Point de vue : NPA et LO : quel programme contre le capital ?




Les deux partis anticapitalistes qui jouent le jeu de la stratégie électorale prétendent tous deux avoir un programme anticapitaliste de transition. Ce programme tient-il compte de la réalité du capitalisme et de ses lois ?

Le NPA (Nouveau parti anticapitaliste) et LO (Lutte ouvrière) présentent des programmes relativement similaires, consistant dans la hausse des salaires (Smic à 1700 euros net), la réduction du temps de travail (32 heures), la suppression des cadeaux fiscaux aux riches et aux entreprises, des niches fiscales et de la TVA, la lutte contre l’évasion fiscale ou encore les taxations financières. Ils proposent également des mesures comme la socialisation des banques et des grands groupes de l’énergie. Enfin, on retrouve également des propositions comme l’interdiction des licenciements, l’ouverture des livres de comptes, ou le paiement de la dette par les capitalistes.

Capitalisme et redistribution

Moralement, ces mesures sont justes car elles visent l’amélioration des conditions de vie de la grande majorité de la population, mais elles sous-tendent une analyse selon laquelle la crise serait due à une trop grande avidité des capitalistes, dont il faudrait modérer la gourmandise. Il est certes possible d’affirmer que la crise, au-delà d’un certain stade, a été aggravée par les politiques néolibérales [1]. Dans ce cas, toutes choses égales par ailleurs, redresser les salaires en ponctionnant la part des profits des capitalistes non réinvestie dans la production (thésaurisation, consommation de marchandises de luxe…), relancerait ponctuellement l’économie.

Cependant, en ne présentant que des mesures agissant dans le sens de la répartition des richesses, sans traiter des problèmes de la production de richesses, LO et NPA semblent ne pas prendre en compte les problèmes et limites de valorisation du capital (possibilité de produire toujours plus de richesses, sa croissance).

Ignorer cela c’est ne pas comprendre que la résolution de la crise de réalisation (impossibilité de transformer les marchandises en capital par la vente) ramènerait à la situation initiale de crise de valorisation (absence de croissance) [2], qui était la cause des attaques sur les salaires et contre les services publics après la crise de 1974 [3]. En effet, on peut penser qu’augmenter les salaires et interdire les licenciements augmentera la demande solvable (plus de personnes seront en mesure d’acheter des marchandises) et permettra de contenter tout le monde : les salarié.es qui pourront consommer, et les entreprises qui pourront vendre et continuer leurs profits. Mais c’est ignorer que l’augmentation des salaires n’est pas compatible avec la croissance, et que cette dernière est vitale pour le capitalisme. La part des bénéfices d’une entreprise qui peut être spoliée est celle des revenus personnels des actionnaires et dirigeants (on est d’accord, ils vivent dans le luxe). Mais celle qui retourne dans l’entreprise pour acheter des machines plus performantes (ou tout autre investissement dans la production) ne peut pas être spoliée faute de produire une crise qu’on prétendait résoudre.

La suraccumulation, les crises bancaires et financières, ne font que masquer l’impasse dans laquelle se trouve l’économie réelle, ayant rendu le capital trop productif pour le capitalisme, faisant toujours plus chuter la masse de valeur produite (plus de marchandises sont produites mais à des coûts de plus en plus faibles), tout en supprimant toujours plus de travail vivant (la courbe du chômage réel n’est pas prête de s’inverser), et ne pouvant survivre qu’au moyen de l’accumulation d’une montagne de dettes non solvables [4].

Il ne sert donc a rien de ­s’acharner contre les banques et la finance, si ce n’est pour révéler la fragilité de l’économie réelle et la nécessité de l’abolir. En effet, tant que sont maintenues les structures du capitalisme, sont alors maintenues les lois de la valeur, l’impératif de croissance, et donc les possibilités des crises, et de leurs conséquences désastreuses pour la classe ouvrière ; et ce, même si les salaires étaient augmentés, le temps de travail réduit, et même si les entreprises étaient gérées directement par celles et ceux qui y travaillent.

Sachant cela, il est dès lors complétement inutile de chercher à ouvrir les livres de comptes pour prouver que « de l’argent, il y en a, dans les poches du patronat ». Et il est radicalement impossible de penser à des mesures comme l’annulation de la dette ou l’interdiction des licenciements, dans le cadre d’un capitalisme où la répartition des richesses aurait changé, ou même d’un socialisme d’État qui n’aurait pas rompu avec la marchandisation. Il est nécessaire de s’orienter vers l’abolition radicale du capitalisme et de ses structures, aujourd’hui, demain, toujours !

Le problème de la valorisation

L’argument généralement avancé pour ne pas parler de la crise de la valeur est qu’elle serait inaudible ou trop compliquée à expliquer à la classe ouvrière. Il faudrait favoriser le soulèvement rapide des masses par des programmes d’urgences touchant à l’intérêt immédiat des prolétaires, quitte à laisser la critique systémique de côté.

Plusieurs problèmes se posent ici : la précipitation révolutionnaire ne laissera pas assez de temps pour expliquer les causes profondes des crises à des millions de personnes. Pourquoi mettre la classe ouvrière devant le fait accompli de l’échec d’un modèle auquel on lui a fait aspirer, pour ensuite lui expliquer qu’il était prévisible, et qu’on avait un autre projet en réserve ?

D’autre part, l’absence de compréhension de la double crise du capitalisme, et l’irruption de crises au sein d’une société se prétendant socialiste, pourraient redonner du poids aux idées des courants contre-révolutionnaires.

Au contraire, l’ensemble des anticapitalistes, communistes, communistes libertaires, devraient mettre en avant que le problème n’est pas seulement la spoliation des richesses par les membres d’une classe malfaisante et prédatrice, mais l’incapacité de plus en plus profonde d’une société capitaliste, marchande, concurrentielle, à remplir ses objectifs de valorisation et d’expansion tout en satisfaisant les besoins, et donc l’impossibilité pour ce système de supprimer les crises et leurs conséquences désastreuses. Il en découlerait logiquement que ce ne sont pas seulement les patrons, actionnaires, financiers et banquiers qu’il faut virer. C’est tout le système qu’il faut changer !

Quitte à faire 1 à 3% aux élections, LO et le NPA n’auraient pas grand-chose à perdre à se débarrasser de l’arsenal de propositions réformistes superflues et prêtant à confusion, pour proposer tout simplement l’expropriation des capitalistes, l’abolition de la propriété privée des moyens de production, du salariat et de l’échange marchand.

Floran Palin (AL Marne)

[1Alain Bihr, « Le triomphe catastrophique du néolibéralisme », à lire sur alencontre.org.

[2A.Bihr, « A propos d’un excès de plus value », à lire sur alencontre.org.

[3Pour compléter l’analyse, lire : « La loi travail, ultime stade de la crise capitaliste », Alternative libertaire, juin 2016, sur http://alternativelibertaire.org. Lire aussi : Alain Bihr, La Reproduction du capital, chapitres 16 et 18.

[4Ernst Lohoff & Norbert Trenkle, La Grande dévalorisation.

 
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