Etats-Unis : Boycott Wal-Mart ! Leçons d’un échec

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Wal-Mart est une chaîne de supermarchés présente en Amérique du Nord, connue pour être la plus grosse entreprise du monde, et pour ses méthodes agressives de répression antisyndicale. Les boycotts contre Wal-Mart se sont jusqu’ici soldés par des échecs. En s’inspirant de campagnes de boycotts réussies, peut-on trouver un moyen de faire plier le géant ?

Dans ma nouvelle ville de résidence - sélectionnée comme une alternative progressiste au patelin conservateur de mon enfance - les positions politiques d‘une personne sont plus ou moins prévisibles en fonction de son attitude vis-à-vis de Wal-Mart (l’énorme "Grosse Boite" de vente au détail présente aux frontières de la ville). Les consommateurs et les consommatrices non politisé-e-s flânent dans les allées du magasin bercé-e-s par une douce ignorance ; d’autres, mieux informé-e-s, mais pas vraiment actifs politiquement ; se plaignent du manque de choix et fréquentent des boutiques indépendantes quand cela est possible (et quand le sacrifice financier n’est pas trop grand) ; mais les membres les plus radicaux de cette communauté refusent de dépenser un dollar dans le "Wally World".

Comparé au climat politique uniformément conservateur et globalement intégriste de mon lieu de vie précédent, un spectre politique aussi varié est quelque chose de rafraîchissant. Cependant, je suis troublé par la forme avec laquelle cette radicalité est généralement exprimée par ici : qu’espèrent accomplir les individus par un refus personnel de fréquenter Wal-Mart ? Cela vaut-il vraiment le coup de dépenser de l’argent en plus dans des achats courants, uniquement pour réaliser ce qui s’apparente à un geste symbolique de bonne intention ?

Les associations de quartier contre les nouveaux hypermarchés

Du temps où les magasins Wal-Mart étaient en passe de s’étendre d’une côte à l’autre des États-Unis, dans plusieurs communautés des groupes sont nés pour contester au géant de la vente au détail le droit de construire à volonté. Par souci de transparence, je précise que j’étais impliqué dans une telle campagne qui s’est opposée en vain à la construction d’un hypermarché sur un marécage à Chattanooga, Tennessee. Des coalitions se sont formées entre des groupes écologistes allant des militants et militantes prônant l’action directe de Earth first, aux organisations réformistes du style du Sierra Club, des petits propriétaires de magasins, des membres des communautés concernées par la qualité de la vie, des militantes et des militants pour les droits sociaux comme moi-même.

L’échec d’une lutte

L’aide des organisations syndicales n’a jamais été recherchée ni offerte à Chattanooga et je soupçonne que c’était la même tendance à l’échelle nationale. De même aucune organisation nationale n’a joué un rôle signifiant, à part monter un site internet avec des statistiques anti-Wal-Mart et quelques arguments. En fait, à un moment dans la campagne de Chattanooga, les participants et participantes étaient encouragé-e-s à informer la presse et des politiciens locaux par des appels téléphoniques, des courriels et des lettres. Très peu d’aide et de soutien en a découlé. Sans doute, cela était dû à la méconnaissance de nos efforts (une hypothèse probable, étant donnée l’envie d’aider des rares personnes qui ont vu les articles sur Indymedia). Il semble que chaque groupe local s’opposant à la construction d’un nouveau magasin n’agissait pratiquement que de façon isolée.

La simple création de tant de groupes locaux était encourageante, étant donné le préjugé concernant le niveau de dépolitisation et d’engagement de la population américaine. Et beaucoup de villes ont réussi à tenir à distance la fameuse Grosse Boite de vente au détail, tout du moins pour un temps. Mais au final, en 2007, avec des hypermarchés d’une côte à l’autre saturant les marchés de produits fabriqués dans des « ateliers de la sueur » (sweatshops), nous devons bien avouer que le mouvement contre l’extension de Wal-Mart a échoué.

Les efforts syndicaux pour faire reculer le pouvoir de Wal-Mart

En plus des groupes locaux, une fédération syndicale, la United Food and Commercial Workers (UFCW, Union des travailleurs et travailleuses de l’agroalimentaire et du commerce) a tenté d’organiser la main-d’œuvre de Wal-Mart. Mais ces efforts se sont également révélés vains. Après tant d’années, aucune implantation syndicale n’a tenu, Wal-Mart ayant tué toute tentative de syndicalisation dans l’œuf. Les efforts canadiens n’ont été que légèrement plus couronnés de succès. (Les politiques salariales épouvantable et agressivement anti-syndicale de Wal-Mart ont été décrites en profondeur ailleurs. [1].)

En outre, la politique de Wal-Mart de démantèlement des syndicats, associée à la précarité des salarié-e-s (des bas salaires, de maigres avantages et des postes nécessitant peu de qualifications entraîanant un fort turnover), rend hautement improbable le scénario d’une organisation se construisant organiquement au sein de la main d’œuvre, ou de syndicats révolutionnaires comme l’International workers of the wolrd devenant importants de l’intérieur.

Face à leur manque de succès, la UFCW a aussi créé Wakeup Wal-Mart, une tentative de développement de réseau national de groupes locaux dont le but est de réformer les pratiques dans les magasins existants (et sûrement d’assurer à Wal-Mart une mauvaise presse, pour renforcer les tentatives d’organisations syndicales). Aussi louables que soient les buts et le modèle organisationnel en apparence - et malgré les annonces d’un certain succès [2] - la plupart des actions spécifiques recommandé par le site web de Wakeup Wal-Mart sont de la veine libérale/réformiste, c’est-à-dire, faire des pétitions pour adopter une législation qui obligerait Wal-Mart à être moins agressif, plus humain. En l’absence d’une approche tactique plus militante - improbable de la part d’un syndicat établi comme la UFCW - cela semble aussi être peu porteur d’espoir.

Les leçons à tirer des autres campagnes

Contrairement aux échecs répétés pour ralentir la prolifération ou réformer la politique de Wal-Mart, certaines des victoires les plus encourageantes de ces dernières années ont été gagnées dans le Sud-Est des États-Unis grâce à des boycotts de consommateurs appelés par les syndicats d’ouvriers et ouvrières agricoles latinos. Cela inclut le boycott des cornichons Mt Olive, en 1998, lancé par le Farm Labor Organizing Committee (FLOC), le boycott de Taco Bell lancé entre 2001 et 2005 par la Coalition of Immokalee Workers (CIW), ainsi que la campagne publicitaire de la CIW contre McDonald, entre 2002 et 2007. Cette dernère a forcé le géant du fast-food à acheter un peu plus cher la livre de tomates et à accéder à certaines revendications des travailleurs et travailleuses de sa chaîne d’approvisionnement.

Les leçons de ces succès peuvent-elle être appliquées aux campagnes contre Wal-Mart ?

Des différences significatives existent entre les campagnes des ouvriers agricoles latinos et les efforts pour organiser la main-d’œuvre de Wal-Mart, ou pour réformer la politique de l’entreprise. Par exemple, le FLOC ou la CIW ont organisé des travailleurs avec succès avant de faire une action plus étendue, plus publique. A ce jour, la même chose ne peut être dite pour la UFCW. De même, l’opposition publique à Wal-Mart n’était pas uniformément « ouvriériste », comme l’était la coalition anti-sweatshop qui a soutenu le boycott des ouvriers agricoles. Toute action réussie contre Wal-Mart est susceptible d’impliquer une coalition d’écologistes, de militance de quartier et de partisan-ne-s de la cause des travailleurs et travailleuses. En outre, en tant qu’organisations d’ouvriers et ouvrières agricoles, le FLOC et la CIW avaient le droit d’appeler à des boycotts secondaires, contre des compagnies faisant des affaires avec l’entité en cause. Inversement, les options légales ne sont pas immédiatement claires pour les consommateurs et militantes s’opposant à Wal-Mart. Et aussi, boycotter Wal-Mart reviendrait à un sacrifice beaucoup plus drastique de la part de beaucoup de sympathisant-e-s que simplement refuser une certaine marque de cornichons ou éviter une franchise de fast-food : beaucoup de petites communautés n’ont plus qu’un magasin par ville. Mais malgré ces différences apparentes, peut-être que certaines leçons peuvent encore être tirées.

Les campagnes victorieuses contre Mt Olive, Taco Bell et McDonald étaient coordonnées nationalement. Dans le cas de la CIW, les journées d’actions avaient lieu simultanément dans de nombreuses villes, en lien avec des « Truth Tours » (tournée de propagandes) à l’échelle nationale qui sont allés crescendo. Les réunions d’actionnaires donnaient lieu à des convergences massives vers les sièges sociaux de ces sociétés. Cette approche montre un fort contraste avec les groupes isolés qui se sont formés et ont tenté de se battre sans aide contre Wal-Mart, et ont disparu dès qu’un magasin était construit. Les actions locales de la CIW et les convergences nationales se fondaient sur des revendications spécifiques communes. Tout cela contraste avec le fourre-tout de réclamations typiquement utilisées contre Wal-Mart (souvent avec pour seul cadrage stratégique un vague désir de disparition du magasin - une revendication peu susceptible d’être satisfaite).

Ainsi, toute campagne victorieuse pour freiner Wal-Mart sera à la fois d’envergure nationale et demandera aux divers opposants de la chaine de s’accorder sur des revendications limitées, immédiates et réalisables.

De la consommation comme un moyen de lutte

Comme nous l’avons vu, la prise de conscience et le mécontentement envers Wal-Mart sont sûrement plus répandus que ceux associés aux compagnies impliquées dans les luttes récentes des travailleurs et des travailleuses agricoles. Et cependant, en combinant coordination régionale, revendications réalistes et spécifiques et un courage sincère, les organisations de travailleurs et travailleuses agricoles ont obtenu des résultats qu’une foule de militant-e-s luttant contre Wal-Mart n’ont pas été capables d’obtenir. Cet état des choses peut provenir en partie du fait que les personnes organisatrices du FLOC et de la CIW disposent d’une riche expérience syndicale où elles peuvent puiser, tandis que le phénomène d’organisations des quartiers aux USA est assez récent. Je dois rappeler que le sujet de cet article n’est pas tant de critiquer la performance de ces groupes, dont je trouve l’existence même encourageante, mais plutôt de chercher des approches par lesquelles ils peuvent devenir plus efficaces.

Beaucoup d’obstacles se dressent sur le chemin d’un mouvement anti-Wal-Mart efficace : amener divers groupes à un accord sur des revendications spécifiques et réalistes ; convaincre les leaders du quartier de renoncer à une partie d’autonomie, et forger à la place une campagne coordonnée ; et peut-être, accepter l’assistance de structures institutionnelles telles que la UFCW, sans tomber dans leur orbite léthargique. Le labyrinthe de lois nécessite aussi d’être exploré, concernant les ramifications légales des appels aux boycotts venant des consommateurs et consommatrices : par exemple, peut-on boycotter Wal-Mart lui-même jusqu’à ce qu’il accepte : d’arrêter la vente de produits OGM, des hausses de salaires, de fournir une couverture santé ? Ou est ce que viser un seul produit ou une seule pratique contestable à la fois serait-il plus défendable légalement, ainsi que plus efficace stratégiquement ? (Cela ne veut pas dire que l’illégalité doit être rejetée, mais que ces décisions doivent être prises consciencieusement et avec précaution).

Mais malgré ces défis et ces questions sans réponses, des bénéfices potentiels existent. La consommation est seulement une partie du rôle de chaque individu dans l’économie et la société. Une stratégie révolutionnaire ne peut être construite autour du rôle du consommateur, considéré isolément. De toute façon, étant donné que les consommateurs de produits à faible coût sont majoritairement de la classe ouvrière, l’impact du règne des multinationales sur cet aspect de nos vies ne devrait pas non plus être complètement négligé.

Si le mécontentement latent des consommateurs, qui trouve son expression dans le sentiment anti-Wal-Mart, accouchait d’une organisation nationale avec un vrai programme revendicatif, il ne serait pas inconcevable qu’une telle organisation de consommateurs puisse ressembler davantage à ce que l’histoire du mouvement syndical a donné de meilleur qu’au réformisme légal typiquement associé au terme d’association de consommateurs.

Randy Lowens (sympathisant du Capital Terminus Collective)

Traduit par Sophie (AL Nantes)

• Cet article a été publié en juin 2007 sur Anarkismo.

[11. Le magazine Mother Jones a publié un des nombreux articles en anglais relatant les bas salaires, le peu d’avantages et la politique anti-syndicale de Wal-Mart. En français, on pourra se référer entre autres au dossier Wal-Mart du Monde diplomatique de janvier 2006.

[22. Un article en anglais de Associated Press rapporte une évaluation d’un analyste de sécurité sur l’effet de Wakeup Wal-Mart sur le bilan de la compagnie.

 
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