Dossier classes sociales : Le patronat : Grands requins et mini squales

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La bourgeoisie, propriétaire des moyens de production, serait-elle soluble dans la « démocratie actionnariale » ? Pas du tout ! Cette classe, soudée et consciente de ses intérêts, sait manœuvrer et se recomposer pour maintenir sa domination.


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Au début de l’ère industrielle, les « capitaines d’industrie », à l’aide de leur fortune, de leurs relations et en exploitant les ouvriers, bâtissaient des empires, qu’ils transmettaient de pères en fils. Les sociétés portaient leur nom : De Wendel, De Dion, Renault, Rotschild, Schneider... Face aux difficultés pour stabiliser la main d’œuvre ouvrière, ils ont usé de paternalisme en étendant leur influence sur la vie ouvrière en construisant des logements, des magasins, des églises, etc.

A l’époque actuelle, la bourgeoisie industrielle s’est profondément liée à la bourgeoisie financière. Toutes deux ont créé de multiples liens avec l’État dont le haut personnel est formé dans les mêmes grandes écoles (Polytechnique, Centrale, etc.).

La bourgeoisie d’aujourd’hui est devenue plus anonyme, plus internationale. Les dirigeants des grandes sociétés sont aussi membres de conseils d’administration d’autres sociétés – pour lesquels ils touchent de grasses rémunérations –, et sont souvent intégrés dans l’appareil d’État comme conseillers ou membres de commissions gouvernementales, ce qui augmente d’autant leur fortune déclarée ou pas.

Cumulards et profiteurs

Le patron de LVMH cumulait en 2000 42 postes de direction, 5 mandats d’administrateur, 10 de représentant permanent. Celui de Pernod-Ricard respectivement 5, 35 et 10, celui d’Adecco 21, 25 et 3, pour ne citer que les premiers.

Selon une enquête Mediapart d’avril 2008, les revenus 2007 des patrons des entreprises du CAC 40 (les 40 poids lourds du capitalisme français) les classait parmi les PDG les mieux payés au monde, si on cumulait leur salaire brut, leur salaire variable, leurs avantages en nature et les plus-values réalisées sur leurs stock-options.

Sans compter les jetons de présence qu’ils touchent comme administrateurs dans d’autres sociétés, Bernard Arnault (LVMH) arrivait largement en tête, avec 84 millions d’euros, suivi par Jean-René Fourtou (Vivendi) qui totalisait 23,6 millions d’euros. Lindsay Owen-Jones (L’Oréal) « valait bien » 19,8 millions d’euros, Carlos Ghosn (Renault) 15,2 millions d’euros, et Xavier Huillard (Vinci) 14,2 millions [1].

Les plus grosses entreprises sont des holdings, conglomérats de sociétés dirigés par des directoires de PDG comme le célèbre baron Ernest-Antoine Seillière qui, s’il est de l’ancienne famille De Wendel, dut sa promotion à la tête du Medef à ce que l’activité principale de sa société, la Compagnie générale d’industrie et de participations (CGIP), est de faire fructifier le capital des 650 héritiers de Wendel et de bien d’autres.

En l’espace de quarante ans, la bourgeoisie s’est considérablement restructurée. En 1936, l’un des grands thèmes de la gauche, c’était les « 200 familles » qui tenaient le capitalisme français. Soixante-dix ans plus tard, on ne parle plus de familles mais de quelques conglomérats industriels et financiers qui ne sont plus spécialisés dans un produit, la voiture ou le pneu, mais comme Vivendi, touchent à tout, depuis l’eau jusqu’à la télé… Ainsi, les chefs d’entreprises de plus de 10 salarié-e-s ne représentant que 0,5 % de la population active en 2005.

Et ce n’est pas l’actionnariat « populaire » qui y changera quelque chose. Propulsé à partir de 1986 en France avec les privatisations, il ne concerne que 10 % de la capitalisation en bourse avec ses 7 millions d’investisseurs individuels. Les « petits porteurs » n’ont ni le temps ni la possibilité de diriger leurs affaires comme les gros actionnaires ; ce sont des gogos dont le destin est de se faire plumer les premiers en cas de crise.

Il faut que tout change pour que rien ne change

Tous ces enjeux font de la bourgeoisie une classe consciente de ses intérêts – la seule classe peut-être qui conserve une réelle conscience de classe –, qui a des réflexes, sait transmettre son expérience, ses idées, ses valeurs, se concerte, discute, construit consciemment des alliances et forme ses membres à la diffusion de son idéologie.

Son principal syndicat, le Medef, est un instrument de concertation fondamental, qui « produit de l’idéologie » pour servir ses intérêts. Le patronat porte aujourd’hui un véritable projet de société, qui vise à casser les conquêtes sociales du salariat, durement gagnées depuis 1936. Le programme du Conseil national de la résistance de 1944 est particulièrement visé, et avec lui la Sécurité sociale, les retraites et tout ce qui relève du « salaire socialisé » qui, par la cotisation sociale, permet une redistribution des richesses au détriment des profits..

Comme dans toute classe sociale, il peut cependant y avoir des tensions culturelles. Mais que penser de la distinction opérée par le gouvernement, à la faveur de la crise de 2008-2009, entre « capitalisme industriel » (productif donc encensé) et « capitalisme financier » (montré du doigt car immoral) ?

Cette distinction a pu exister dans le passé. Tandis que les industriels ont une approche rationnelle de l’économie, des rapports de forces, des capacités productives, les financiers, eux, sont avant tout des adeptes de l’économie-casino. Ils achètent des parts dans les entreprises les plus rentables, puis les revendent au moindre revers et vont placer leur argent ailleurs. Ils n’ont aucun souci d’aucun « projet industriel » que ce soit. Les plus dangereux des capitalistes, ils sont capables de provoquer, au gré de leur lubies ou de leurs paniques, des fuites massives de capitaux, entraînant des krachs boursiers et la ruine de régions entières dans le monde.

Néanmoins, aujourd’hui, l’interpénétration des deux sphères industrielle et financière rend cette distinction factice. Patrons et actionnaires sont bien dans la même classe. Le logo du Medef représente trois visages regardant dans la même direction : salarié-e-s, patrons et actionnaires. Soyez sûrs que les deux derniers font systématiquement bloc pour pressurer les premiers.

Loin de cette grande bourgeoisie, il y a encore en France bien des propriétaires de moyens de production, comme les agriculteurs sur grande exploitation (de plus de 100 hectares). Si leur nombre a augmenté (pour atteindre 216 000 en 2005), ils ne représentent que 0,8 % de la population active.

La piétaille du Medef : petits patrons, commerçants et artisans

Cette catégorie représentait 5,5 % de la population active en 2005. Mais les disparités entre les entreprises sont énormes : en 2002, il y avait plus d’un million d’entreprises qui n’avaient aucun salarié, et presque autant comptaient de 1 à 9 salariés. Ce sont les « Très petites entreprises » (TPE).

En réalité, la petite propriété est en chute libre. Les boulangeries-pâtisseries sont passées de 40 000 en 1966 à 22 000 en 1998, les boucheries de 50 000 à 14 000 et les épiceries de 87 000 à 13 000. Dans le même temps, les supermarchés sont passés de 200 à plus de 5 000 et les hypers de 1 à plus de 1 200 (employant 700 000 salariés) ! Ces grands magasins, regroupés autour de 5 centrales d’achat (Carrefour, Leclerc, Casino-Leader Price, Intermarché et Auchan), sont en position de monopole, pouvant exiger des marges qui peuvent aller jusqu’à plus de la moitié du prix du moindre produit !

À l’heure actuelle, l’artisanat « première entreprise de France » selon le slogan publicitaire survit surtout dans des « niches » économiques auxquelles les grands groupes sont inadaptés.

Il ne faut pas non plus se leurrer sur le statut d’« artisan ». Dans certains secteurs (et notamment le bâtiment), il y a énormément d’artisans « prolétarisés ». En réalité ils et elles font de la sous-traitance pour des entreprises qui font appel à eux au coup par coup. Ils se trouvent du coup à faire le même travail que n’importe quel ouvrier, mais sans la protection sociale afférente au statut de salarié, puisqu’ils sont censés être « à leur compte ».

Dans la lutte des classes, les petits patrons et commerçants servent systématiquement de « tirailleurs sénégalais » au grand patronat. On les fait pleurnicher sur les impôts trop lourds qu’ils ont à payer, ça évite de parler des profits mirobolants de la grande bourgeoisie. Et dans le même temps, ils sont mis à mort par la grande distribution. Ils vénèrent le libre marché ? Par le libre marché ils périssent.

Guillaume Davranche (AL Paris-Sud) et Violaine Bertho (AL 93)


CADRES TECHNIQUES ET CADRES DIRIGEANTS

La catégorie de l’Insee des cadres et professions intellectuelles supérieures représente 14 % de la population active en 2005. Mais cette catégorie, qui inclue les professeurs du secondaire et du supérieur (3 % de la population active), les professions de l’information et des arts (1 %), comme les professions libérales (1 %), ne se restreint donc pas aux seuls « personnels d’encadrement » (9 % des actifs en 2005).

En 1989, Alain Bihr publiait Entre bourgeoisie et prolétariat, livre dans lequel il montrait en quoi cette catégorie était particulièrement concernée par la problématique du « prolétariat en soi » (existant objectivement) et du « prolétariat pour soi » (ayant conscience de lui-même) car si ne nombreux cadres aimeraient s’identifier à la bourgeoisie, leurs intérêts de classe sont objectivement liés à ceux du prolétariat.

La catégorie des cadres est loin aujourd’hui d’être homogène. De nombreux cadres subissent la pression des impératifs de production, ce qui conduit à des suicides sur le lieu de travail, ou aux karochi au Japon, morts d’épuisement sur le lieu de travail.

Cette ambiguïté s’accentue avec le fait que le statut de « cadre » est de plus en plus généreusement attribué par le patronat, qui peut y trouver une législation plus souple sur les horaires de travail. C’est ainsi qu’un certain nombre de personnels d’encadrement (chefs de chantier, chefs d’équipe ou agents de maîtrise) se voient attribuer un statut de « cadre d’entreprise » alors que leur position dans la hiérarchie du travail reste modeste. C’est ce qui conduit le sociologue Paul Bouffartigue à parler de « salariat intermédiaire sous tension », en soulignant la proximité, de plus en plus souvent revendiquée, d’une large part des cadres aux professions intermédiaires (techniciens, contremaîtres, professions de la santé et du social), ce salariat intermédiaire se différenciant très nettement de la petite minorité de cadres dirigeants qui concourent à la définition des orientations stratégiques des grandes entreprises.

[1Laurent Mauduit et Martine Orange, « Les revenus des grands patrons du CAC 40 battent tous les records en 2007 », Mediapart, 23 avril 2008.

 
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