Extrême gauche : « Unité d’action » avec les islamistes ?

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Une possible « unité d’action » entre anticapitalistes et islamistes ? Cette idée saugrenue, qu’on pourrait croire extraite d’un édito du Figaro ou de Marianne, nous vient du SWP britannique et influence une partie de la LCR. Elle pourrait avoir des répercussions préoccupantes pour le mouvement social en général.

Les islamistes peuvent-ils être associés aux révolutionnaires dans un même front anti-impérialiste ? Ce débat, qui existe depuis une quinzaine d’années, aurait pu rester strictement interne au courant trotskiste international ; mais le fait que cette thèse soit portée par un de ses principaux partis, le Socialist Workers Party (SWP) britannique, et soit désormais défendue par plusieurs tendances de la LCR française, lui donne une répercussion préoccupante.

Si la piste a été explorée dès la fin des années 80, c’est en septembre 1994 qu’un des dirigeants du SWP, Chris Harman, a donné corps à cette théorie dans un article, « Le Prophète et le Prolétariat », publié dans un trimestriel du parti. Traduit en français, il a été reproduit dans un ouvrage, Islamisme et Révolution, par le groupe Socialisme par en bas, devenu en janvier dernier une tendance de la LCR. Cet article contient une longue analyse sur la nature de l’islamisme, et établit quelle attitude les révolutionnaires devraient avoir à son égard. « Par le passé, écrit Chris Harman, la gauche a commis deux erreurs face aux islamistes. La première a été de les considérer comme fascistes, avec lesquels rien de commun n’était possible. La seconde a été de les considérer comme des “progressistes” qu’il ne fallait pas critiquer. »

Harman propose de considérer la montée de l’islamisme pour ce qu’elle est : une réaction politique, sociale, et anti-impérialiste, davantage qu’un succès ex-nihilo des idées intégristes. Sans le dire ouvertement, le SWP considère que la gauche et l’extrême gauche laïques ont été battues dans les pays arabes, et que désormais la contestation sociale y est véhiculée par les « partis islamistes de masse » que sont par exemple le FIS (Front islamique du salut) en Algérie (en 1994, quand Harman écrit) et les Frères musulmans en Egypte [1]. « Loin d’être les agents directs de l’impérialisme, ces mouvements ont repris à leur compte des slogans anti-impérialistes qui ont considérablement gêné de très importants intérêts capitalistes nationaux et internationaux », explique-t-il.

Proposer une autre direction

Ce qui, selon Harman, peut intéresser les révolutionnaires dans le phénomène, c’est « le caractère contradictoire de l’islamisme [qui] provient de la base sociale de ses principaux cadres ». Aux attentes sociales des masses qui les suivent, les directions de ces partis n’ont en effet rien à offrir qu’une « utopie petite-bourgeoise » : l’établissement d’un État islamique, garantissant de fantasmatiques « vraies valeurs » musulmanes. Les révolutionnaires devraient donc exploiter cette contradiction et expliquer aux islamistes de base qu’ils se trompent de combat. Harman analyse que « les islamistes naissent de groupes sociaux très nombreux qui souffrent dans la société actuelle. Leurs sentiments de révolte pourraient être canalisés vers des objectifs progressistes, si une direction leur était offerte par une montée de luttes ouvrières. Même lorsque le niveau de luttes ne s’élève pas, beaucoup de ceux qui sont attirés par des versions radicales de l’islamisme peuvent être influencés par les socialistes ».

Un militant du SWP

C’est d’autant plus vrai, toujours selon cette thèse, dans les pays occidentaux, où les islamistes n’ont aucune chance de devenir majoritaires. « Nous ne pouvons les considérer comme des alliés, lit-on dans le numéro du printemps 2004 de Socialisme international, un trimestriel édité par une tendance de la LCR. Mais nous voyons dans la brutalité du capitalisme et des puissances impérialistes l’ennemi principal. Puisque les mouvements islamistes ont surgi comme une réponse à cette domination impérialiste, nous pouvons nous trouver dans les mêmes luttes aux côtés de certains de ces mouvements, sans faire des concessions politiques. Dans ces luttes, il peut être possible de convaincre de jeunes islamistes que les idées révolutionnaires répondent infiniment mieux à leur besoin de lutter contre l’impérialisme. C’est pour cela que c’est une erreur grave, et malheureusement courante en France, d’exclure par principe toute organisation musulmane de la lutte contre l’impérialisme. »

On retrouve, dans la méthodologie, quelque chose de la conception du « front unique » avec la social-démocratie, définie par IIIe Internationale dans les années 20 : « Front unique par en haut seulement, jamais ; par en haut et par en bas, quelquefois ; par en bas, toujours. » L’enjeu était le même, travailler à détacher les militant(e)s socialistes de leurs chefs en démontrant dans l’action la supériorité des objectifs communistes.

Une théorie erronée

Cette thèse présente pourtant de graves travers, extrêmement dangereux pour les mouvements sociaux.

En premier lieu, comme nous l’écrivions le mois dernier [2], l’idée que le mouvement ouvrier puisse rééditer à son avantage aujourd’hui, avec certains islamistes, les axes d’alliance des années 50-60 avec les cathos de gauche, est obsolète. À l’époque les idées socialistes étaient montantes, et le catholicisme une puissance sur le déclin ; aujourd’hui le mouvement ouvrier, avec la crise du projet anticapitaliste, n’est plus dans ce rapport de force avec le prosélytisme conquérant des islamistes.

En deuxième lieu, l’unité d’action que théorise le SWP ne se fait même pas prioritairement avec d’éventuelles versions musulmanes des « cathos de gauche ». Elle se fait avec des islamistes qui présentent un caractère anti-impérialiste radical, et cela même s’ils sont réactionnaires, sexistes et anti-ouvriers (« la lutte des classes n’existe pas en islam » déclarait en 1990 le Syndicat islamique du travail, un syndicat jaune créé par le FIS algérien et aujourd’hui dissous).

En troisième lieu, cette théorie est lourde de menaces contre le caractère laïc du mouvement social. Il est positif que des croyants participent à des luttes sociales, que des femmes voilées se syndiquent. Ils et elles agissent alors non pas en tant que croyant(e)s, mais en tant qu’exploité(e)s amené(e)s à en prendre conscience. C’est par ce biais que le mouvement ouvrier a toujours fait reculer l’influence des religions. Mais associer aux luttes sociales des organisations religieuses en tant que telles, c’est une dérive grave. C’est leur abdiquer la légitimité de représenter les gens non seulement en tant que croyants, mais y compris en tant qu’exploité(e)s.

Les conséquences pratiques

Non seulement cette théorie souffre de graves travers, mais l’expérience montre que le SWP n’arrive pas réellement à la mettre en œuvre, et qu’au bout du compte, il n’en reste que les aspects nuisibles.

Ainsi le SWP a-t-il, en vue des élections locales et européennes, formé en janvier une coalition électorale nommée Respect pour « Respect, égalité, socialisme, paix, environnement, communauté, trade-unions (syndicats) », intégrant des syndicalistes, des écologistes, des travaillistes en rupture de ban et la Muslim Association of Britain (Mab, Association des musulmans de Grande-Bretagne), affiliée aux Frères musulmans. Cette association islamiste, approchée via la coalition antiguerre Stop the War est censée « représenter la communauté musulmane immigrée ». En fait, la Mab est toute petite et essentiellement implantée dans l’immigration arabe, c’est-à-dire marginale dans une immigration dont l’énorme majorité, en Grande-Bretagne, est indo-pakistanaise.

On subodore qu’avec cette thèse, le SWP et certaines tendances de la LCR cherchent un biais pour s’adresser à l’immigration arabe et pakistanaise, qui forme une fraction importante du prolétariat, mais reste marginalisée dans le mouvement ouvrier. Une volonté qui serait louable si elle n’était entachée de l’imaginaire colonial qui assimile globalement musulmans, arabes et immigrés. Pour toucher les travailleur(se)s immigré(e)s, il faudrait donc militer davantage en direction des mosquées qu’en direction des entreprises ? Étrange politique.

Guillaume Davranche (AL Paris-Sud)


UNE IDÉE EN VOGUE

On a pu voir transparaître cette idée de possible coopération entre mouvements sociaux et religieux quand le comité d’initiative du Forum social européen de Saint-Denis, en novembre 2003, a invité le théologien Tarik Ramadan. Une erreur a sans doute été commise, car cette invitation créditait l’idée qu’une intervention religieuse en tant que telle était possible dans le mouvement social. Et ce même si Tarik Ramadan n’est pas islamiste : c’est un théologien, il n’a rien à dire sur les luttes sociales.

En France, un pavé a été jeté dans la mare quand, le 9 mars, la section de Saint-Quentin-en-Yvelines d’Agir contre la guerre (ACG) a publiquement démissionné, jugeant que la direction d’ACG suivait « les mêmes orientations pro-islamistes que le SWP anglais ». Selon ces militant(e)s, qui ont depuis rejoint Solidarité-Irak [3], « ACG se lie maintenant directement avec des organisations islamiques étrangères au mouvement antiguerre (Collectif des musulmans de France) pour appeler à des manifestations (ex : concert “antiguerre” du 14 mars pour lequel la "direction" d’ACG a tenté, sans succès, d’imposer exclusivement de la nourriture hallal et l’absence d’alcool au bar de l’Elysée-Montmartre !). [...] Tout débat sur les questions fondamentales, notamment le rôle de l’islamisme radical dans l’Irak occupé, mais aussi celle des alliances dans le mouvement antiguerre est devenu impossible. Tout militant qui conteste l’orientation islamophile monomaniaque de la "direction" (non élue) est systématiquement insulté, traité d’"islamophobe", de raciste, voire menacé. [...] Les résistances aux forces occupantes s’appuyant sur le mouvement ouvrier irakien et les mouvements de femmes sont systématiquement ignorées. [...] Qui plus est, la "direction" d’ACG s’est prononcée contre le droit à la parole de Houzan Mahmoud, représentante du mouvement OWFI (Organisation pour la libération des femmes irakiennes) dans le cadre du meeting du 20 mars contre la guerre à Paris. Cette interdiction aberrante s’explique par le refus de laisser s’exprimer quelque témoignage que ce soit sur la barbarie des groupes islamistes. Ces derniers, tentent actuellement de terroriser les femmes et le mouvement ouvrier irakien en phase de construction (menaces de mort, attentats, meurtres, fatwas, rapts). » ACG n’a pas, pour le moment, publiquement réagi à cette sévère accusation.


[1Il faut reconnaître au SWP un effort d’analyse et de compréhension de toutes les variétés de « l’islamisme », qu’en Occident on a tendance à diaboliser comme un bloc monolithique, alors qu’il recouvre des réalités très diverses, allant du terrorisme fanatique d’Al-Qaeda au centrisme bourgeois du PJD marocain ou de l’AKP turc. On peut faire l’analogie avec le catholicisme politique, qui va des intégristes fanatiques aux « cathos de gauche », en passant par la démocratie chrétienne.

[3Solidarité-Irak est davantage liée à la mouvance du Parti communiste ouvrier d’Irak (PCOI) : l’Union des chômeurs d’Irak (130 000 adhérents) et l’Organisation pour la libération des femmes en Irak (OWFI)

 
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