Autour du livre d’Olivier Besancenot et Michael Löwy : Communistes libertaires vs. communistes autoritaires

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Dans un petit ouvrage récemment paru, Affinités révolutionnaires. Nos étoiles rouges et noires, Olivier Besancenot et Michael Löwy relancent un débat tous azimuts avec les libertaires. Les enjeux sont importants, en interne au NPA et dans la construction unitaire d’une force anticapitaliste élargie. Voici une première réponse qui entend pointer quelques contradictions ou silences d’un livre qui permettra, nous l’espérons, de faire avancer « la solidarité entre marxistes et libertaires ».

Qui connait un peu Olivier Besancenot, activiste non dogmatique avant d’être l’atout médiatique de la LCR, connait son intérêt sincère pour l’histoire du mouvement libertaire. Le débat ouvert par ce petit livre qui effleure mille sujets doit donc être pris au sérieux même si sa construction ne lui permet guère d’aller au fond des choses. Nous ferons ici le choix inverse : concentrer notre critique sur quelques points limités.

Approximations et confusions

L’ouvrage aborde des questions historiques ou politiques avec une prudence féconde qui facilite en effet la possibilité du débat et de l’action commune. Chaque épisode du passé, chaque biographie évoquée mériterait débat. Mais constatons que les réflexions sur l’individu, le fédéralisme, l’autogestion sont bien souvent proches des visions que notre organisation (à l’époque UTCL) avait porté en éditant Un projet de société communiste libertaire en 1988.

Faute de caractérisations sérieuses des différents courants issus du marxisme et des différents courants issus de l’anarchisme, les auteurs distribuent bons points et critiques « aux anarchistes » ou « aux marxistes » un peu comme ça les arrange, précisant rarement quel courant de l’anarchisme est visé, omettant d’expliquer clairement que le courant qui est celui d’Olivier Besancenot est minoritaire au sein du trotskysme international, courant lui-même très minoritaire au sein des traditions marxistes.

Nos auteurs rangent ainsi dans les rangs libertaires pêle-mêle individualistes et anarchosyndicalistes, syndicalistes révolutionnaires et mouvances autonomes… Militants qui entre eux ont autant de divergences théorico-pratiques qu’un maoïste avec un refondateur communiste, un pabliste avec un lambertiste ! Enfin la coupure un peu caricaturale entre marxistes et anarchistes ne permet pas de comprendre comment les courants communistes libertaires revendiquent eux aussi le marxisme dans leurs fondamentaux.

La question des élections

Ainsi de la question électorale. Les auteurs vantent les mérites de la participation au jeu électoral puis assènent : « Bien entendu, aucune de ces pratiques n’est acceptable par les libertaires… cet abstentionnisme de principe n’est pas réaliste », bien qu’eux-mêmes rappellent qu’en 1936 la CNT espagnole appela à voter pour les candidats du Front populaire. Mais ils « oublient » que la FCL tenta une campagne législative (calamiteuse au demeurant) en France en 1956.

Nombre d’animateurs du courant communiste libertaire ont dénoncé le crétinisme parlementariste et le crétinisme abstentionniste, en particulier à l’occasion de référendum. Ainsi Alternative libertaire participa à la campagne unitaire pour le « Non » au traité constitutionnel de 2005.

À mettre tous les « anarchistes » dans le même sac les auteurs oublient que la LCR appela au boycott des élections législatives en 1968, contribuant ainsi à l’écrasante victoire des gaullistes… Mais le fond du problème est ailleurs. Et ce ne sont pas tant les « dangers de l’électoralisme » et des dérives individuelles des élus qui nous éloignent du champ électoral, mais en premier lieu l’aspect chronophage des campagnes électorales qui en effet « contribue à nous séparer dans l’action politique quotidienne » quand les camarades du NPA repoussent nos propositions à après les élections…

Et puis participer systématiquement au cirque du « Votez pour moi et mes promesses » crédibilise de fait et renforce les institutions bourgeoises et le hold-up représentatif ; renforce la passivité politique des masses appelées à confier leur avenir « aux professionnels de la politique ».

Par ailleurs la présentation électorale pousse tendanciellement à dériver de « la tribune offerte » vers la recherche frénétique d’alliances (même LO y succombe !) en vue d’obtenir des élus, alliances dans lesquelles une organisation révolutionnaire a vite fait de perdre son temps, son âme… et une partie de ses militants et militantes.

Le Manifeste d’AL fait des élections une question tactique à traiter au cas par cas. Ce qui permet d’échapper à tout dogmatisme à défaut de s’épargner des débats difficiles. Car entre présentation systématique à 2% et accompagnement d’un mouvement de fond ancré sur un territoire, la question se pose déjà autrement. Soyons francs, ce débat-là divise AL de manière récurrente. À ce jour, reconnaissons que les militants d’AL qui ont tenté des expériences lors de municipales (Montreuil, Toulouse, Noisy-le-Sec…) en tirent un bilan peu enthousiaste. A contrario la présence de militants « autonomes » sur la liste « de gauche » élue à Tarnac représente une expérience à suivre de près.

Éviter les questions qui fâchent ?

Bien que n’oubliant pas de pointer les origines des divergences sur l’État entre communistes libertaires et communistes autoritaires au sein de la Première Internationale, c’est finalement sur cette question pourtant cruciale que le livre est le plus faible et silencieux avec deux problèmes liés : faut-il détruire l’État ou bien s’en emparer pour une période de transition indéfinie ; et quelle organisation faut-il construire en regard de l’objectif que l’on retient ? On sait que Lénine dans Que faire ? à l’aube du XXe siècle tira de Marx une version ultra-autoritaire qui effraya Rosa Luxemburg et Léon Trotsky (ce que les auteurs omettent de rappeler).

Résumons : pour s’emparer d’un État (toujours garder en mémoire la phrase d’Engels : « En dernière instance, l’État est une bande d’hommes en armes »), pour s’en emparer donc puis le transformer pour le mettre au service de la dictature du prolétariat, il faut un parti plus discipliné, plus militarisé que ne l’est l’État lui-même sous peine de nouveaux échecs. C’est le bilan en effet que tire Lénine de la Commune ou des attentats populistes contre le tsar. Mais aussi le bilan d’une sociale-démocratie engluée en Europe dans une collaboration de classes qui annonce les sanglantes trahisons à venir. Une armée de permanents financée en partie par le gangstérisme, des révolutionnaires professionnels capables d’éduquer et de diriger des masses incultes, « spontanément réformistes » ­disait Lénine.

Ce moule bolcheviste, terriblement efficace et funeste, est le moule commun des staliniens, des trotskystes, des maoïstes, des guévaristes et des post-staliniens. Il ouvre la voie au substitutisme et à la bureaucratisation. Comme le dénonçait alors Trotsky lui-même, il prépare une dérive implacable : la dictature du prolétariat sur la société devenant la dictature du parti sur le prolétariat, puis la dictature de la direction du parti sur ses propres militants…

Il faut sans doute rappeler ici que Trotsky ne rejoindra le parti bolchévique que durant l’été 1917. Ce ralliement tardif après des années de polémiques contre Lénine lui coûtera cher, en Russie comme dans toutes les sections de la IIIe Internationale, au moment d’affronter Staline. Pour tenter d’effacer ce tardif rapprochement, les trotskystes s’empresseront d’ailleurs de se baptiser « bolchéviques-léninistes ». Et ils oublieront pour longtemps les mises en garde du « Vieux » à l’aube des années rouges en se construisant comme les « vrais » héritiers de Lénine.

Les principaux courants trotskystes internationaux continuent d’appliquer les recommandations de Lénine. Dans l’ancêtre du POI français, l’OCI des grandes années 1970-1980, le secrétaire de cellule n’était pas élu par les membres mais désigné par le Comité central. Nombre de revues s’appellent toujours Que faire ?. Le centralisme international le plus étroit s’applique encore, causant régulièrement l’explosion des organisations quand le chef décrète un tournant politique… ou meurt !

Fondant la IVe Internationale juste avant son assassinat, ­Trotsky indiquait que la crise de l’humanité se résume à une crise de sa direction révolutionnaire alors que les conditions objectives d’une révolution mondiale réussie sont réunies depuis longtemps. Certes, la LCR s’est questionnée de longue date sur ces problèmes et crut y répondre en institutionnalisant le fonctionnement en tendances, inventant un parlementarisme trotskyste détestable.

Olivier Besancenot a beau considérer la formule sur la « crise de direction » obsolète, force est de constater que c’est elle qui explique l’invraisemblable guerre de tendances qui minait la LCR et qui s’est transposée telle quelle dans le NPA rendant la vie interne étouffante et grotesque.

Parce que le moule est intact qui prétend que la révolution dépend d’abord du parti (et donc in fine de sa direction). Nous considérons certes la nécessité pour les communistes libertaires de s’organiser sérieusement mais pour autant nous pensons qu’il revient aux populations de faire (ou pas…) la révolution c’est-à-dire non pas de prendre mais de détruire l’État et de tisser fédéralement les liens nécessaires entre les communautés de vie et de travail.

Nous nous attachons du coup à construire une organisation à l’image de la société future, autogérée et fédéraliste, là où les marxistes-léninistes poursuivent la construction d’un parti forgé dans l’acier, ou dans le cas du NPA d’un rassemblement de fractions d’acier.

Ainsi, pour reprendre la formule d’Olivier Besancenot, il ne nous semble pas suffisant de faire prendre un « bain libertaire » au marxisme. Nous reconnaissons une réelle proximité littéraire avec ce courant trotskyste ouvert depuis les expériences « autogestionnaires » en Yougoslavie dans les années 1950, un courant qui dès les années 1970 théorisa une articulation dictature du prolétariat/autogestion. Mais sur bien des sujets abordés dans le livre, le bain libertaire ne suffit pas à laver les taches originelles.

Et il faudra encore bien des lessives pour que le NPA, en admettant que sa majorité le souhaite, rompe avec le moule dont il est le produit. Le tiède compte rendu du livre dans le journal du NPA laisse à ce propos songeur.

Un débat avec qui ?

Si le livre aura le mérite de faire connaître plus largement en France l’anarchiste américain Murray Bookchin qui est devenu aussi l’inspirateur d’Ocalan (leader emprisonné du PKK kurde), un doute demeure : le livre a-t-il vraiment pour objectif d’ouvrir le débat avec les libertaires, ou bien a-t-il d’abord une fonction interne au NPA ?

Comment comprendre que le livre évoque le rassemblement international des libertaires autour de l’AIT (totalement groupusculaire) alors qu’il ne cite ni l’IFA (courant international dont est membre la FA) ni Anarkismo (courant dont participe AL) ? Comment interpréter l’absence de critique ciblée envers telle ou telle organisation ? Et encore quel score ferait la partie sur Kronstadt, plutôt intéressante, si elle était soumise à un congrès du NPA ?

La recherche affichée d’un « marxisme libertaire » est alléchante mais le risque est grand d’affadir ainsi et le marxisme et l’anarchisme. Un peu comme les vaines tentatives freudo-marxistes finirent dans une impasse en rognant les griffes de la psychanalyse et celles du marxisme au profit d’une bouillie aujourd’hui oubliée. La démarche proposée par Daniel Guérin [1] nous semble autrement fructueuse : garder le meilleur des traditions des deux courants dans une confrontation saine et créatrice.

Ces questions feront l’objet de débats déjà programmés entre AL et le NPA. Trop tôt donc pour une conclusion. Néanmoins, en termes pratiques, nous sommes toujours dans l’attente d’une réponse positive claire et concrète à notre proposition de « fronts anticapitalistes », proposition ouverte à toutes les organisations révolutionnaires, où chacun garderait son identité mais où toutes frapperaient ensemble.

Jean-Yves (AL 93)


UN LIVRE POUR LA SOLIDARITÉ ENTRE MARXISTES ET LIBERTAIRES ?

Olivier Besancenot et le sociologue Michael Löwy viennent de coécrire un ouvrage qui porte en sous-titre : Pour une solidarité entre marxistes et libertaires. Le projet ne peut manquer d’intéresser les militants et sympathisants d’Alternative libertaire dont le manifeste fondateur affirme le projet de constituer un courant nouveau de convergence entre libertaires et marxistes révolutionnaires.

C’est donc un projet proche de celui d’Alternative libertaire, mais émanant de militants issus du courant trotskyste, que nous proposent les deux auteurs. Ils commencent pour ce faire par revisiter des moments classiques de l’histoire du mouvement ouvrier en insistant sur les convergences de vue entre anarchistes et marxistes : l’histoire de la Première Internationale, l’origine du 1er Mai, la Charte d’Amiens, la Révolution espagnole, Mai 68 et le mouvement altermondialiste. Les auteurs insistent sur le fait que ces différents épisodes n’auraient pas pu avoir le poids historique qu’ils ont eu sans la convergence des militants libertaires et marxistes.

L’ouvrage se poursuit par une série de portraits de militants historiques susceptibles d’incarner par leur pratique cette proximité entre des aspirations à une spontanéité libertaire et un attachement à la lutte des classes : Pierre Monatte, Rosa Luxembourg, Emma Goldmann, Buenaventura Durruti, le sous-commandant Marcos.

Parmi cette série de portraits, deux font l’objet d’un traitement plus personnel puisqu’Olivier Besancenot rédige une lettre à Louise Michel et Michael Löwy appuie son texte dédié à Benjamin Péret sur des souvenirs personnels de sa rencontre avec le poète. On pourrait sans doute s’amuser au jeu des querelles historiographiques entre marxistes et libertaires dans ce compte rendu, mais je m’en abstiendrai volontairement car ce serait à vrai dire mal s’y prendre pour traiter d’un ouvrage qui vise à rapprocher marxistes et libertaires.

Surtout qu’en dépit de leur volonté d’œcuménisme les auteurs ne passent pas sous silence les pommes de discorde entre libertaires et marxistes d’obédience trotskyste : la révolution d’octobre 1917, le soulèvement de Kronstadt, l’épopée de Makhno... L’attitude des léninistes à Kronstadt est ainsi qualifiée, malgré quelques nuances, d’« erreur et de faute ».

Ces développements historiques se terminent par une deuxième série de portraits consacrée à des intellectuels qui pourraient également figurer au panthéon des auteurs marxistes libertaires : Walter Benjamin, André Breton et Daniel Guérin.

La dernière partie de l’ouvrage est consacrée à une série de thématiques aux enjeux plus actuels : individu et collectif, révolution sans ou avec prise de pouvoir, démocratie directe et démocratie représentative, autonomie et fédéralisme, planification et autogestion, syndicalisme et parti, écologie. Deux points risquent sans doute de continuer à alimenter plus particulièrement les crispations entre marxistes ouverts et tradition libertaire : celle du débouché politique des luttes et donc de la participation aux élections.

Irène (amie d’AL)

[1] Daniel Guérin n’appartient à personne. Mais comme les auteurs ne le mentionnent pas, rappelons tout de même qu’après un parcours complexe il milita à l’UTCL jusqu’à sa mort.

 
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