du Maroc, en 1905, la CGT avait fait des pieds et des mains pour obtenir des syndicats allemands une action commune contre la guerre. Sans succès. Les Allemands avaient répondu qu’une action syndicale commune requérait, comme préalable, un accord entre le Parti social-démocrate allemand (SPD) et le Parti socialiste français. Évidemment cette exigence de subordonner l’action de la classe ouvrière au bon vouloir d’un parti politique était inacceptable pour les syndicalistes révolutionnaires français.

En 1911, alors que la situation se présente de nouveau, la CGT a préféré transiger.

Georges Dumoulin.
L’anarchiste, trésorier adjoint de la CGT, en meeting à Madrid le 6 août 1911.

Au meeting, le prolétariat allemand est donc représenté par le syndicaliste Bauer, des Employés de Berlin, mais aussi par Molkenbuhr, député au Reichstag. À la demande des Allemands, un député du Parti socialiste – Jean-Baptiste Lavaud – est également autorisé à prendre la parole. Le président de séance, le vieux syndicaliste Bourderon, s’en excuse presque auprès du public. Des syndicalistes révolutionnaires britannique (Tom Mann) et néerlandais (Kolthek) interviennent également et, pour finir, deux Espagnols sont présents : le socialiste Vicente Barrio, de l’UGT, et l’anarchiste José Negre, de la CNT qui a été fondée l’année précédente [5]. Les 6.000 auditeurs entassés dans les gradins les couvrent d’un tonnerre d’applaudissements aux cris de « Vive Ferrer ! » [6].

Le lendemain, les syndicalistes libertaires François Marie et Georges Dumoulin prennent le train pour l’Espagne. Ils doivent y représenter « le prolétariat français » dans deux meetings pacifistes qui reflètent bien la géographie politique de la péninsule. Le premier, tenu à Madrid par le Parti socialiste, attire 10.000 personnes. Le second, organisé par les syndicalistes révolutionnaires et anarchistes dans une Barcelone encore meurtrie par la Semaine sanglante de 1909, en rassemble près de 25.000. Les deux délégués en ramènent une forte impression [7].

Les anarchistes envisagent l’action clandestine

Comme la CGT et le PS, l’organisation anarchiste de l’époque, la Fédération révolutionnaire communiste (FRC) réagit fortement à la crise marocaine, de deux façons. Sur le versant public, elle lance une série de meetings pour appeler la population à s’opposer au bellicisme ; sur le versant clandestin, elle planche sur les mesures concrètes pour initier une insurrection contre une éventuelle déclaration de guerre. La FRC est en effet le seul groupement qui, au-delà des discours, se préoccupe d’agir concrètement [8].

L’assemblée générale du 4 juin examine un plan insurrectionnel : alors que la tension belliciste serait à son maximum, l’organisation devrait « immédiatement embouteiller les gares parisiennes, surtout celles de Pantin, de l’Est, et puis détruire les embranchements, les voies, les sémaphores, disques, aiguilles, ponts, tunnels, viaducs et tous travaux d’art ». Les camarades de la banlieue Est « devront en moins de vingt-quatre heures faire sauter le plus de voies possible et couper tous les fils télégraphiques et téléphoniques passant dans leur zone ».

En 1911, envisager ce genre d’action n’a rien d’irréaliste : de la grève des postiers de mai 1909 à celle des cheminots en octobre 1910, le sabotage des lignes de communication pour faire pression sur le patronat a été un phénomène très répandu. Cependant, il s’agirait de ne pas en rester là : des équipes seraient également chargées d’attaquer les bâtiments publics : mairie, sous-préfectures et préfectures [9]. Les « terrassiers, carriers et autres copains » doivent pouvoir fournir assez facilement de la dynamite. Quoique très ambitieux vu les forces de la FRC – 400 militantes et militants en région parisienne –, le rapport est approuvé par l’assemblée.

Dans la série de meetings contre la guerre qu’elle tient en juillet, la FRC évoque les exemples de Barcelone, insurgée en 1909 contre l’envoi d’un corps expéditionnaire au Maroc, ou bien la lutte héroïque menée par les magonistes dans la Révolution mexicaine [10]. La duplicité du PS est également dénoncée. Le 12 juillet, au meeting FRC de la Bellevilloise, le syndicaliste Georges Yvetot s’en prend au livre de Jean Jaurès, L’Armée nouvelle, qui apporte de l’eau au moulin du patriotisme [11]. Dans cet ouvrage publié l’année précédente, Jaurès préconise une « nation armée » sur le modèle suisse, à une exception près : les armes ne seraient pas remises à l’ensemble des citoyens aptes à les porter, mais seulement à ceux des « départements de la légion de l’Est » [12].

Lors de ce même meeting, Francis Delaisi fait une intervention particulièrement suivie. Rédacteur à La Bataille syndicaliste, économiste, « conseiller » de certains leaders de la CGT, Francis Delaisi a publié durant l’année une brochure prophétique, La Guerre qui vient. Il y explique que la guerre est « inévitable » du fait de la rivalité commerciale anglo-allemande, et ne sera certainement pas « retardée au-delà de 1914 », date d’exécution du programme naval britannique. Dans sa brochure, Delaisi va jusqu’à prévoir la violation de la neutralité belge, Berlin et Londres devant logiquement se battre pour le contrôle d’Anvers. Il signale que, pour entraîner les masses dans un conflit où elles n’ont rien à gagner, le gouvernement français va utiliser la presse pour attiser le nationalisme. Il y a donc urgence à instruire le peuple sur les véritables motifs de la guerre qui menace.

60.000 pacifistes à l’Aéro-Park

La mobilisation contre la guerre va crescendo en septembre et octobre. Six semaines après le meeting international de Wagram, un nouveau pas est franchi dans la coopération PS-CGT : l’après-midi du samedi 24 septembre, c’est de concert qu’ils organisent un vaste rassemblement à l’« Aéro-Park », un vaste terrain vague dans le XIXe arrondissement. Malgré le froid et la pluie, l’affluence y est énorme.

L’Humanité du 25 septembre 1911.
Le quotidien socialiste fait sa une sur le succès du rassemblement pacifiste à l’Aéro-Park, à Paris 19e.

L’Humanité revendique 60.000 participantes et participants, qui se réchauffent en entonnant La Carmagnole, Gloire au 17e, L’Internationale ou La Grève des mères [13].

Tout le quartier est occupé par des forces de police, des soldats, des dragons. Sur les pentes boueuses de cet amphithéâtre de fortune, la foule est constellée de drapeaux, de calicots et de bannières syndicales. Sur un tertre, au milieu du parc, des ménagères ont déployé la banderole de l’Union syndicale des mères de famille. À l’ouest, on voit flotter le drapeau noir frappé du sigle FRC.

Pour se faire entendre de cette marée humaine, à une époque où la sonorisation n’existe pas, on a dressé non pas une mais trois tribunes, sur lesquelles se succèdent leaders syndicalistes et les députés socialistes. D’un autre monticule, Georges Durupt prend la parole pour la FRC [14].

Les manifestants se dispersent vers 19 heures, trempés mais heureux d’avoir participé à cette mémorable journée.

Supplément illustré du Petit Journal du 19 novembre 1911.
Finalement, la guerre est évitée : le Maroc échoit à la France.

Le mois suivant, la crise internationale se dégonfle. La France a préféré calmer le jeu et un accord est conclu le 4 novembre 1911 : Berlin renonce à sa présence au Maroc, mais Paris lui cèdera 272.000 km2 de territoire en Afrique centrale. Les ogres coloniaux vont provisoirement se satisfaire de ce troc.

Pour cette fois, le conflit a été évité. Mais ce n’est que partie remise. Les grands capitalistes français, confortés par l’alliance anglaise, sont de plus en plus bellicistes à l’égard de l’Allemagne. La presse aux ordres ne va plus cesser le bourrage de crâne nationaliste. « La France vient de vivre des minutes qui sont grosses d’un siècle, un peuple en armes se dresse à nos côtés, qui a prétendu nous humilier », écrira le 3 janvier 1912 Le Matin sous le titre « Soyons prêts ».

La contre-propagande pacifiste va s’organiser également. L’Aéro-Park n’aura été que la première des grandes concentrations pacifistes qui vont jalonner ce qu’il convient désormais d’appeler l’avant-guerre.

Guillaume Davranche (AL 93)

[1Georges Michon, La Préparation à la guerre, Rivière, 1935.

[2Francis de Pressensé, « Les affaires marocaines », La Revue socialiste, août 1911.

[3La France promettait de laisser à l’Italie les mains libres
en Tripolitaine (actuelle Libye) ; l’Espagne se vit promettre le nord du Maroc ; la Grande-Bretagne enfin recherchait un allié sûr dans sa rivalité avec l’Allemagne.

[4Léon Jouhaux, « L’aventure », La Bataille syndicaliste du 14 juin.

[5Lire « 1910 : La CNT, naissance d’une légende » dans Alternative libertaire de novembre 2010.

[6Lire « 1909 : L’affaire Ferrer soulève les foules contre l’Église catholique » dans Alternative libertaire de l’été 2009.

[7La Voix du peuple du 20 août 1911.

[8Jean-Jacques Becker, Le Carnet B, Klincksieck, 1973.

[9Arch PPo BA/1514, rapport du 4 juin 1911.

[10Lire le dossier sur les anarchistes dans la Révolution mexicaine dans Alternative libertaire de l’été 2010.

[11Jean Jaurès, L’Armée nouvelle, Rouff, novembre 1910. Le livre sera réédité en 1915 par la SFIO, pour légitimer son engagement dans l’union sacrée.

[12Dans le Leipziger Volkszeitung du 9 juin 1911, Rosa Luxemburg se scandalisa de ce livre qui, sous couvert de pacifisme, proposait au mouvement ouvrier d’adhérer au militarisme et au chauvinisme anti-allemand (cité dans Daniel Guérin, Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire, Flammarion, 1971).

[13La chanson Gloire au 17e, de Montéhus, salue la mémoire des soldats du 17e régiment d’infanterie qui refusèrent de tirer sur les vignerons en lutte dans l’Hérault, en 1907. La Grève des mères, du même auteur, appelle les femmes à refuser de faire des enfants pour les donner à l’armée.

[14L’Humanité, Le Matin, Le Petit Journal, Le Petit Parisien, Le Temps du 25 septembre 1911.

 
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