Témoignage : Mort lente dans la Bande de Gaza

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Le blocus continue d’asphyxier lentement la bande de Gaza. La destruction méthodique des infrastructures gazaouies et la situation de plus en plus chaotique pour la population trouve un sinistre corollaire dans le déficit croissant des ressources en eau potable.

Le blocus de la Bande de Gaza est tout d’abord matérialisé par cette gigantesque muraille qui emmure entièrement la région, étroite bande de terre de moins de soixante kilomètres de long. Au Nord, l’ouverture sur la mer ne possède aucune infrastructure portuaire permettant une navigation commerciale hauturière. On n’y trouve qu’un simple port de pêche drastiquement réduit dans ses activités par le blocus israélien qui limite les déplacements sur mer à trois milles au-delà des côtes. Du fait de ces restrictions, trois mille pêcheurs ont perdu leurs emplois, soit trois millions de dollars de perte par an.

Véritable système carcéral à ciel ouvert, le blocus limite l’approvisionnement en carburant et la maintenance des camions-bennes entraînant l’impossibilité d’évacuer les 400 000 tonnes de déchets produites chaque année vers les trois décharges disponibles de Gaza. Spectacle insupportable que l’épandage de tous ces déchets générés par 1,4 millions d’habitants sur un espace aussi restreint. L’infrastructure routière et la voirie sont dans un quasi abandon, ce qui, avec l’arrêt des chantiers de construction en cours donnent un spectacle d’absolue désolation.

75 % de chômage

Cette vision de catastrophe est corroborée par des statistiques révélatrices d’une société au bord du chaos : 80 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, avec un taux de chômage de plus de 75 %. Le revenu par jour par habitant est de 2 dollars. Si 13 % de la population active arrive difficilement à fournir un quart des besoins vivriers de la population globale, le blocus limite encore les possibilités de maintenir ce niveau de production en interdisant l’entrée du matériel agricole, des semences et des engrais.

A cette économie agricole sinistrée s’ajoute la faillite du secteur industriel puisque seules vingt-sept usines sur six cents ont survécu à l’opération « Plomb durci » de 2008. Ainsi, 6 500 ouvriers sont réduits au chômage, engendrant une perte de 120 millions de dollars par an. L’appareil de production ne dispose que de peu de moyens pour se restructurer, soumis aux pannes électriques quotidiennes, à des restrictions en énergie et en matériaux consécutives à l’ouverture aléatoire des tunnels côté Rafah. Concernant la petite industrie, plus de neuf cent cinquante ateliers artisanaux de confection ont dû cesser leur activité et plus de 25 000 travailleurs ont perdu leur emploi.

Au moins cinquante élèves par classe

Dans ce contexte l’organisation des services de santé et d’éducation relève de la gageure. Le défi est néanmoins relevé.

Concernant les hôpitaux et les dispensaires, 45 % du bâti a été détruit par les bombardements. Toujours bien tenus, ils ne disposent que de très peu d’eau potable. Le blocus a entraîné la pénurie de cent soixante types de médicaments essentiels, affectant gravement les soins. De nombreux appareils médicaux n’ont pu être réparés et la fermeture des frontières ne permet pas l’évacuation des malades les plus gravement atteints. Cette situation a déjà provoqué la mort de plusieurs centaines de patients.

Les établissements scolaires sont eux aussi pour la plupart très endommagés. Ils accueillent en général deux classes d’âge, l’une en matinée, l’autre l’après-midi, toutes avec des effectifs pléthoriques d’au moins cinquante élèves par classe. Les services de santé et d’éducation travaillent de concert avec le souci d’assurer aux enfants un accueil sécurisant et de qualité, afin de limiter les conséquences des névroses post-traumatiques dues aux violences de la guerre. Dans cette optique, un psychologue est affecté dans chaque établissement scolaire. L’école est obligatoire et l’opération « Plomb durci » n’aura que peu perturbé la prise en charge des élèves puisqu’une semaine seulement après la fin des conflits, ils ont été appelés à reprendre les cours sous des abris de fortune.

Si la menace de la guerre, les bombardements ou détonations quotidiens créent un climat anxiogène permanent, cette réalité se double d’un facteur de péril annoncé : le déficit toujours plus aigu des ressources en eau potable.

Disparition de l’eau potable

Les Gazaouis vivent sur une nappe phréatique en voie d’épuisement. L’eau douce potable est quasi inexistante et seuls quelques puisages sont encore possibles au centre de la Bande. Si l’eau puisée est par ailleurs désormais saumâtre, sa sur-utilisation à terme conduira inéluctablement à sa disparition. Il ne restera donc que le dessalage de l’eau de mer, déjà pratiqué mais fort coûteux. Le phénomène s’explique par une forte poussée démographique inversement proportionnelle à une pluviométrie en diminution de 15 à 20 % due au réchauffement climatique. Les services responsables des ressources en eau s’ingénient à développer toute une stratégie technique et scientifique cohérente articulant l’ensemble des ressources et des moyens disponibles : puisages, dessalage de l’eau de mer, traitement des eaux usées, maintenance et diversification du réseau de distribution, consommation, etc. Mais ils manquent cruellement de moyens financiers.

Désertion des ONG

Les ONG qui s’intéressent au drame palestinien sont généralement peu présentes sur la Bande de Gaza. Seulement 5 % d’entre elles s’y aventurent sans toujours s’inscrire dans la durée. Historiquement, les 95 % restantes sont implantées en Cisjordanie sur les chemins de pèlerinages traditionnels en direction de Bethléem, Hébron, Nazareth, Naplouse, etc. La prise du pouvoir politique par le Hamas à Gaza, si elle perdure, ne peut qu’accentuer la désertion des ONG qui répugnent à se confronter aux islamistes ainsi qu’aux contraintes et aléas qu’impose l’état de guerre du blocus. Cette dramatique réalité ne peut être infléchie que par une solution politique palestinienne.

La population gazaouie semblent se rassembler autour de l’idée de l’unité des directions politiques afin de faire pièce à l’hégémonie du Hamas et de rétablir dans ses droits chacune des composantes de la résistance. La dynamique des revendications démocratiques des peuples arabes auront-elles leurs effets libérateurs sur le carcan bureaucratique de ces directions ? Pour l’heure ne relâchons pas notre soutien à la population gazaouie, laquelle au quotidien s’arcboute et résiste à la violence coloniale.

Antoine Cayrol

 
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