IIe congrès d’Alternative libertaire Montreuil, avril 1993

Les voies de la remobilisation

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Extrait de la Partie I : Etre révolutionnaires aujourd’hui

Remarque critique : Certaines des analyses ou remarques contenues dans ce texte peuvent paraître dépassées. On notera cependant la clairvoyance d’analyse, qui sera confirmée par Décembre 95, deux ans et demi plus tard. Tout le passage sur la démocratie dans les luttes est directement inspirées par l’expérience des grandes grèves en partie impulsées et animées par les militants de l’UTCL (Cheminots 1986, Instituteurs/trices 1987, PTT 1988, Air France 1989). D’où la réflexion sur la différence entre « corporatiste » et « catégoriel », l’importance des AG représentatives (en 1986 LO avait tenté de créer une AG de cheminots bidon sous son contrôle).

Pour nous, il n’y a pas d’un côté la politique avec un "P" majuscule et de l’autre les luttes sociales. Celles-ci sont politiques, au sens fort et non pas au sens politicien du mot, car elles sont l’arme essentielle pour imposer de profonds changements, et parce qu’elles contiennent une logique de démocratie directe et de reconquête de la société par ceux qui sont exclus des leviers réels du pouvoir.

Retrouver les fils de la mobilisation est donc essentiel. Or les luttes aujourd’hui sont très défensives. Plusieurs éléments se combinent pour l’expliquer :
- Les travailleurs ont subi plus de vingt ans de restructuration et de crise. Les statuts sont en voie de démantèlement. L’organisation du travail tend à l’individualisation. La précarisation et la pression du chômage dominent.
- Le discours "moderniste" habille la quête effrénée du profit d’un vêtement de "progrès" et d’inéluctabilité. S’opposer aux transformations en cours, c’est être "réactionnaire", "ringard", "loser". Ceci sur un fond de réhabilitation idéologique du capitalisme.
- La figure même du prolétariat disparaît des représentations collectives. Les prolétaires sont sociologiquement majoritaires, mais idéologiquement ils forment une classe invisible dont le nom même est devenu tabou.
- L’effondrement des socialismes d’Etat contribue à cette crise d’identité. Les travailleurs ne se sentent plus un rôle politique à jouer dans la transformation de la société.

La crise d’identité du mouvement ouvrier repose donc à la fois sur des modifications dans les structures de la société et sur une crise de projet politique au sens global, politico-social. Elle ne trouvera pas d’issue sans avancées combinées sur ces deux fronts : des luttes concrètes ressoudant les éléments épars ; et la réémergence sous des formes refondées d’une éthique et d’un projet socialiste. Pour passer des luttes défensives et éclatées à une remobilisation il faut des objectifs de transformation alternatifs.

Et il faut une démarche d’autogestion des luttes mais aussi d’unification, de fédéralisation de celles-ci.

Autogérer les luttes

Pour nous qui sommes révolutionnaires, l’autogestion des luttes est la première pierre vers l’autogestion future de la société : elle est l’école active de la démocratie autogestionnaire. Pour nos contemporains, elle répond plus immédiatement à des aspirations largement répandues : l’aspiration à être associés aux décisions qui nous concernent, le refus d’être manipulés par des bureaucrates et des politiciens, l’aspiration à l’autonomie, et à renouer des solidarités actives, horizontales.

Tout cela est très présent dans les luttes aujourd’hui. Les appareils syndicaux sont contraints de s’y adapter. Les travailleurs et les jeunes d’aujourd’hui ne sont plus prêts à se soumettre à des ordres venus d’en haut. Et c’est extrêmement positif.

Il y a objectivement rencontre entre ces aspirations et le projet autogestionnaire.

Nous essayerons de réfléchir et de formuler ici des propositions à partir des expériences que les militantes et militants d’Alternative libertaire ont vécu ces dernières années, en étant en situation d’animation et même quelque fois de déclencheurs dans des conflits et des grèves avec auto-organisation, assemblées souveraines, « coordination », à la SNCF, aux PTT, parmi les instituteurs, dans l’aérien entre autres, tout comme dans les luttes étudiantes et lycéennes ou celles des mal-logés.

L’assemblée générale souveraine

C’est là que se joue l’essentiel de la démocratie dans un mouvement. Il s’ensuit qu’il faut y être très vigilant. Les assemblées doivent être le plus représentatives possible ; il faut combattre les parodies d’assemblés qui ne représentent que quelques poignées de convaincus. Les assemblées doivent être des lieux d’expression libre. Donc, des lieux où chaque avis peut s’exprimer, chaque proposition être soumise su vote. Ce qui implique aussi, de la part des animateurs autogestionnaires des luttes, une pratique démocratique consciente, maîtrisée, organisatrice.

Comités élus. Coordinations.

Nous privilégions l’assemblée car elle est le socle indispensable sans lequel les diverses structures de centralisation et de coordination reproduisent les schémas hiérarchiques traditionnels, même si elles sont démocratiquement élues. Sur ce socle, la désignation de comités de lutte et de grève, et la coordination de divers foyers de lutte à tous niveaux, posent en effet la question de la démocratie et du fédéralisme de façon très concrète. Les exemples récents, à la SNCF ou dans la santé, comme dans les luttes de la jeunesse, montrent que cette question n’est pas facile à résoudre, en même temps qu’elle est passionnante, puisqu’elle renvoie à celle de l’organisation générale de la société et de quelle démocratie nous voulons. Une coordination autogestionnaire appelle un effort d’organisation et un ferme souci de démocratie de la part des animateurs des luttes et des représentants élus. Cette question n’est pas formelle. La représentativité est aussi un élément indispensable à la cohérence et à la force d’un mouvement. C’est pourquoi il nous semble nécessaire que les structures de coordination soumettent à la base, aux assemblées, les grandes décisions engageant la lutte. C’est cela que nous nommons mandat impératif. Les comités, les coordinations sont nécessaires pour rassembler les propositions émanant de la base ; elles sont aussi des lieux de débat et des lieux d’élaboration ; elles sont enfin des instances permettant la démocratie directe en organisant des consultations démocratiques où les diverses options dégagées sont soumises aux assemblées souveraines auxquelles doivent appartenir la décision finale.

Ainsi les luttes d’aujourd’hui peuvent devenir aussi des "laboratoires" où des formes nouvelles de démocratie sont expérimentées. Les éléments que nous avançons ici proposent une articulation entre démocratie délégative et démocratie directe. Démocratie délégative, puisque des délégués sont nommés, et puisque les instances de coordination ne peuvent pas être de simples chambres d’enregistrement de ce que dirait la base a priori, avant confrontation des expériences et des idées diverses. Les instances de coordination sont des instances de centralisation des revendications et des propositions élaborées à la base,et d’élaboration de synthèse : offrant la possibilité d’agir en commun. Plusieurs éléments font que cette centralisation n’est pas comparable au centralisme des institutions fondées sur la délégation de pouvoir. Le mandat impératif ne signifie pas que les délégués soient liés et bloqués par une position fixée a priori par leurs bases respectives ; elle signifie qu’ils sont tenus de faire remonter les positions de leurs mandants, qui orientent leur intervention et leur choix ; et qu’en dernière instance, sur les grandes décisions, c’est à nouveau la base qui tranche. Les délégués prendront nécessairement des décisions : il y a bien délégation d’une partie du pouvoir, mais aux mains de délégués mandatés sur un contenu, contrôlés, et révocables à tout moment. Cette démocratie délégative est mise au service de la démocratie directe, puisqu’elle a en charge d’organiser des consultations pour ce qui est des grandes décisions où, là, le mandat impératif s’impose, sans délégation du pouvoir.

Ainsi, c’est à travers les expériences d’auto-organisation des luttes que l’on peut explorer une conception de la démocratie autogestionnaire qui ne tienne ni du centralisme et de la délégation du pouvoir, ni de !’éclatement et de l’éparpillement. Une conception qui propose une dialectique entre démocratie délégative et démocratie directe où celle-ci ait le dernier mot, et urge dialectique entre centralisation et décentralisation par un va-et-vient permanent entre base et sommet.

Cette expérience doit pouvoir nous servir pour élaborer le projet d’une démocratie alternative à la démocratie parlementaire.

L’autogestion des luttes remet en question tous les schémas traditionnels. Elle pose la question : "qui doit décider ?". Elle renvoie à un rôle nouveau les instances qui assurent habituellement la "direction" (syndicats, associations, organisations politiques) ; rôle non pas de silence ou de suivisme (c’est-à-dire aussi de démagogie), mais bien de propositions et de soutien actif aux formes de démocratie - puis du respect des positions démocratiquement arrêtées par la base.

Nous sommes bien conscients que l’autogestion des luttes va à l’encontre des habitudes ; elle répond à des aspirations bien réelles, et dans le même temps, elle bouscule les tendances confortables su repli et à la soumission, à la délégation. C’est pourquoi elle est le fruit d’une "dialectique" entre démocratie directe et action dynamique, active, des militants autogestionnaires.

Fédérer les spécificités

Les expériences d’auto-organisation ont rarement dépassé le cadre d’un métier ou su mieux d’une branche. L’aspiration à l’autonomie a aussi un revers de médaille : la crainte de globalisations où ses particularités seraient noyées, et même le sentiment que, legâteau n’étant pas extensible, il vaut mieux lutter seuls pour en obtenir une plus grosse part. On a souvent pointé la nature "corporatiste" des luttes de ces dernières années. Cette dimension est réelle. Elle s’exprime dans une période de reflux des luttes, de fragmentation des statuts.

Nous pensons qu’on ne peut répondre à ceci ni par de l’opportunisme ni par une attitude moralisatrice opposant aux luttes réelles un "tous ensemble" mythifié. L’opportunisme, ce serait d’encourager uniquement des luttes catégorielles, y compris si elles s’opposent les unes aux autres, et sans chercher les conditions de mouvements d’ensemble.

L’autre attitude ne tiendrait pas compte des mécanismes réels de mobilisation, ni des conditions concrètes où elles peuvent se déployer aujourd’hui : ce serait un discours extérieur.

Le fédéralisme est né des luttes d’hier et il peut inspirer les luttes sociales d’aujourd’hui. C’est-à-dire : partir des spécificités, sans les nier. Il peut y avoir une valeur positive dans la formation d’identités fortes autour d’un métier, d’un travail, d’un lieu - et cela est aussi vrai pour les nouveaux métiers que pour les anciens. C’est la dimension « catégorielle » et non corporatiste. Elle est une cible des capitalistes qui voient là des foyers de résistance trop forts. Il n’y a aucune raison de s’opposer ou de dévaloriser les luttes sectorielles ou locales. Elles peuvent permettre de constituer ou de reconstituer des espaces de contre-pouvoir ancrés sur des réalités.

C’est le corporatisme que nous critiquons, c’est-à-dire quand les intérêts de la catégorie deviennent le seul objectif, en opposition avec les autres catégories, sans comprendre la nécessité de solidarités plus larges, de classe, pour tenir tête au patronat. Là encore, c’est de façon dynamique qu’il faut relier des secteurs qui se sentent aujourd’hui différents les uns des autres, et c’est pourquoi nous parlons de fédéralisme, c’est-à-dire d’association solidaire qui n’étouffe pas les particularités. Une stratégie de remobilisation ne peut qu’articuler les conflits locaux et catégoriels et la recherche de grandes luttes fédératives, telles que la défense et l’extension des acquis sociaux ou la lutte contre le chômage. Car c’est bien à un "tous ensemble" que nous visons, "chacun avec ses spécificités".

Reconstruire un tissu social offensif

L’enjeu n’est pas seulement d’être un peu plus forts dans le cadre de quelques luttes revendicatives. II s’agit de renouer les fils de la solidarité entre de grands ensembles de la population qui se sont disjoints, afin de reformer un camp solide face aux classes dirigeantes.

Unité travailleurs / chômeurs / précaires

Le chômage et la précarisation sont à la source des mobilisations. La montée de l’exclusion et de la misère nourrit celle du racisme et de l’extrême droite. Une remobilisation passe par la pratique de solidarités concrètes entre les travailleurs "stables" et les précaires dans l’entreprise, entre les travailleurs salariés, les chômeurs et les jeunes dans la société. Avec des objectifs de transformation refusant la fatalité du chômage : agir ensemble, être solidaires, vers le "chômage zéro" (cf. partie II de ce document).

Unité avec les travailleurs des petites et moyennes entreprises

La moitié des salariés travaillent dans ce secteur qui est un désert syndical où règne l’arbitraire patronal. Les luttes sont aujourd’hui le fait de travailleurs concentrés dans des entreprises relativement importantes, et plus souvent encore elles sont menées dans les "bastions ouvriers" du secteur public et parapublic, transports et communication notamment. Une solidarité active et un volontarisme militant sont nécessaires pour que les salariés des PME s’organisent et se défendent.

Unité travailleurs manuels / travailleurs intellectuels

L’unité entre les prolétaires manuels - employés et ouvriers - et les prolétaires intellectuels - enseignants, techniciens, maîtrise -, est une condition indispensable pour que le vent tourne en faveur de luttes de transformation et non plus seulement de résistance.

Là surtout la notion de "fédéralisation" est utile. Il ne faut pas, su nom de l’unité supérieure, effacer les spécificités. Le monde ouvrier a ses traditions et ses comportements culturels qui sont une force d’identité. Ce serait une erreur de contribuer à la disparition de ces spécificités. Cela reviendrait finalement à vouloir conformer tous les salariés su le modèle de vie des couches moyennes. Mais l’ouvriérisme, c’est-à-dire le travers inverse, ne permet pas de capter les nouvelles couches du salariat. Il faut donc à la fois - et la partie n’est pas facile -, une solidarité sur la base des intérêts communs, ce qui revient à une "prolétarisation" par l’action des couches moyennes salariées, et la prise en compte de l’apport spécifique de ces couches et de leurs exigences - quand celles-ci ne poussent pas à creuser les écarts hiérarchiques et les inégalités. Dans un projet de transformation autogestionnaire de la société, on ne peut pas non plus perpétuer une image ouvriériste, mais au contraire il faut souligner ce que les techniciens, les enseignants, les ingénieurs ont à gagner en rompant avec un système qui exploite leurs capacités.

Unité travailleurs et jeunesse scolarisée

Les évolutions de la société et la pression du chômage contribuent à un rapprochement objectif entre le monde du travail et la jeunesse scolarisée, qui se voit de plus en plus comme un ensemble de travailleurs en formation... ou d’exclus condamnés d’avance au chômage.

Un rapprochement réel et volontaire entre travailleurs et jeunes est vital pour l’avenir du mouvement ouvrier. Des passerelles doivent être construites. Des luttes sont à mener en commun : poser la question de la formation ensemble peut le permettre, comme un des moyens de changer le travail, de combattre le chômage, et d’assurer à tous le droit aux études.

Unité mouvement ouvrier / luttes écologistes

Les menaces qui s’accumulent sur la planète ne seront pas levées sans une intervention massive des travailleurs. La lutte écologiste concerne toute la population et elle ne touche pas les salariés seulement dans l’entreprise : elle peut permettre une unité très vaste au-delà des clivages sociologiques. Mais c’est bien le capitalisme qui est la cause du productivisme, et c’est bien par l’appareil de production qu’il dirige que se concrétisent les menaces.

Aussi une intervention menée du dedans par les travailleurs des entreprises concernées est-elle indispensable à la lutte écologiste et celle-ci, si elle est conséquente, ne peut qu’être anticapitaliste et donc rencontrer, en partant de préoccupations différentes, la lutte de classe.

Unité entre les luttes spécifiques des travailleurs et toutes les luttes de contestation, à commencer par les luttes des femmes

Ce sont des luttes spécifiques contre des formes d’oppressions (et nous pensons également aux luttes des homosexuels pour faire respecter leur existence et leurs droits) qui traversent les diverses catégories sociales, mais qui peuvent trouver dans une rencontre avec le mouvement ouvrier un puissant point d’appui. L’enjeu est considérable pour une refondation de celui-ci, de reprendra en compte les exigences de luttes qui s’en prennent à l’oppression et non pas seulement à l’exploitation.

 
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