Féminisme et antiracisme : « D’égal à égales » : portrait de quatre syndicalistes

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Corinne Mélis et Christophe Cordier dressent, dans leur film D’égal à égales, le portrait de quatre femmes, migrantes ou filles d’immigrants, et syndicalistes. Ces pionnières ont choisi de s’engager alors qu’elles travaillent dans des secteurs réputés difficile pour le syndicalisme. Leurs parcours, entre action collective et émancipation individuelle, posent de façon concrète la question de l’articulation des luttes face à l’exploitation, le racisme et le sexisme.

Corinne Mélis est animatrice au Mouvement français pour le planning familial. Elle a mené une recherche de sociologie sur les conditions de l’engagement syndical des femmes issues de l’immigration. Son activité dans le mouvement social, notamment par le biais d’actions de formation syndicale sur l’égalité homme-femme, l’a amenée à rencontrer, parmi d’autres, les protagonistes de ce film.

Christophe Cordier est réalisateur. Il ancre son approche dans le cinéma documentaire d’intervention sociale, rendant compte des dynamiques contemporaines, en perspective avec l’histoire du mouvement ouvrier. Il est également l’auteur des films La Délégation (2000) et Une journée pour rebondir (2003).

Alternative libertaire : Comment est né ce projet ? Comment s’est faite l’articulation entre rencontres, recherche et pratiques militantes ?

Corinne Mélis :
Nous avons conçu ce film lors d’une manif du 1er mai ! En racontant à Christophe où en était ma recherche, qui visait à saisir les conditions de l’engagement syndical de femmes confrontées à des discriminations à l’articulation des rapports sexistes, racistes et de classe, nous avons vu se profiler un vrai matériau filmique. J’ai rencontré des syndicalistes en action, porteuses d’histoires singulières et qui incitaient au portrait. En faire un film était pour moi une façon de rendre leur parole plus accessible. De prendre au mot l’idée de rendre visibles leurs situations et leurs luttes.

Les 4 protagonistes du film.

Christophe Cordier :
J’ai réalisé lors de cette discussion que je n’avais jusqu’ici filmé que des hommes en lutte, et que le cinéma s’intéressant au mouvement ouvrier oubliait souvent la participation des femmes. J’avais cependant en tête des films comme A pas lentes du collectif Cinélutte ou Classe de lutte de Chris Marker, qui donnent à voir l’émancipation de femmes par la lutte syndicale. Poursuivre cette intention était un défi d’autant plus motivant que la préoccupation de Corinne autour de la convergence de différents systèmes de domination faisait écho à des enjeux que je percevais plutôt intellectuellement, et qui sont devenus concrets avec la réalisation du film.

Le film suit quatre femmes, issues de l’immigration et travaillant dans des secteurs où l’action syndicale est difficile. En quoi sont-elles des pionnières ?

Corinne Mélis :
Anissa, Dorothée, Keira et Noura ont des âges, des parcours et des métiers différents – quoique relevant du salariat d’exécution. Et des points communs qui permettent de saisir un certain état du monde du travail et du syndicalisme aujourd’hui.

Elles sont, notamment en tant que femmes originaire d’Afrique du Nord et d’Afrique sub-saharienne (et racisées de ce fait) un visage du salariat relativement récent et particulièrement soumis à l’exploitation. La segmentation sexiste et raciste du marché du travail tend à concentrer ces femmes dans des secteurs réputés difficilement mobilisables du fait des conditions précaires d’emploi et/ou d’organisation du travail (collectifs éclatés, horaires décalés...). On peut imaginer quelques difficultés à organiser des salariées de la sous-traitance du nettoyage ! Les premières réunions de Noura avec les assistantes maternelles se déroulaient dans des fast-food, à la suite de porte-à-porte, par exemple.

Anissa (SUD-Rail)

Elles sont toutes concernées par une « nouvelle » organisation du travail et une répression syndicale croissante qui explique en partie les difficultés d’implantation syndicale de terrain dans certains secteurs. La section syndicale créée dans une blanchisserie industrielle, que l’on voit dans le film, est à la fois un exemple de cet état de fait et un espoir de voir l’action collective y faire face. Dorothée en revanche, femme de chambre dans la sous-traitance, a payé le prix fort pour sa contestation.

Mais elles s’exposent aussi en risquant le renvoi à une supposée illégitimité à représenter tous les salariés en tant qu’« étrangères ».
C’est donc à la fois du fait des conditions de leur engagement et des enjeux symboliques de leur visibilité que l’on peut les percevoir comme pionnières. D’autres femmes, des immigrés, des ouvriers précarisés les ont précédés, mais elles contribuent sans aucun doute à modifier le visage du syndicalisme (et du syndicaliste).

D’où vient l’engagement de ces femmes ?

Corinne Mélis :
Leur engagement est avant tout celui de salariées confrontées, plus ou moins durement à la violence des rapports de travail. Elles se sont engagées tout simplement pour défendre les droits des salariés. Avec cependant pour Dorothée, Keira et Noura, une conscience assez vive de se retrouver, en tant que femmes et/ou immigrées, dans des conditions d’emploi et de travail particulièrement vulnérables à l’exploitation. C’est un peu différent pour Anissa, agent d’accueil à la SNCF. C’est la dégradation de la situation pour les nouveaux embauchés, et la pression croissante sur les conditions de travail liée à la privatisation, qui l’a fait s’engager à la suite de son père, cheminot et syndicaliste, qui lui a transmis une culture de lutte.

Dorothée (ex CGT-Disneyland)

Mais si leur engagement n’est pas directement motivé par les discriminations sexistes et racistes, c’est sur l’ensemble de ces terrains qu’elles luttent pour leur reconnaissance. Cette conscience s’est parfois construite au cours de leur engagement, face aux obstacles rencontrés mais aussi aux prises de conscience permises par le syndicalisme.

Quelles sont les tensions qu’elles ont rencontrées ? Quels obstacles affrontent-elles ?

Corinne Mélis :
80% du noyau dur du travail domestique est toujours effectué par les femmes... Dans le monde du travail, les discriminations à l’embauche et en cours d’emploi sont loin d’être réglées, tandis que les métiers dits « féminins » restent dévalorisés. Cela a des conséquences sur leur vie professionnelle (temps partiel, mobilité, carrières, salaires...). Gérer la vie de famille, le travail et les charges syndicales n’est possible qu’avec le soutien du conjoint ou de la famille.

Le racisme aussi, même s’il n’est pas toujours frontal, peut être plus insidieux, ce qui le rend difficile à identifier en tant que tel. Enfin, certains métiers des services peinent encore à être reconnus et leurs salariés, comme l’expriment Noura et Dorothée, se sentent eux et elles-mêmes minorés.

Kheira (CGT-Textile)

Alors prendre la parole face aux patrons, organiser une grève, former de nouveaux syndiqués, défendre des dossiers sont autant de défis au quotidien, mais aussi vecteurs d’émancipation.

Enfin, le milieu syndical n’est pas une bulle et peut reproduire en son sein des pratiques qui marginalisent les femmes, les immigrés, ou les plus précaires, parfois vécus comme mis en concurrence avec les travailleurs plus « installés ».

Quel rôle peut jouer ce film, et que retenir des trajectoires de ces militantes ?

Christophe Cordier :
Notre intention était que ce film soit accessible à un large public, mais qu’il serve aussi de support à des débats. Le cinéma documentaire comme nous l’entendons, c’est de raconter des histoires sociales, de les partager avec le plus grand nombre, c’est s’inscrire dans une démarche d’éducation populaire.

Nora (Unsa-Assmat)

Nous montrons des femmes qui reprennent la parole, initiative que les pratiques patronales, mais aussi la société française, tend à leur dénier, et a sans aucun doute dénié aux générations immigrées précédentes. Mais elles inscrivent leurs revendications spécifiques dans « l’intérêt général ».

D’une certaine façon, ce qu’elles nous racontent est un miroir grossissant d’attaques qui nous concernent tous en tant que salariés. Ce film pose enfin la question du renouvellement syndical, en tant qu’outil de transformation sociale, à l’articulation des luttes contre l’exploitation et des luttes d’émancipation.

Propos recueillis par Violaine (AL 93)

  • Christophe Cordier et Corinne Melis, D’égal à égales. Le film est disponible en DVD auprès de Canal marches : www.canalmarches.org

Dates des débats et projections : http://egales.eu/

D’égal à égales from Corinne Mélis et C. Cordier on Vimeo.

 
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