Classiques de la subversion : Antoine Bloyé de Paul Nizan

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Intellectuel communiste, Paul Nizan est surtout connu pour son pamphlet Les Chiens de garde. Mais il est avant tout un écrivain de talent, auteur notamment de Antoine Bloyé, considéré comme le premier roman français ressortissant du courant du « réalisme socialiste ». Ecrit dans un style dont la sobriété fait toute la puissance, ce livre nous plonge en pleine apogée de la révolution industrielle, entre les années 1870 et le début du XXe siècle. Et les hommes se doivent de suivre la vitesse et l’ascendance de leur temps. Antoine Bloyé fait partie de ceux-là. Fils d’ouvrier ferroviaire dans l’ouest de la France, il assiste avec les yeux de l’innocence à la servilité et au mépris social dont sont victimes ses parents face aux dominants. Revanchard et irrésistiblement attiré par la grande marche de l’industrie – Nizan nous décrit d’une manière formidable la fulgurance du progrès technique à cette époque et la fascination qu’il suscite - le petit Antoine va s’inscrire avec succès dans la méritocratie scolaire chère à la IIIe République. A partir de ce moment-là, il ne cessera de grimper les échelons de la hiérarchie de la Compagnie des chemins de fer jusqu’à parvenir au grade tant convoité d’ingénieur des ateliers, lui permettant d’intégrer le monde calme et hypocrite de la bourgeoise provinciale. Durant ces décennies de réussite professionnelle, quelques spasmes de questionnements existentiels viendront l’assaillir, sans toutefois remettre en cause son destin tout tracé. Mais il sent que quelque chose ne va pas. S’extirpant de sa condition sociale originelle pour entrer dans un monde auquel il n’appartiendra jamais malgré ses efforts, un sentiment de frustration sociale ne cessera de mutiler son contentement. C’est ainsi arrivé au zénith de sa vie qu’il réalisera qu’il a sacrifié cette dernière aux chimères d’une futile et dérisoire ascension sociale.

On l’aura compris, inspiré par l’expérience de son propre père, Paul Nizan dresse dans cette œuvre une monographie subtile mais féroce de la trahison de classe. Comment concilier origine prolétaire et élévation sociale sans devenir complice des ennemis de sa classe d’origine ? L’auteur ne nous livre aucune réponse à ce sujet - autant qu’elle puisse exister. Mais force est de reconnaître que la question reste d’une brûlante actualité. Et le restera jusqu’à ce que les classes sociales disparaissent au terme d’un processus révolutionnaire.

Julien R (AL Montpellier)

Paul Nizan, Antoine Bloyé, Grasset et Fasquelle, 2005, 319 pages, 9,95 euros

 
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