Lire : Guillaume Davranche, « Trop jeunes pour mourir »

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Trop jeunes pour mourir raconte les dernières années du mouvement ouvrier révolutionnaire en France, que la Grande Guerre et la révolution d’Octobre bouleverseront radicalement.

L’ouvrage a le mérite, entre autres, de mettre en lumière cette période méconnue, coincée qu’elle est entre l’époque héroïque du syndicalisme révolutionnaire (1901-1909) et la tragédie mondiale de 14-18. En révélant le bouillonnement de ces années encore fécondes, Guillaume Davranche déconstruit la vision parfois crépusculaire qu’on peut en avoir.

Certes, les échecs des grandes grèves du rail (1910) et du bâtiment (1911) marquent un reflux. Certes, l’aventure de la bande à Bonnot rejaillit négativement sur l’ensemble du mouvement anarchiste et la défaite des grève-généralistes à l’été 1914 semble donner le coup de grâce au syndicalisme révolutionnaire français. Mais ces années de montée vers la guerre sont aussi un moment de clarification politique essentiel. Guillaume Davranche nous montre notamment comment, en pesant au sein de la CGT pour contrer l’influence du PS-SFIO, les révolutionnaires cherchent à jouer leur partition.



Le livre fait ainsi une large place à l’histoire de La Guerre sociale, le journal du socialiste insurrectionnel Gustave Hervé, ouvert à toutes les sensibilités révolutionnaires. En 1909, il est à la fois l’étendard de l’extrême gauche de la SFIO, de la gauche de la CGT et des anarchistes. Cela pourrait aujourd’hui sembler curieux, tant nous sommes habitué-e-s à un paysage politique charpenté par les organisations et les partis mais, à l’époque, la vie politique se structure aussi autour de journaux qu’on ne peut réduire à des organes de partis.

C’est pourtant également à cette époque que l’anarchisme organisé émerge en France. La CGT, dont la direction est brièvement conquise par les réformistes en 1909, n’apparaît plus comme un refuge inexpugnable, et une nouvelle génération de militants libertaires ressent le besoin de se doter de ses propres outils. Le glissement patriotique de La Guerre sociale et les dérives sanglantes des individualistes ne font que favoriser le développement de l’organisation anarchiste révolutionnaire qu’ils fondent en 1910 sous le nom de Fédération révolutionnaire communiste, avant d’être rebaptisée deux ans plus tard Fédération communiste anarchiste.

Trop jeunes pour mourir raconte l’histoire de cette jeune organisation, mais aussi celle des grandes grèves et des batailles politiques qui marquent le mouvement ouvrier jusqu’à l’entrée en guerre. Guillaume Davranche donne vie aux femmes et aux hommes qui les mènent, en ponctuant son récit de portraits incarnés et de détails parfois cocasses.

En prenant le parti d’écrire une histoire sans la problématiser, il nous laisse la possibilité d’y puiser ce qui pourra nourrir notre curiosité et nos réflexions actuelles. Certains regretteront une mise à distance des sources étudiées ainsi qu’un manque de transparence quant à la façon dont l’auteur les a traitées ; c’était peut-être un sacrifice nécessaire pour se tenir à distance de l’écriture académique et garantir une lecture fluide et plaisante.

Émile (AL Paris-sud)

  • Guillaume Davranche, Trop jeunes pour mourir , Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914), L’Insomniaque/Libertalia, 2014, 544 pages, 20 euros.
 
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