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AL dans "Le Progrès Social" : « Aucun changement radical ne viendra du pouvoir »

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Dans le quotidien Le Progrès social, Elsa Squirone, du secrétariat fédéral d’AL, explique pourquoi « seul un processus révolutionnaire permettra d’aboutir à une société réellement démocratique ».

Le Progrès social : Présentez-nous Alternative libertaire (AL)  : est-ce une organisation politique, un parti, un mouvement alternatif  ?

Elsa Squirone : Alternative libertaire est une organisation politique communiste et libertaire née en 1991 à la suite d’un appel qui visait à rassembler les organisations, mais aussi les individu.es, se réclamant de l’anarchisme social. Nous préférons employer le terme d’organisation, plutôt que celui de parti, qui est trop connoté, notamment pour ce qui concerne les élections. Le processus qui a mené à la création d’Alternative libertaire avait dans l’idée que beaucoup de libertaires ou d’anarchistes s’impliquaient dans la lutte de classes, mais que trop de chapelles différentes existaient.

Nous nous positionnons donc en continuité de cette tendance qui traverse l’histoire du mouvement ouvrier depuis le milieu du XIXe siècle et nous réclamons à la fois d’une analyse marxiste, mais aussi des apports anti-autoritaires et des pratiques du prolétariat en lutte comme le syndicalisme révolutionnaire, les assemblées générales, l’auto-organisation et bien sûr l’autogestion des moyens de production. Ce positionnement po­litique fait que nous sommes tout autant investis dans les luttes en entreprises, que dans les luttes sur le logement, des sans-papiers, antifascistes, féministes, écologistes…



cc looking4poetry

Participerez-vous aux élections en 2017 d’une manière ou d’une autre, comme le feront le NPA ou LO   ?

Elsa Squirone : Non  ! Alternative libertaire ne participera pas aux élections. Nous pouvons entendre que certaines organisations d’extrême gauche utilisent les élections comme une tribune. Mais la personnification autour d’un ou une candidate nous semble dangereuse  : avec le système de la démocratie parlementaire, on vote davantage pour quelqu’un et non pour des idées.

De plus, inévitablement, entrer dans ces compétitions électorales signifie que nombre de militants et militantes se concentrent là-dessus durant des semaines et même des mois, ce qui affaiblit les mouvements sociaux. Ce n’est cependant pas un dogme. AL n’exclue pas d’utiliser, tactiquement, certains scrutins, comme lorsque nous avons mené campagne en 2005 pour un « non » anticapitaliste et internationaliste au référendum sur la Constitution européenne.

Pour en revenir à 2017, notre organisation prendra position dans les mois qui viennent sur le message qu’elle portera. Mais de manière générale, nous considérons que ce qu’on appelle la démocratie, dans le cadre du capitalisme, est une illusion qui vise à faire croire à la population que son avis compte alors qu’en réalité c’est la loi du marché et les lobbies capitalistes qui dictent ce que doit être «  l’intérêt général  ». Aucun changement radical ne viendra du pouvoir.


L’interview dans Le Progrès social, 2 juin 2016
L’interview dans Le Progrès social, 2 juin 2016

Vous insistez beaucoup sur les alternatives au capitalisme, comment les porter et convaincre les gens  ? Y a-t-il des expériences concrètes à mettre en avant  ?

Elsa Squirone : Pour nous le capitalisme n’a pas de solution, il est l’un des problèmes. Seule sa disparition peut amener à une émancipation collective et ce, même si certaines oppressions, le patriarcat et le racisme, entre autres, ne disparaîtront pas comme par magie avec lui. Les différentes expériences alternatives actuelles (aussi diverses que les AMAP, SCOP, ZAD, Nuits debout…) constituent des expériences de résistances intéressantes mais cou­rent le risque d’être récupérées et intégrées à la société capitaliste si elles ne sont pas articulées à un projet émancipateur global. à ce titre, les expériences concrètes de la révolution sociale espagnole de 1936-1937 ou l’expérience makhnoviste d’Ukraine de 1918 à 1921 sont à mettre en avant dans le sens où il s’agit de moments d’émancipation des classes populaires, de réorganisation des rapports sociaux et de luttes à grande échelle.

Aujourd’hui, nous suivons avec le plus vif intérêt les expériences révolutionnaires menées au Chiapas (Mexique) et au Rojava (Kurdistan syrien), où les milices YPG-YPJ luttent à la fois contre l’obscurantisme religieux et pour l’émancipation politique et sociale des peuples de la région. Plus globalement, l’internationalismeest une de nos valeurs et pratiques et Alternative libertaire est notamment membre du réseau international Anarkismo

cc Pierre

Votre slogan « Ni État, Ni Patron », s’agit-il d’une utopie révolutionnaire ou d’une volonté réelle de construire une société autogestionnaire et quelle forme prendrait-elle ?

Elsa Squirone : Les patrons et l’État sont nécessaires uniquement pour maintenir une société basée sur les inégalités entre les différentes catégories de la population, et surtout pour qu’une minorité puisse s’approprier le travail – salarié ou non – d’une majorité. Ils sont donc inutiles au fonctionnement d’une société telle qu’on l’envisage. Pour nous, ce ne sont pas quelques mesurettes décidées dans les chambres parlementaires qui vont aboutir à un changement significatif de nos conditions de vie.

Seul un processus révolutionnaire permettra d’aboutir à une société réellement démocratique, sans classe et sans exploitation qu’elle soit capitaliste, patriarcale ou écologique. Ceci dit, s’il nous semble nécessaire que notre courant porte un tel projet – une société communiste libertaire –, nous ne prétendons pas avoir la science infuse, lire l’avenir dans le marc de café, ni nous substituer à l’élaboration collective. C’est dans la lutte et en multipliant les expériences pratiques que nous construirons un monde nouveau.

Vous êtes très investis contre la « loi travail », dans les luttes, et aussi par exemple au travers de l’appel « On bloque tout ». Quelle analyse portez-vous aujourd’hui sur l’engagement syndical comme moyen d’action ?

Elsa Squirone : Plusieurs syndicalistes d’orientation libertaire participent à l’appel « On bloque tout », lancé en mars 2016. Pour les communistes libertaires, le syndicalisme reste un moyen fondamental d’autodéfense des travailleurs et des travailleuses mais aussi de transformation de la société. Même si le fonctionnement du travail tend à individualiser de plus en plus les parcours de chacun et chacune et de ce fait à entraver toujours un peu plus l’action commune.

Dans le cadre de la lutte contre la « loi travail » l’engagement syndical des militants d’AL est primordial, d’une part pour s’inscrire dans un cadre le plus massif possible, être là où se passe concrètement la lutte des classes et pour lutter jusqu’à l’abandon du projet de loi  ; et d’autre part pour porter au sein des structures syndicales des pratiques autogestionnaires, en rupture avec le syndicalisme d’intégration et de cogestion. L’appel « On bloque tout » va dans ce sens. Il réunit, bien au-delà des libertaires (et heureusement  !) des structures syndicales et des syndicalistes issus de nombreux secteurs, décidés à lutter de manière coordonnée pour le retrait du projet de loi par la construction des grèves massives et le blocage de l’économie.

cc Karen Melchior

Plusieurs blogs sur Internet sont animés par des militants d’AL de plusieurs secteurs professionnels. Dans quels buts et objectifs avez-vous mis en place ces outils   ?

Elsa Squirone : L’outil traditionnel qu’était le «  bulletin de boîte  » s’avère plus difficile à employer avec le déclin des grands bastions ouvriers, l’éclatement des sites et la sous-traitance en cascade. Jadis, on pouvait distribuer des centaines de bulletins aux heures d’embauche à l’entrée d’un centre de tri ou d’une grande usine. Le travail morcelé rend cela plus ardu. On peut contourner le problème en utilisant l’outil blog et les réseaux sociaux, qui font partie de l’univers familier des jeunes travailleuses et travailleurs.

Cela, toutefois, n’interdit pas, sur certaines occasions, de confectionner des bulletins papier, comme Le Rail déchaîné l’a fait à l’occasion de la grève du 10 mai à la SNCF. L’idée c’est de populariser des réflexions et analyses communistes libertaires complémentaires et non antagoniques de l’engagement syndical.



Vous êtes l’une des rares organisations à posséder un journal, papier, de qualité, et disponible en kiosques. Est-ce une volonté de toucher le grand public  ?

Elsa Squirone : Oui, la distribution du mensuel Alternative libertaire en kiosques est une chose qui nous tient particulièrement à cœur, même si économiquement ce n’est pas évident. C’est un moyen de diffuser nos idées au-delà du cercle militant, de faire connaitre à la fois nos positions théoriques mais également d’informer sur l’actualité et les luttes en France, en Belgique où nous sommes également implantés mais aussi plus largement à l’international.

De nombreuses personnes nous ont par ailleurs connus par le biais du journal. Il est réalisé par une équipe bénévole et en majorité extérieure au secteur de la presse. Elle élabore le sommaire en fonction de l’actualité et produit deux fois par an un dossier spécial qui nous permet d’approfondir certains sujets ou expériences. C’est déjà un sacré boulot de produire un canard chaque mois, alors forcément on tire notre chapeau au Progrès social et à sa parution quotidienne  !

Propos recueillis par Julien Gonthier pour Le Progrès social n°56 (2 juin 2016)

 
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